Prélude et fugue

Le revenant

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Au livre IV d’Anabase, les dix mille mercenaires grecs dont Xénophon raconte la retraite vers la Mer Noire traversent l’Anatolie en plein hiver, marchant souvent dans une neige épaisse (ce qui montre que le climat n’a pas trop changé depuis cette époque). Xénophon en profite pour décrire l’ophtalmie des neiges (4.5.12-14) et remarquer qu’elle peut être évitée ou mitigée si, en marchant, on fixe les yeux sur quelque chose de sombre, ce qui reste une bonne recommandation. Il s’agit probablement là de la première description de cette affection toujours possible aujourd’hui, si l’on oublie ses lunettes de soleil… D’autres soldats ont les pieds gelés et les ennemis sont sur leurs talons : pendant quelques jours, c’est presque la retraite de Russie…

Dans le livre V, Xénophon revient sur ce moment de la traversée. En effet, un soldat (qui conduisait une mule) l’accuse, devant toute la troupe, de l’avoir frappé. Pour s’expliquer, Xénophon engage avec lui ce dialogue (5.8.8-11) :
“Un homme restait en arrière parce qu’il n’était plus capable de marcher. De cet homme, je savais seulement qu’il était l’un d’entre nous ; je t’ai forcé à l’emporter afin qu’il ne meure point ; en effet, il me semble bien que l’ennemi nous suivait de près.
“L’homme acquiesça.
“Cependant, dit Xénophon, après t’avoir envoyé en avant, je t’ai rattrapé alors que j’accompagnais l’arrière-garde : tu étais en train de creuser un trou pour enterrer l’homme. Je me suis arrêté pour te féliciter [on sait l’importance que les Grecs accordaient aux rites funéraires]. Alors que nous étions tous arrêtés, la jambe de l’homme se replia et tous ceux qui étaient présents s’écrièrent : “il est vivant !” et tu as dit : “tant qu’il veut, car moi, je ne le porte plus !”C’est alors que je t’ai frappé, tu as dit vrai. Il me semblait en effet que, de toute évidence, tu savais qu’il était vivant.
“Et alors, dit-il, n’en est-il pas moins mort, après que je te l’aie montré [encore vivant] une fois arrivés au campement ?
“Certes, répondit Xénophon, mais nous aussi nous mourrons tous : ce n’est pas une raison pour nous enterrer vivant !”

Ceux qui ont vu le film Le revenant d’Alejandro González Iñárritu (2015), avec Leonardo di Caprio, reconnaîtrons ce thème : un homme forcé d’assister un mourant essaye de l’enterrer vivant pour s’en débarrasser (et, coïncidence, dans les deux cas l’histoire se passe dans la neige). Il n’y a certainement aucune filiation directe entre les deux récits : ce type d’incident a dû se reproduire plus d’une fois dans l’histoire de l’humanité. Mais il s’agit d’une de ces histoires qui ont quelque chose de primordial et qui nous font frémir, comme l’a bien exprimé Edgar Poe dans sa nouvelle The Premature Burial, et c’est pour cela que cette histoire nous frappe.

En ce qui concerne Xénophon, tous les soldats, loin de le blâmer d’avoir frappé l’un des leurs, le félicitèrent pour son attitude, et s’écrièrent que le muletier aurait dû recevoir encore plus de coups ! Évidemment, c’est Xénophon qui raconte l’histoire et il lui est facile de se donner le beau rôle, mais de nos jours, les réactions auraient sans doute été les mêmes.

Plaisantait-il, Platon ?

Lorsque j’étais en classes préparatoires, notre professeur de français nous donna à faire une dissertation sur la poésie (je ne me souviens plus du sujet exact), puis, en nous rendant les copies, nous proposa son propre texte. Il commençait par : “Plaisantait-il, Platon, lorsque de sa république il chassa les poètes ?” Cette phrase eut beaucoup de succès parmi nous et quelques-uns s’en souviennent encore…
Il y a bien d’autres endroits où l’on peut se demander s’il plaisante, ou s’il n’est pas simplement d’une extraordinaire mauvaise foi, en particulier lorsqu’il prétend “démontrer” un point.
Prenons l’exemple de la “théorie de la réminiscence” (ἀνάμνησις) : il soutient que lorsque nous croyons apprendre, nous ne faisons en fait que nous souvenir de ce que nous savions déjà ou, plus précisément, que notre âme savait déjà avant d’être entrée dans notre corps (ἡ ψυχὴ ἀθάνατός τε οὖσα καὶ πολλάκις γεγονυῖα , l’âme étant immortelle et étant venue au monde un grand nombre de fois… Ménon, 81c). Notre professeur de philosophie de Terminale nous avait dit que dans Ménon, il en faisait la démonstration sur un jeune esclave. Faut-il le dire, lorsque j’ai lu ce dialogue pour la première fois, je n’ai pas du tout été convaincu. Je l’ai relu attentivement il y a quelque mois, et je n’ai pas été plus impressionné. Regardons comment il procède.

Le dialogue se déroule entre Socrate et Ménon qui paraissent être seuls, jusqu’au moment où Ménon met Socrate au défi de lui donner un exemple de ce qu’est la réminiscence (82a).”Je vais essayer”, dit Socrate, “mets quelqu’un de cette troupe nombreuse qui te suit, à ma disposition”. Nous comprenons alors, — ce qui, au fond, n’est pas étonnant, — que les gens d’importance ne se promenaient pas seuls dans Athènes, mais étaient suivis de quelques, ou même plusieurs compagnons ou serviteurs qu’ils pouvaient envoyer faire différentes courses (comme, au début de la “République”, le petit esclave qui court derrière Socrate et s’accroche même à son manteau pour le retenir). Une suite était sans doute aussi un “signe extérieur de richesse”.

Toujours est-il que Ménon lui propose un jeune esclave. La première chose que demande Socrate est s’il est grec et s’il parle cette langue. Ménon lui répond que oui et qu’il est né dans sa maison : c’est donc un esclave “domestique”.

Socrate trace un carré de deux pieds de côtés dans le sable et le divise en quatre “carreaux” (carré ABCD sur le croquis). Il fait comprendre au serviteur que la surface du carré est donc de quatre pieds (Socrate parle de pieds pour les longueurs comme pour les surfaces et ne parle pas comme nous de pieds carrés). Par “pied” il faut souvent sous-entendre “carré d’un pied de côté”.
J’ai écrit : “il fait comprendre” : voyons exactement comment il procède (82c-d) :

Socrate – Si ce côté faisait deux pieds et celui-ci deux, combien cela ferait-il de pieds [carrés] en tout ? Considère ceci : si le premier côté faisait deux pieds et le second seulement un pied, n’est-ce pas que la surface serait une fois deux pieds [carrés] ?
Esclave – Oui.
Socrate – Étant donné que ce côté fait aussi deux pieds, on doit avoir deux fois deux ?
Esclave – C’est ça.
Socrate – Ainsi on a deux fois deux pieds [carrés] ?
Esclave – Oui.
Socrate – Et combien font deux fois deux pieds ? Calcule et dis-moi.
Esclave – Quatre, Socrate.
La seule, brillante, contribution de l’esclave dans ce fragment de dialogue est de déclarer que “deux fois deux font quatre”.

Socrate lui pose ensuite une question plus compliquée : comment, à partir de ce carré, en construire un autre dont la surface serait le double, soit huit pieds carrés ? Naturellement, l’esclave tombe dans le piège et dit qu’il est évident qu’il faut doubler la longueur des côtés du premier carré (carré AB’C’D’).

Socrate se tourne alors vers Ménon et lui fait remarquer que pour l’instant il n’a rien appris au garçon et qu’il lui a simplement posé des questions (questions qui, en fait, contenaient la réponse) et il lui dit, très fier, comme un prestidigitateur qui va sortir un lapin du chapeau :
— Observe-le maintenant en train de se souvenir, de façon ordonnée et progressive, comme cela se doit (82e).

Socrate lui montre qu’un carré de 4 pieds de côtés contient quatre carrés de 4 pieds carrés et fait donc 16 pieds carrés, soit deux fois plus que l’aire recherchée (cette fois-ci, c’est Socrate qui dit que “quatre fois quatre font seize”, question peut-être trop difficile pour le garçon).

Comme 8 est compris entre 16 et 4, Socrate lui fait comprendre que la longueur du côté du carré de 8 pieds carrés doit être comprise entre 2 et 4. L’esclave propose alors 3 pieds… Socrate lui montre que ça donne neuf pieds carrés.

L’esclave s’avoue vaincu : “Mais par Zeus, Socrate, je ne sais pas !” (84a) Notons que, pour l’instant, l’esclave n’a rien fait d’autre que d’approuver, de dire que 2×2=4, 3×3=9 et de confirmer que la surface recherchée est 8 : pas très impressionnant.

Socrate est très satisfait de cet état de chose :
“Vois-tu donc, Ménon, comme il a déjà avancé dans cette réminiscence ? Parce qu’au début il ne connaissait pas la longueur du côté du carré de huit pieds [carrés] ; il ne la connaît pas plus maintenant, mais alors il croyait bien la connaître, et répondait avec insistance la connaître, sans ressentir aucun embarras ; pourtant à présent il se trouve dans l’embarras et, comme il ne sait pas, ne prétend pas savoir.”
Socrate a tout à fait raison de dire qu’avant de savoir, il faut savoir qu’on ne sait pas : on observe tous les jours, à tous les niveaux, des gens qui croient tout savoir et refusent donc d’apprendre. Ceci dit, on ne voit pas très bien en quoi il s’agit là de réminiscence…

Socrate montre alors au garçon qu’en traçant les diagonales de chacun des quatre carrés de deux pieds de côté qui forment le grand carré de quatre pieds de côté, on obtient un carré BIJD qui, puisqu’on a coupé en deux chacun des petits carrés, a une surface égale à la moitié de celle du grand carré, soit 8 pieds carrés : hourra !

Socrate se réjouit, sa démonstration est faite… Il se tourne vers Ménon et on n’entendra plus parler de l’esclave. Je simplifie le dialogue (85c-d) :
“– Qu’en penses-tu, Ménon ? Y a-t-il une seule opinion qu’il n’ait pas donnée de lui-même ?”
— Ces opinions étaient bien en lui, n’est-ce pas ?”
— Ainsi, chez celui qui ne sait rien à propos de choses qu’il ne connaît pas, il y a des opinions vraies à propos de celles-ci ?”
— Donc, sans qu’on lui enseigne rien, juste en étant interrogé, il saura et retrouvera lui-même la connaissance en lui-même.”
— Retrouver soi-même la connaissance en soi-même, n’est-ce pas se remémorer ?”
CQFD.
Socrate va continuer et montrer que cette connaissance existait dans l’âme de l’esclave avant qu’il ne soit né, mais ce n’est pas notre propos d’aujourd’hui (ces idées seront reprises et développées dans “Phédon”).
Pour apprécier les “opinions vraies” dont parle Socrate, faisons simplement la liste des réponses du garçon dans la dernière étape :

— tout à fait,
— oui,
— oui,
— tout à fait,
— oui,
— quatre fois,
— tout à fait,
— oui,
— elles le sont,
— je ne comprends pas,
— oui,
— quatre,
— deux,
— deux fois,
— huit pieds [carrés],
— à partir de celles-ci,
— oui,
— tout à fait, Socrate.

Le reste du temps, c’est Socrate qui parle et qui souffle tout à l’esclave. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il est un bon professeur, clair et patient ; mais lorsque qu’il dit qu’il n’a rien enseigné et que son élève d’un instant a tout retrouvé par lui-même, on ne peut que ricaner : ce dialogue me rappelle trop des occasions où j’ai essayé d’expliquer un peu de maths à quelqu’un qui me répondait exactement comme le jeune garçon et dont je m’apercevais, à la fin, qu’il n’avait rien compris.
La question intéressante, peut-être naïve, est : Platon, qui n’était certainement pas un imbécile, était-il conscient de la faiblesse de sa démonstration ? Ou était-il tellement obnubilé par ses théories sur la vie de l’âme en dehors du corps que celle-ci lui paraissait solide et logique ? C’est plausible, quand on voit combien de philosophes et d’essayistes ont écrit de gros livres basés sur une seule idée qu’ils développent et essayent d’étayer et d’illustrer. Chez Platon, au moins, il y a énormément d’idées.

Par ailleurs, il me semble qu’il y a chez Platon une certaine méconnaissance de ce qu’est une connaissance, ou qu’il a du mal à cerner cette notion. Le dialogue Théétète est justement consacré à celle-ci (ἡ περὶ ἐπιστημης) et se termine sans conclure, ayant rejeté toutes les hypothèses proposées.
Par son caractère général, applicable à toutes sortes de situations, le fait que, par exemple “la surface d’un rectangle est le produit des longueurs de deux côtés perpendiculaires” peut-être considéré comme une connaissance, même si cela pourrait être discuté. En revanche, le fait que le carré BIJD a une surface de 8 pieds carrés n’est pas une connaissance proprement dite, sinon le résultat de tout exercice de maths serait une “connaissance”. C’est simplement le résultat d’un raisonnement logique et d’un peu d’astuce, à partir de connaissances de base sur les nombres et le carré. Mais ce sont peut-être celles-ci que Platon considère être des réminiscences ?
Sans parler de réminiscence, il est probable qu’il y a dans le cerveau humain une aptitude “innée” à comprendre et manipuler les notions de nombres et de figures géométriques simples, mais il semble que Platon soit beaucoup plus, beaucoup trop, ambitieux. Il me semble d’ailleurs que depuis Platon aucun philosophe ne s’est aventuré sur ce terrain. Lui-même, d’ailleurs, n’en parle pas du tout dans Théétète, comme, naïvement, je m’y attendais.

En revanche, la notion de rémiscence revient dans Phédon, où elle sert de préalable à la discussion sur l’immortalité de l’âme. Mais en parler maintenant nous mènerait trop loin…

Le miel qui rend fou

Monts Kaçkar, chaine Pontique

C’est au chapitre 7 du livre 4 de l’Anabase de Xénophon que les Dix-Mille, ayant traversé une partie du Moyen-Orient et de l’Anatolie en territoires hostiles, aperçoivent enfin la Mer Noire de la crête d’une montagne et s’écrient : “Thalassa, thalassa !” (ou plutôt : Θάλαττα, θάλαττα, avec le τ attique). Mais ce n’est encore qu’une vision lointaine et il leur faudra marcher plusieurs jours dans cette région de montagnes avant d’atteindre la mer.
Au cours de ce trajet, ils font halte dans une région agréable où ils observent un phénomène étrange :

Les ruches étaient nombreuses en cet endroit et ceux des soldats qui mangeaient du miel perdaient la tête, vomissaient, avaient la diarrhée et ne pouvaient plus tenir debout. Ceux qui en avaient peu mangé paraissaient complètement ivres, tandis que ceux qui en avaient mangé beaucoup déliraient et que d’autres semblaient sur le point de mourir.
Ainsi, beaucoup gisaient, donnant l’impression d’une armée en déroute, et l’inquiétude était grande. Mais le lendemain personne n’était mort et à environ la même heure que celle à laquelle ils l’avaient perdu, il retrouvèrent l’esprit. Le troisième et le quatrième jour ils se relevèrent, avec l’allure d’hommes qui auraient été drogués (Anabase, 4.8.20-21).

On lit ceci en se disant : “Bon, encore une anecdote bizarre, comme il y en a tant dans les histoires anciennes”, et on passe à la suite. Elle m’est quand même tout de suite revenue à l’esprit lorsque, le 16 janvier de cette année, dans le journal anglais The Guardian, je suis tombé sur un article intitulé :
Creating a buzz: Turkish beekeepers risk life and limb to make mad honey“. L’article ne parle pas de l’anecdote de Xénophon, mais cite une semblable mésaventure survenue dans la même région à des soldats de Pompée, quelques trois cents ans plus tard, alors qu’ils poursuivaient l’armée de Mithridate.
Il apparaît que sur les pentes de ces montagnes se trouve une espèce de rhododendron (sans doute Rhododendron luteum) dont le nectar contient un puissant neurotoxique, la grayanotoxine, qui se retrouve ainsi dans le miel local. Aujourd’hui encore, des apiculteurs sont spécialisés dans ce miel intéressant à petites doses et qui coûte environ 300 euros le kilo.
Cette région est celle des monts Kaçkar, proche de la ville actuelle de Trabzon, l’ancienne Trébizonde qui, dans la Grèce ancienne, s’appelait Trapezous (Τραπεζοῦς) : c’est là que les Dix-Mille atteignent enfin la Mer Noire et une colonie grecque : les deux histoires se rejoignent donc à deux mille quatre cents ans de distance. Je dois dire que, trouver la solution de l’énigme du “miel qui rend fou” au hasard d’un journal grand public, m’a “soufflé” et a provoqué dans mon cerveau la décharge de je ne sais quelles endorphines : comme l’a dit Faulkner dans un contexte complètement différent, “le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé” !

Monts Kaçkar, Rhododendron luteum au premier plan

Note : Rhododendron luteum n’est pas précisé dans l’article, mais c’est l’espèce la plus probable. Elle est maintenant répandue dans les parcs et jardins, mais elle est endémique dans cette région. Cette photo a été prise sur place et je l’ai trouvée sur le site d’un randonneur qui a parcouru ces montagnes. L’espèce de rhododendron de jardin la plus commune, R. ponticum, contient aussi la grayanotoxine : ne laissez pas vos abeilles aller butiner n’importe où !

Prélude et fugue

Il y a bien longtemps, lorsque j’étais jeune ingénieur, un collègue qui était aussi pianiste amateur me disait avoir été un peu choqué en entendant Glenn Gould déclarer dans une interview que, dans “Le clavier bien tempéré” de Bach, les libres préludes étaient souvent plus intéressants que les fugues savantes. En exagérant beaucoup, on pourrait dire la même chose des dialogues de Platon. Ce qui est certain, c’est que les prologues, qui nous donnent un aperçu de la vie quotidienne des jeunes gens de bonne famille à Athènes, ont un charme extraordinaire.
Prenons, par exemple, le début de “Lysis“, un petit dialogue sur l’amitié. Socrate raconte : “J’allais directement de l’Académie au Lycée, longeant le mur par l’extérieur.” Arrivé à “la porte où se trouve la fontaine de Panope”, il rencontre un groupe de jeunes gens qui l’invitent à les accompagner dans une nouvelle palestre [sorte de gymnase] qui se trouve juste à côté et où ils passent une grande partie de leur temps. L’un d’eux est amoureux d’un jeune garçon, Lysis : s’ensuivent des plaisanteries et un badinage qui serviront de prélude à la discussion.
Ils entrent : c’est la fête d’Hermès — le patron des palestres — et, à l’intérieur, les enfants et les adolescents qui ont fini de sacrifier, jouent aux osselets en costume de fête. Parmi eux se trouve Lysis, décrit par l’expression consacrée : beau et bon (καλός τε κἀγαθός), c’est-à-dire, beau par l’aspect, la naissance et le caractère. Bientôt le dialogue proprement dit s’engage…

Le début de “La république” se passe presque de la même façon :

“Hier, je suis descendu au Pirée avec Glaucon, fils d’Ariston [et frère de Platon], pour prier la déesse et, aussi, parce que je voulais voir comment se déroulerait la fête qui était alors organisée pour la première fois.”

Alors qu’ils remontent vers Athènes, la fête terminée, ils sont aperçus par Polémarque qui envoie un petit esclave leur demander d’attendre. Ils sont entraînés, presque de force, chez Polémarque où ils retrouvent le vieux Céphale qui, comme Lysis plus haut, a juste fini de sacrifier. Un des arguments utilisé pour les faire rester au Pirée est que, ce soir-là, il y aura une course aux flambeaux à cheval. Intrigué, Socrate accepte de rester et, en attendant, une discussion s’engage qui, la course oubliée, deviendra l’un des plus longs dialogues de Platon.

Il y en aurait beaucoup d’autres à citer, en particulier Phèdre qui commence par une promenade de Socrate et de son jeune disciple hors des murs, et où le dialogue se déroule sous un grand platane, le long d’un ruisseau aux eaux fraîches (c’est l’été et le chant des cigales emplit l’air).

Même si, parfois, le dialogue commence de façon abrupte, comme dans Ménon : “Peux-tu me dire, Socrate, si la vertu peut être enseignée ?”, rares sont les dialogues qui ne commencent pas par un prologue plus ou moins développé : ils nous offrent une image quasiment idyllique de la vie à Athènes. On en oublierait presque que, bien que les dialogues ne soient pas datés, plusieurs des scènes qu’ils décrivent se passent dans une ville en guerre contre Sparte (et un nombre croissant de cités grecques qui ne supportent plus l’impérialisme athénien qu’a décrit Thucydide), puis dans une ville vaincue : la vie à Athènes n’était pas aussi paisible qu’on pourrait le croire à lire Platon.

Le début de “La république“, cité plus haut, en est un bel exemple. Céphale est un fabricant de boucliers de Syracuse venu s’installer au Pirée à l’instigation de Périclès et il a prospéré (comme on peut l’imaginer, avec cette guerre interminable). Polémarque, celui qui interpelle Socrate, est son fils aîné ; Lysias, son frère est aussi là. Il reste un spectateur muet dans le dialogue, mais ce n’est pas n’importe qui : c’est l’un des grands orateurs athéniens, dont un discours est lu dans “Phèdre” (et vertement critiqué par Socrate). Dans son discours le plus célèbre, “Contre Érathostène“, il racontera comment, sous la dictature des Trente (mise en place dans la ville vaincue sous l’égide des Lacédémoniens) lui et son frère furent arrêtés. Lui parvint à s’échapper, contre un substantiel pot-de-vin, et à se réfugier à Mégare, tandis que Polémarque, condamné à mort, dut boire la ciguë (πίνειν κώνειον), comme le fera plus tard Socrate lui-même (qui fut condamné pour d’autres raisons, une fois la démocratie rétablie). Lorsque Platon écrivit ce dialogue, il savait ce qui arriverait à Polémarque, ce qui donne une coloration particulière au prologue.

Dans Lachès, un dialogue sur le courage, il évoque quand même les revers et la chute de la cité : si tout le monde avait été comme Socrate, nous n’en serions pas là, dit Lachès : “notre cité serait prospère et n’aurait pas alors subi de tels revers”. Et au début de Théétète, on voit celui qui a donné son nom au dialogue revenir gravement blessé d’une campagne à Corinthe.

On peut se demander quelle est la fonction de ces prologues. Sont-ils simplement des ornements, destinés à rendre les dialogues plus attrayants, ou ont-ils une fonction dans le cadre de son propos philosophique ? Je ne suis en aucune façon un spécialiste, mais une partie de la réponse est, sans doute, qu’avant de rencontrer Socrate et de se consacrer à la philosophie Platon avait, nous dit-on, des ambitions littéraires. Autrement dit, ces prologues (comme bien d’autres intermèdes au fil des dialogues, qui font revivre pour nous Socrate dans sa vie quotidienne, avec presque toujours une pointe d’humour) sont une façon pour lui de satisfaire ce côté de sa personnalité.

Quoi qu’il en soit, alors que beaucoup accusent Platon d’être une espèce de “père la vertu” qui prône une morale restrictive, ces préludes suffisent à montrer que la σωφροσύνη (la modération, le contrôle de soi) n’est pas incompatible avec un incontestable plaisir de vivre.
C’est peut-être ce qu’a voulu dire Nietzsche qui n’était pas un “fan” de Platon, mais qui, avec son panache habituel, écrit dans le Crépuscule des idoles:

Il [Platon] dit, avec une innocence pour laquelle il faut être grec, et non “chrétien”, qu’il n’y aurait pas du tout de philosophie platonicienne s’il n’y avait pas d’aussi beaux jeunes gens à Athènes : ce n’est que leur vue qui transporte l’âme des philosophes dans un délire érotique et ne leur laisse point de repos qu’ils n’aient répandu la semence de toutes choses élevées sur un monde si beau.

La mode des dialogues philosophiques s’est poursuivie longtemps après Platon. Il en est un sur lequel j’aimerais passer un peu de temps, parce lui aussi a un prélude qui nous transporte, non plus en Grèce, mais dans l’antiquité romaine tardive. Il s’agit de L’ordre, un des dialogues philosophiques que Saint Augustin écrivit à l’époque de sa conversion au christianisme. Il commence par une nuit d’automne, dans une propriété située au sud du lac de Côme où il fait retraite avec des amis. Tous dorment dans la même pièce. On apprend (dans l’édition de la Pléiade) que “l’obscurité était totale : en Italie, même ceux qui ont les moyens ne peuvent faire autrement”. Augustin qui était réveillé, est intrigué par “le bruit de l’eau qui s’écoulait derrière les bains”. “Je trouvais très étonnant que la même eau rendît en se précipitant sur les cailloux un son tantôt clair, tantôt sourd. […] À ce moment , Licentius, pour effrayer des souris importunes, se mit à frapper son lit avec un morceau de bois qu’il avait sous la main” ; finalement, tout le monde se réveille… Licentius propose l’explication suivante, assez convaincante, au bruit alterné de l’eau : comme c’est l’automne, des feuilles mortes s’accumulent et tendent à boucher les conduits ; lorsque la pression augmente, le bouchon lâche et l’écoulement se fait ; puis le cycle recommence.
Ce que j’aime, dans cet épisode, c’est que “on s’y croirait”. Il est rare de pouvoir à ce point ressentir la réalité physique d’une époque lointaine (vers 286) dans un texte : l’obscurité, l’humidité, le froid sans doute, d’une nuit d’automne dans le nord de l’Italie. On est très loin de la lumière attique dans laquelle baignent les préludes de Platon (en particulier, le μεσημϐρία, le plein midi de “Phèdre”), et le “plaisir de vivre” n’est plus le même. Il serait tentant, mais sans doute trop facile, de voir dans ce texte une image du crépuscule de l’Antiquité.
Mais pourquoi passer ainsi de Platon à Augustin ? Parce que celui-ci est, justement, un grand admirateur de celui-là, comme on le verra une autre fois.

Note : Cette page est illustrée par les premières lignes de Lysis dans le plus ancien manuscrit de Platon connu, le Codex Oxoniensis Clarkianus 39, d’origine byzantine, qui date de 895 et se trouve à Oxford. Sur la première ligne on peut deviner les mots “ἐξ ̓Ακαδημίας εὐθὺ Λυκείου”, “directement de l’Académie au Lycée” : sont ainsi regroupés deux mots à qui est promis un grand avenir… Je dis “deviner” parce que, comme on le voit, les minuscules grecques ont évolué depuis le IXe siècle.