Ravages

Début du livre III de Thucydide

Lorsque la guerre est déclarée entre Athènes et Sparte, Périclès sait très bien que les Athéniens n’ont aucune chance contre les Lacédémoniens dans une bataille terrestre : la force des Athéniens réside dans leur flotte qui leur permet d’envoyer des expéditions là où ils le veulent et de contrôler l’Ionie. Il ordonne donc aux habitants des campagnes de se réfugier dans la ville et à ses troupes de ne surtout pas sortir à la rencontre de l’ennemi.

Lorsque celui-ci envahit l’Attique, les Athéniens assistent, à peu près stoïquement (il y a quand même des récriminations à l’égard de Périclès) à la dévastation de leur pays ; maisons vandalisées, moissons détruites, arbres coupés. Ce dernier cas est vraiment un crève-cœur, car si du blé peut être semé à l’automne et fructifier dès l’été suivant, pour les arbres cela prend des années. Même si les cavaliers athéniens font de fréquentes excursions contre ces vandales, les obligeant ainsi à ne pas trop s’éloigner de leur camp, les dégâts sont considérables.

Ravager un pays ennemi, comme le font les Péléponnésiens, n’est certes pas inédit : les Athéniens eux-même ne s’en privent pas lorsqu’ils envoient leur flotte faire le tour du Péloponnèse. L’expression “ἐδῄουν τὴν γῆν, ils ravagèrent le pays”, revient souvent chez Thucydide, mais on la trouve aussi chez Hérodote ou Xénophon. Ce qu’il y a de spécial dans cette guerre, c’est que les Lacédémoniens et leurs alliés reviennent en Attique presque tous les ans et s’assurent que leurs destructions sont systématiques. Ainsi, par exemple, au début du livre III (nous sommes à la quatrième année de la guerre) : “L’été suivant, alors que les blés murissaient, les Péléponnésiens et leurs alliés entrèrent en Attique […] et, ayant établi leur camp, se mirent à ravager le pays.” Et au début de la cinquième année (3.27) : “ils ravagèrent les parties de l’Attique où ils avaient déjà tout coupé les années précédentes, au cas où quelque chose aurait repoussé, et aussi celles qui jusqu’à présent avaient été laissées intactes.” C’est de l’archarnement !

Ce genre de campagne, où l’on détruit “pour le plaisir”, et non simplement pour nourrir une armée qui traverse la région, je l’ai retrouvé dans Return of a King de William Dalrymple (traduit en français sous le titre sans surprise de Le retour d’un roi, aux éditions “Noir et Blanc”, et que je recommande chaudement) qui raconte la première et désastreuse expédition anglaise en Afghanistan, de 1839 à 1842. Elle est souvent citée comme exemple de l’impossibilité qu’il y a pour des puissances étrangères à contrôler ce pays (comme l’ont redécouvert les Russes et les Américains). Ce que l’on dit moins, c’est qu’en 1842 une expédition de secours, sous les ordres du général Pollock, fut envoyée en Afghanistan. Extrêmement bien organisée, elle arriva trop tard pour sauver les survivants de la première, mais se transforma en expédition punitive (on l’appelait “the Army of Retribution”).

Return of a King: The Battle for Afghanistan, 1839-42 by [William Dalrymple]

Comme le rapporte le général lui-même à propos d’un village : “Nous avons détruit toutes leurs vignes et coupés de profondes entailles tout autour d’arbres vieux de deux cents ans… nous avons laissé mourants leurs beaux arbres.” Et l’officier politique de l’armée confirme : “alors que des murs démolis seront vite réparés, la destruction d’arbres — une mesure qui pourrait au premier abord paraître barbare à de esprits civilisés — était la seule façon de faire sentir le poids de notre puissance aux Afghans, tant ils se délectent de l’ombre de leurs arbres.” Plus loin, dans un beau village qui s’est pourtant rendu sans résistance, “chaque maison fut détruite, chaque arbre dépouillé de son écorce ou coupé.” Nous sommes ici à l’opposé de ce que je décrivais dans Arbres sacrés.

Bien entendu, ces déprédations ne sont rien par rapport aux massacres commis par les Anglais, décrits par William Dalrymple, mais elles nous montrent que des méthodes utilisées par les Grecs du Ve siècle avant J.-C. se retrouvent au XIXe siècle sous d’autres cieux. Et, sans aucun doute, on pourrait encore trouver bien d’autres exemples de ce genre de guerre écologique.

Sacrifices

Sacrifice de mouton (Corinthe, 550 av. JC)

Dans son premier cours au Collège de France, intitulé “Polythéisme grec, mode d’emploi”, Vinciane Pirenne-Delforge insiste beaucoup sur l’importance du sacrifice dans la religion des Grecs. Elle cite l’exemple de tablettes retrouvées à Dodone, sur lesquelles les personnes venues consulter l’oracle inscrivaient leur question. Sur l’une d’elle, un couple demandait à quel dieu il devait sacrifier pour obtenir telle ou telle faveur.

Pour nous, cette démarche paraît un peu bizarre. Chez les catholiques, par exemple, si l’on a besoin d’une aide surnaturelle, il suffit d’aller brûler un cierge à l’église. Pourquoi passer par un oracle ? Mais même chez les catholiques, il arrive “que l’on ne sache plus à quel saint se vouer”. Car si la Vierge est toujours un bon choix, il y a aussi des saints spécialisés, comme saint Antoine de Padoue pour les objets perdus ou volés. Autrement dit, les catholiques sont à peu près dans la même situation que les Grecs.

Mais Vinciane Pirenne-Delforge aurait aussi bien pu citer Xénophon. Tout commence lorsqu’il reçoit du Béotien Proxène, chef d’une des troupes de mercenaires levées par Cyrus le jeune, une invitation à se joindre à lui en tant que “touriste”, pour l’expédition qui deviendra l’Anabase (mais dont tout le monde, à ce moment, ignorait l’ampleur et le vrai but : détrôner Artaxerxès) : il ne serait : “ni général, ni capitaine, ni soldat” (οὔτε στρατηγὸς οὔτε λοχαγὸς οὔτε στρατιώτης, An. 3.1.4). Indécis, il va demander l’avis de Socrate (qui était une sorte de gourou pour la jeunesse dorée d’Athènes). Compte-tenu du climat politique, celui-ci n’est pas sûr que ce soit une bonne idée et lui propose d’aller demander à l’oracle de Delphes s’il doit y aller. Xénophon va alors demander à Apollon à quel dieu il doit sacrifier (et adresser ses prières) pour que son voyage se déroule le mieux possible : il est donc dans la même situation que ceux qui vont à Dodone.

De façon un peu frustrante, il écrit : “et Apollon lui annonça à quel dieu il devait sacrifier”, mais il ne nous dit pas duquel il s’agit… Peut-être, comme c’est souvent le cas pour Hérodote, ne veut-il pas trop entrer dans le détail des choses sacrées ? C’est seulement au livre 6 qu’il nous donnera la réponse : “il sacrifia à Zeus Roi, comme le lui avait prescrit l’oracle de Delphes” (ἐθύετο τῷ Διὶ τῷ βασιλεῖ, ὅσπερ αὐτῷ μαντευτὸς ἦν ἐκ Δελφῶν, An. 6.1.22). Cette fois-ci, il sacrifie de nouveau à Zeus Roi pour savoir s’il doit accepter le commandement de l’armée, alors que les Grecs sont déjà arrivés sur la Mer Noire, mais pas complètement “sortis de l’auberge”.

Toujours est-il que lorsqu’il revint de Delphes à Athènes, il rapporta à Socrate le résultat de la consultation ; mais celui-ci lui fit remarquer qu’il s’y était mal pris : ce n’est pas cela qu’il aurait dû demander à l’oracle, mais plutôt si le dieu lui conseillait de faire ce voyage, ce qui était vraiment la question intéressante. Mais puisque telle avait été la réponse d’Apollon, il ne lui restait plus qu’à faire ce que le dieu lui avait prescrit. On imagine facilement que l’erreur de Xénophon était volontaire : il avait vraiment envie d’y aller et a donc préféré oublier de demander si c’était une bonne idée.

C’est donc par un sacrifice que commence l’odyssée de Xénophon. Il y en aura bien d’autres au cours de ce long voyage. Certains peuvent être offerts à titre personnel, comme ceux dont je viens de parler. Plus importants, ils y a ceux qui ont lieu avant et au cours d’une campagne ou d’une action militaire. Ceci n’est pas spécifique à Xénophon et se trouve déjà chez Hérodote, par exemple.

Avant la bataille de Platée, qui mettra fin à la seconde invasion de la Grèce par les Perses, les Spartiates et les troupes de la plupart des autres cités du Péloponnèse se regroupent à l’isthme de Corinthe, puis se mettent en route vers l’Attique et la Béotie (9.19) et l’auteur de préciser : “les présages étaient favorables (καλλιερησάντων τῶν ἱρῶν)” ; τὰ ἱρά ou τὰ ἱερά, c’est à la fois le sacrifice, la victime du sacrifice et ses entrailles dans lesquelles on lit. Un peu plus tard, l’armée arrive à Éleusis et fait un nouveau sacrifice, encore positif : elle poursuit donc son chemin.

Lorsque les deux armées sont face à face près de Platée, de part et d’autre de la rivière Asopos, ils font un nouveau sacrifice : il est positif, pourvu que les Grecs restent dans un position défensive, sans essayer de traverser la rivière. Le sacrifice donne donc une réponse plus détaillée qu’un simple oui/non ; il faut dire qu’il est interprété par un fameux devin. De leur côté, les Perses font aussi un sacrifice à la manière grecque (ils ont en fait beaucoup d’alliés grecs, comme les Béotiens, et un autre grand devin) et celui-ci donne le même résultat : favorable, pourvu qu’ils ne traversent pas la rivière (9.36). Autrement dit, le premier qui perdra son sang-froid perdra aussi la bataille. Suit une guerre d’attente de plus de dix jours, jusqu’à ce que le général perse Mardonios craque et dise qu’il en a assez de la méthode grecque, et que désormais on fera les choses à la manière perse.

Lorsqu’enfin il traverse la rivière et attaque les Spartiates, ceux-ci se défendent avec difficultés, tandis qu’à l’arrière on sacrifie, sans pouvoir obtenir de présages favorables (ce qui laisse entendre qu’on sacrifie victime après victime, en espérant que ça finira bien par marcher). Finalement le général spartiate, un peu désespéré, lève les yeux sur le temple de Déméter, tout proche, et implore la déesse de les secourir : aussitôt le sacrifice devient favorable et les Spartiates, ragaillardis, se ruent sur les Perses (9.60).

Chez Xénophon, la retraite des mercenaires grecs sera, elle aussi, ponctuée de sacrifices. Le plus intéressant, aussi le plus cocasse, aura lieu alors qu’ils sont déjà arrivés au bord de la Mer Noire, en route vers l’ouest et Byzance. Ils campent dans un endroit désert de la côte, où il n’y a pas de ravitaillement ; il est donc grand temps qu’ils se mettent en route. Ils sacrifient,comme de coutume, mais les signes sont défavorables (6.4.13). Les choses continuent ainsi pendant trois ou quatre jours et les soldats commencent à s’énerver. Le lendemain, presque toute l’armée est présente pour le sacrifice et on sent la tension qui monte : chacun veut être sûr qu’il n’y a aucune supercherie (on soupçonne Xénophon de vouloir fonder une ville à cette endroit et, donc, de ne pas avoir envie de partir ) : les auspices sont encore défavorables (6.4.16) !

Les soldats exigent que l’on continue à sacrifier jusqu’à ce que les signes deviennent propices. Malheureusement, il n’y a plus de mouton ou autre petit bétail (τὰ πρόϐατα) disponible comme victime. Ils achètent donc un des bœufs qui servent à tirer les chariots pour le sacrifier (6.4.24) : toujours rien ! La situation devient dramatique, d’autant plus qu’ils sont attaqués par les troupes de Pharnabaze, le puissant satrape qui règne sur la région (on en reparlera). Le lendemain, Xénophon se lève de bonne heure et sacrifie encore un bœuf de trait : les auspices sont enfin favorables (6.5.2) ! En outre, le devin qui préside au sacrifice aperçoit un aigle dans une direction de bon augure : tout va bien ! Les Grecs partent en expédition de ravitaillement et, après quelques péripéties, l’abondance revient dans le camp (seule leur manque l’huile d’olive, l’olivier étant encore aujourd’hui absent de cette région des côtes de la Mer Noire).

On voit bien à quoi sert le sacrifice : se donner confiance. Une fois que l’on est en règle avec le monde surnaturel, on peut s’occuper sans crainte ni arrière-pensée du monde réel. Mais on voit aussi que dans des circonstances difficiles, on en vient rapidement à frôler les limites du respect dû aux oracles et augures, d’où des situations embarrassantes…

Enfin, le sacrifice peut donc aussi servir d’action de grâce. Vers la fin de ses aventures, arrivé à Lampsacus (dans l’Hellespont, c’est-à-dire, les Dardanelles), il sacrifie à Apollon avec son ami le devin Eucléides à qui il avoue qu’il est complètement “fauché” : il a même été obligé de vendre son cheval. Eucléides est sceptique mais, lorsqu’il voit les entrailles de la victime, il reconnaît qu’il est vraiment sans un sou (7.8.4-5). Il ajoute que Zeus le Bienveillant (Ζεὺς ὁ μειλίχιος) est un obstacle sur son chemin, car cela fait longtemps qu’il ne lui a pas sacrifié comme il le faisait chez lui. Xénophon reconnaît qu’il ne l’a pas fait depuis son départ (mais on sait qu’il a sacrifié à Zeus Roi : il y a donc une nuance entre ces deux aspects de Zeus) et Eucléides lui recommande de le faire au plus tôt. Et le lendemain, arrivé dans une ville voisine (7.8.5), il fait un sacrifice de cochons à la mode de ses pères (ὡλοκαύτει χοίρους τῷ πατρίῳ νόμῳ). Dans ce type de sacrifice, les victimes sont entièrement consumées (ce que signifie le verbe holokautéo, qui est aussi à l’origine de holocauste), alors que dans les sacrifices plus courants seule une partie du corps est brûlée, tandis que le reste est partagé entre l’officiant et les invités). Cochons est au pluriel, mais on ne nous dit pas combien sont sacrifiés… Aussitôt tout va mieux : de l’argent arrive pour l’armée (et donc aussi pour lui) et des amis rachètent pour lui son cheval, sachant qu’il l’aimait beaucoup, sans rien exiger en retour.

Ainsi, ni Xénophon, ni Hérodote n’ont le moindre doute sur l’efficacité du sacrifice, même s’il ne répond pas toujours favorablement à nos demandes.

Note 1 : Avant de lire Xénophon, je ne savais pas que le cochon pouvait servir de victime… Chez Homère, on parle surtout de bœufs, taureaux ou génisses, et le mouton reste encore aujourd’hui un animal de sacrifice dans certaines cultures. Ici, on voit bien un cochon, avec sa petite queue en tire-bouchon, à moins que ce ne soit un sanglier, à cause de la crinière dorsale ; mais le cochon domestique de l’Antiquité était probablement plus proche de l’espèce sauvage que celui d’aujourd’hui. Et un homme ne pourrait sans doute pas tenir un sanglier aussi facilement que le personnage décrit sur cette coupe datant d’environ 500 av. J.C. (un gros porc non plus, d’ailleurs, mais le grec χοῖρος signifie, plus précisément, petit cochon).

Note 2 : les deux illustrations de cet article viennent de Wikipédia.

Mare nostrum

Cette belle photo de la mer Égée nous montre non seulement la mer et ses îles, mais aussi la Grèce continentale et l’ouest de l’Asie Mineure, maintenant la Turquie. C’est la scène sur laquelle se jouent les œuvres des grands historiens classiques, Hérodote, Thucydide et Xénophon. Si, pour les Romains, la Méditerranée était Mare nostrum, pour les Grecs, c’était la mer Égée.

Non seulement toutes les îles étaient grecques, mais aussi toute la frange nordique de la Thrace, jusqu’à Byzance, et toute la côte ouest de la Turquie. Et bien que les villes d’Asie Mineure fussent simplement des “colonies”, elles jouaient un rôle essentiel dans la vie économique et culturelle de la Grèce toute entière. Parmi les grands philosophes pré-socratiques, on trouve Démocrite d’Abdère (et Protagoras) en Thrace et, en Asie Mineure, Thalès et Anaximandre de Milet et Héraclite d’Éphèse.

Pour être vraiment complet, à la mer Égée il faut ajouter la mer Ionienne et la Grande Grèce, c’est-à-dire le sud de l’Italie et la Sicile, avec Pythagore, né à Samos, mais établi à Crotone, Empédocle d’Agrigente en Sicile, puis Parménide et Zénon d’Élée et parmi les sophistes mis en scène par Platon, Gorgias de Léontium.

Prodicos, lui, est de Céos, une île au sud-est de l’Attique, et Hippias vient d’Élis, dans l’ouest du Péloponnèse : le seul de tous les personnages cités à venir de la Grèce “continentale”.

Quant à Hérodote, il est d’Halicarnasse, en Asie Mineure et son histoire commence par : “Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête… (Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε…)” Mais plus tard, il était devenu citoyen de Thouroï, dans le sud de l’Italie, ce qui montre bien l’importance de toutes ces colonies pour la culture hellénique (d’ailleurs, l’édition des “Belles Lettres” qui fait référence en France, dit : “Hérodote de Thouroï”, se basant sans doute sur un autre manuscrit). Finalement, de toutes les villes continentales, c’est essentiellement Athènes qui la portera à son plus haut niveau.

Une caractéristique essentielle des villes grecques d’Asie Mineure et d’être directement en contact avec une autre grande civilisation, la Perse, à la différence de celles de Grande Grèce (soit dit sans vouloir vexer personne, en particulier les Carthaginois) Aussi, lorsque les auteurs grecs utilisent le mot “barbare” pour désigner les Perses, ils ne le prennent pas du tout dans son sens actuel et les considèrent sur un pied d’égalité. Dans la suite de la phrase citée plus haut, Hérodote dit qu’il veut conserver le souvenir des grands et étonnants exploits accomplis par les Grecs et les barbares (τὰ μὲν Ἕλλησι τὰ δὲ βαρβάροισι) et dans Le Banquet de Platon (209e), Socrate, évoquent les grands hommes, soit grecs, soit barbares (καὶ ἐν Ἕλλησι καὶ ἐν βαρϐάροις), ce qui est un écho, peut-être conscient, d’Hérodote : les deux peuples sont cités au même niveau.

Les relations entre les deux cultures sont toujours un peu difficiles, mais en fait, souvent pacifiques, pourvu que les cités grecques, bien établies avant l’expansion perse, paient un tribut. Par ailleurs, les Perses ne sont pas du tout marins. Quand ils ont besoin d’une marine, ils utilisent des Ioniens, comme dans leur campagne contre les Scythes (livre V) où ceux-ci leurs construisent des ponts de bateaux, et lorsqu’ils attaquent Milet, en 494 (6.6), ce sont des Phéniciens, des Égyptiens, des Cypriotes et des Ciliciens (la Cilicie est une province d’Asie Mineure, à peu près au nord de Chypre) qui équipent leurs navires. Après l’échec de la révolte de l’Ionie, ce sont surtout les Phéniciens qui ravagent les villes de l’Hellespont (les Dardanelles), de la Chersonèse de Thrace (la péninsule de Gallipoli) et de la Propontide (la mer de Marmara), jusqu’à Byzance. Enfin, pour la grande campagne de Xerxès qui se termine à la bataille de Salamine (7.89-sq.), leur marine est composée des mêmes, plus de Ioniens et de Doriens d’Asie. Ceci dit, ces bateaux transportaient aussi des combattants perses, l’équivalent d’une infanterie de marine.

C’est sans doute ce caractère terrien des Perses qui explique que les Grecs aient pu dominer toute la mer Égée. Quand on lit Thucydide et les Helléniques de Xénophon, on voit les trières athéniennes et lacédémoniennes écumer les îles et passer rapidement de Samos, à Chios, à Lesbos, jusqu’à l’Hellespont (les Dardanelles) et Byzance (il faut, pour lire ces auteurs, avoir une bonne carte à portée de main, sans quoi on est vite perdu). On comprend alors pourquoi, aujourd’hui encore, la mer Égée est une mer grecque, qui s’étend jusqu’aux îles toutes proches de la côte turque. En conséquence, il est facile pour les réfugiés venus de Syrie de passer en Grèce, donc dans l’Union Européenne, et c’est ainsi que Lesbos est devenue plus connue pour ses tristes camps de réfugiés que pour la poétesse Sappho.

Ici, comme dans tant d’autres pays, l’histoire a de profondes racines.

Note : les meilleures cartes que je connaisse pour les historiens classiques sont dans le volume de la Pléiade consacré à Thucydide et Hérodote. Elles conviennent aussi parfaitement pour les Helléniques (et même pour certaines pièces de Racine !)

La gloire de Sparte

Je n’ai jamais été un grand admirateur de Sparte. Même si l’éducation que, adolescent, j’ai reçue aux Enfants de Troupe n’était pas à proprement parler spartiate, elle a suffit pour que je regarde avec la plus grande méfiance tout ce qui est enrégimentement et militarisme. Et quand je lis La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, je suis toujours pour les Athéniens, malgré leur arrogance et leur impérialisme, voire leur stupidité.

Lorsque commencent les Helléniques de Xénophon, qui reprennent là où Thucydide s’était arrêté, la lutte est encore indécise, mais Athènes est affaiblie par le désastre de Sicile et les Lacédémoniens, ces terriens, sont devenus d’excellents marins. Après le désastre naval d’Aigos Potamos dans l’Hellespont, c’est-à-dire les Dardanelles (405 av. J.-C.), la partie est finie et Lacédémone définitivement victorieuse de cette guerre interminable. Pendant les trois décades qui suivent, les Lacédémoniens vont être les “gendarmes” de la Grèce, intervenant à droite et à gauche pour rétablir l’ordre, leur ordre. Mais Thèbes monte en puissance et, en 371, à la bataille de Leuctres en Béotie, les Lacédémoniens subissent une sévère défaite qui sonne le glas de leur hégémonie : ils ne font plus peur, d’autant que le roi Agésilas, auteur de tant de victoires, est maintenant vieux.

Après leur victoire, les Thébains pénètrent dans le Péloponnèse et, poussés par leurs alliés locaux, en particulier les Arcadiens [on voit sur la carte que l’Arcadie est juste au nord de la Laconie], ils entrent dans le territoire des Lacédémoniens. C’est le moment de rappeler que les auteurs grecs, surtout Thucydide et Xénophon, parlent beaucoup plus des Lacédémoniens que des Spartiates, Lacédémone étant le nom de la cité-état et Sparte celui de la ville elle-même (un peu la même différence qu’entre Monte Carlo et Monaco). Hérodote, lui, utilise plutôt Sparte et Spartiates.

On voit sur la carte que les Lacédémoniens occupaient surtout la vallée isolée de l’Eurotas où, dans ce coin “paumé” du Péloponnèse, ils étaient bien protégés des attaques venant de l’extérieur. Mais cette fois-ci les Thébains ont franchi un col, au nord, et descendent dans la vallée (6.5.27) :

Et tout d’abord, ils incendièrent et mirent à sac Sellasia [voir la carte, juste au nord de Sparte]. Puis arrivant dans la plaine, ils établirent leur camp dans l’enclos sacré d’Apollon. Le lendemain ils se remirent en route. Mais ils n’essayèrent pas de traverser le pont sur l’Eurotas pour attaquer la ville, car dans le temple d’Athéna Protectrice ils voyaient les hoplites adverses.

Je dois avouer que, malgré mon peu d’admiration pour Sparte, je trouve ce moment assez poignant :

Ils continuèrent, gardant l’Eurotas sur leur droite, incendiant et pillant des demeures richement pourvues en biens. Les femmes de la ville ne supportaient pas le spectacle de la fumée des incendies, car elles n’avaient jamais vu d’ennemis ; les Spartiates, eux, dont la ville ne possédait pas de murailles [ἀτείχιστον ἔχοντες τὴν πόλιν], étaient en position de place en place, bien peu nombreux — et cela se voyait — et montaient la garde.”

Les magistrats décidèrent aussi de proclamer aux Hilotes [ceux qui habitaient la région avant l’arrivée des Spartiates et qui étaitent devenus leurs serfs] que quiconque voudrait prendre les armes et rejoindre les rangs, aurait l’assurance de devenir libre s’il combattait avec eux. Mais on dit qu’aussitôt plus de six mille s’inscrivirent, si bien que, lorsqu’ils se trouvèrent rassemblés, ils leurs firent peur et leurs parurent trop nombreux [une révolte des Hilotes était le cauchemar permanent des Lacédémoniens] ; cependant, comme les mercenaires d’Orchomène leur restèrent fidèles et qu’ils reçurent le renfort des forces de Phlius, de Corinthe, d’Épidaure, de Pellène [toutes villes du Péloponnèse] et de quelques autres villes, ils redoutèrent alors moins ceux qui s’étaient enrôlés.”

Je ne peux m’empêcher de sourire en voyant les fiers Spartiates forcés de demander l’aide des Hilotes qu’ils traitaient comme des chiens et dont, dans leur moment de plus grand danger, ils ont encore peur…

Lorsque, continuant sa marche, l’armée arriva vis-à-vis d’Amyklae [au sud de Sparte, voir carte], alors elle traversa l’Eurotas. Et tandis que, quelque fût l’endroit où ils campaient, les Thébains coupaient autant d’arbres qu’ils le pouvaient et les entassaient devant leurs lignes pour se protéger, les Arcadiens n’en faisaient rien et, laissant leur équipement, partaient piller les maisons.”

Les Arcadiens ne sont pas présentés de façon très flatteuse… Mais les Spartiates restent dangereux :

Le troisième ou quatrième jours, les cavaliers [Thébains et alliés] arrivèrent à l’hippodrome de “Poséidon qui embrasse la Terre” en bon ordre. […] Les cavaliers lacédémoniens, qui paraissent bien peu nombreux, étaient disposés face à eux. Les plus jeunes des hoplites, environ trois cents, s’étant mis en embuscade dans le sanctuaire des Tyndarides [Castor et Pollux], en sortirent en courant, tandis que leur cavalerie s’élançait. Les ennemis n’attendirent pas le choc, mais firent volte-face. Voyant cela, beaucoup parmi les fantassins prirent aussi la fuite. Cependant, une fois que les poursuivants se furent arrêtés et que l’armée thébaine tint bon, ils établirent à nouveau leur campement.

Puis l’armée continue à descendre la vallée de l’Eurotas, brûlant sur son passage les villes non protégées de remparts [ces villes devaient plutôt être des bourgades], jusqu’à atteindre Hélos, puis Gytheion, sur la côte, où les Lacédémoniens ont leur arsenal. Là, ils font pendant trois jours le siège de la ville.

Pendant ce temps, les Athéniens s’inquiètent. Ce n’est pas qu’ils portent les Lacédémoniens dans leur cœur, mais ils craignent la montée en puissance de Thèbes. Notons au passage que, malgré leur défaite dans la guerre du Péloponnèse, les Athéniens semblent avoir rapidement reconstitué une bonne partie de leurs forces. Après maints discours et délibérations, ils décident de se porter au secours de Sparte, ce qui aurait été inimaginable quelques décennies plus tôt. Ils désignent pour général un certain Iphicrate qui se hâte avec lenteur : lorsqu’enfin il arrive, les alliés des Thébains sont pour la plupart rentrés chez eux (pas bien loin, puisqu’ils sont du Péloponnèse) avec leur butin. Et les Thébains aussi commencent à vouloir rentrer chez eux, d’une part parce qu’ils voient leur armée et leurs vivres diminuer, d’autre part, parce que c’est le début de l’hiver. Sparte aura donc échappé au pire.

Presque dix ans plus tard, en 362, Sparte va encore “avoir chaud”. Le fameux général thébain Épaminondas est revenu dans le Péloponnèse pour attaquer la ville de Mantinée, en Arcadie, qui s’est alliée aux Spartiates. Ceux-ci ont envoyé le plus gros de leurs forces dans la région et Épaminondas, profitant de la situation, se lance dans un raid-surprise sur Sparte, quasiment sans défense. Heureusement, le vieux roi Agésilas a pu être prévenu à temps et revient avant lui, mais avec très peu de troupes. Les Thébains attaquent d’une hauteur, donc d’une position favorable, mais Sparte sera sauvée de justesse (7.5.12) :

Quant à ce qui passa à ce moment, il est permis de l’attribuer à une divinité, ou de dire que nul ne peut résister à des hommes désespérés. En effet, lorsque Archidamos [un Lacédémonien], ayant moins de cent hommes, eut franchi ce qui paraissait être un obstacle [on ne sait pas lequel] et se mit à monter la pente contre l’ennemi, alors les “cracheurs de feu” [οἱ πῦρ πνέοντες], eux qui avaient vaincu les Lacédémoniens, eux qui étaient de loin les plus nombreux et qui en outre occupaient une position dominante, ne soutinrent pas l’assaut des hommes que menait Archidamos, mais firent volte-face. Et les premiers dans la troupe d’Épaminondas furent tués. Mais quand, se réjouissant de leur victoire, ceux de la ville continuèrent leur poursuite plus loin qu’il ne fallait, eux aussi furent tués. C’est comme si la divinité avait déterminé jusqu’à quel point elle leur donnait la victoire. Alors Archidamos éleva un trophée à l’endroit où ils avaient vaincu et, sous couvert d’une trêve, rendit ceux des ennemis qui étaient tombés là [élever un trophée de victoire et rendre les cadavres sont les deux activités essentielles après une bataille].”

Les dieux veulent bien aider les hommes, mais ils ne veulent surtout pas qu’ils se croient tout permis. Cependant, Épaminondas n’insiste pas, craignant l’arrivée de renforts pour les Spartiates. Il se retire près de Mantinée où, quelques jours plus tard, une bataille a lieu, où Lacédémoniens et Athéniens sont encore alliés. Épaminondas est en train de la gagner, lorsqu’il est tué, ainsi que ses deux lieutenants, si bien que les Thébains se désorganisent et que la bataille se termine sur une sorte d’ex-aequo (7.5.26) :

Le dieu fit en sorte que les deux côtés érigérent chacun un trophée, comme s’il avait été victorieux et qu’aucun des deux n’empêcha l’autre de le faire, que chacun des deux rendit les cadavres sous couvert d’une trêve, comme s’ils avaient été victorieux, et que chacun des deux les reçut sous couvert d’une trêve, comme s’ils avaient été vaincus.”

Rien n’est donc résolu (7.5.27) : “Après la bataille, la confusion et le désordre furent encore plus grands qu’auparavant dans la Grèce.” Philippe de Macédoine mettra tout le monde d’accord, mais c’est une partie de l’histoire que Xénophon n’a pas connue : “J’ai écrit jusqu’à ce point et je m’arrête ; peut-être un autre prendra-t-il la peine de raconter la suite ?

On a vu qu’Athènes s’était rapidement remise de sa défaite et restait une des plus grandes cités grecques. Au contraire, sa puissance militaire réduite, Sparte n’est plus grand chose, même si, Philippe ayant étendu sa domination à toute la Grèce, elle restera la dernière cité indépendante (peut-être, une fois de plus, à cause de sa position géographique : elle ne le gênait en rien). Et aujourd’hui, il ne reste quasiment rien de Sparte, alors qu’Athènes est capitale de la Grèce. D’un autre côté, Sparte est resté un mythe puissant, largement alimenté par des écrivains athéniens, à commencer par Thucydide et Xénophon. La gloire de Sparte et celle d’Athènes sont ainsi intimement liées.

On peut laisser le mot de la fin à Thucydide (1.10.2) :

Si la ville des Lacédémoniens était désertée et s’il ne restait que les fondations des temples et bâtiments, je crois que longtemps plus tard les gens qui nous suivront auront du mal à croire à sa puissance, malgré sa renommée […]. Si la même chose arrivait à Athènes, on imaginerait sa puissance être deux fois plus grande qu’elle ne l’était d’après ce que l’on peut en voir.”

Le festin cannibale

Le cannibalisme nous révulse, mais provoque aussi en nous une curiosité morbide, comme dans l’histoire du “Japonais cannibale” à Paris en 1981 ou dans celle du vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya qui s’était écrasé dans les Andes en 1972 et dont les survivants avaient dû y avoir recours (sans parler des récits liés aux grandes famines).

Il n’est donc pas étonnant qu’Hérodote (qui n’est pas seulement le “père de l’histoire”, mais aussi celui de l’ethnologie et du magazine à sensations), raconte plusieurs histoires de cannibalisme ; d’abord celui de la faim (3.25), lorsque l’armée de Cambyse, qui a conquis l’Égypte, se lance imprudemment dans une expédition contre les Éthiopiens. Dans le désert, les soldats affamés tirent au sort un homme sur dix et le mangent. Cambyse, effrayé, met fin à l’expédition. Hérodote ne parle pas d’anthropophagie, mais d'”allelophagie” (ἀλληλοφαγία) : “consommation mutuelle”. Plus tard, il mentionnera brièvement (4.106) un peuple voisin des Scythes, les Ἀνδροφάγος, Androphages, c’est-à-dire mangeurs d’hommes (individus du sexe masculin).

Une forme de cannibalisme funéraire, où certaines personnes mangent le corps du défunt pour l’honorer, existait encore dans les années 1950 chez les Fore, une tribu de Nouvelle Guinée, et même jusqu’aux années 60 chez les Wari d’Amazonie. Ce sont deux exemples, que j’ai trouvé facilement sur internet ; il y en a certainement d’autres.

Cette coutume était probablement beaucoup plus répandue dans un lointain passé. Hérodote raconte (3.38) comment Darius, le roi de Perse, demanda à des Grecs qui se trouvaient à sa cour pour quel prix ils mangeraient leurs parents morts : ils répondirent qu’ils ne le feraient à aucun prix. Puis ils demanda à des Indiens Callaties, qui eux le faisaient, pour quel prix ils brûleraient le corps de leurs parents sur un bûcher : ils se récrièrent avec horreur. On ne sait absolument pas qui étaient ces “Indiens Callities” qu’horrifient une crémation qui est normale chez les hindouistes. Ici, “Indiens” est sans doute un terme très vague, puisqu’on était à la limite orientale du monde connu par les Grecs (d’autres “Indiens”, les Padéens, tuent et mangent les vieux et les malades (3.99)). D’ailleurs, l’Inde de cette époque, plus encore que celle d’aujourd’hui, était sans doute très diverse de peuplement. Cette anecdote nous montre, en tout cas, qu’Hérodote avait entendu parler du cannibalisme funéraire.

Il en tire une leçon de relativisme culturel : “si donc quelqu’un proposait à tous les hommes de choisir les meilleures lois parmi toutes celles qui existent, après les avoir passées en revue, chacun choisirait les siennes propres ; c’est que tous pensent que leurs propres lois sont de beaucoup les meilleures.” Il en conclut donc qu’il faut respecter toutes les coutumes : “Il n’y aurait donc vraiment qu’un fou pour tourner en ridicule de telles choses.” On est très proche de Montaigne, comme on le voit dans le chapitre 30 du livre I des Essais, justement intitulé Des Cannibales.

Mais si le cannibalisme “simple” nous révulse, lorsque celui-ci se produit involontairement et concerne des gens qui nous sont proches, en particulier des enfants, on augmente l’horreur d’un degré (ce que Henry James aurait appelé “The turn of the screw”). Hérodote se fait donc un plaisir de nous raconter deux histoires de ce type.

Dans la première (1.73), une tribu Scythe se réfugie dans un territoire Mède gouverné par Cyaxare. Comme ce sont d’excellents archers (on les a déjà vu, aux côtés des Crétois, dans l’armée des mercenaires grecs d’Anabase), ce roi leur a confié des enfants afin qu’ils apprennent leur art. Par ailleurs, chaque jour les Scythes vont chasser et apportent leurs prises au roi. Un jour, on ne sait pourquoi, ils ne prennent rien, si bien que le roi se met en colère et les traite avec mépris. Le lendemain, pour se venger, ils égorgent l’un des enfants, le préparent comme ils le faisaient pour le gibier et l’offrent au roi, qui le mangera donc avec ses hôtes du jour. Puis ils s’enfuient, ce qui provoquera une guerre (Hérodote adore attribuer les guerres à des causes extrêmement personnelles et minimes à l’échelle des peuples).

La seconde histoire (1.108-119)est encore plus intéressante puisqu’elle est liée à un autre récit, d’un type qui, lui aussi, a connu un grand succès : celui de l’enfant abandonné à sa naissance (comme Œdipe, Romulus et Rémus, sans doute bien d’autres) : ici, il s’agit de Cyrus le Grand. Suite à un rêve, Astyage confie le nourrisson à Harpage, son confident, et lui dit de l’emmener et de le tuer. Bien entendu, Harpage ne peut s’y résoudre et confie l’enfant à un bouvier. Et, bien entendu, la trahison d’Harpage finira par être découverte. Astyage fait semblant d’être content que l’enfant soit sauf, invite Harpage à un banquet et lui dit d’envoyer son fils jouer avec Cyrus. L’enfant sera égorgé et servi à son père. Á la fin du festin, Astyage a même la cruauté de faire apporter à son hôte une corbeille recouverte d’un linge dans laquelle se trouve la tête et les mains du fils. En les découvrant, Harpage se contient, accepte le “cadeau” et rentre chez lui avec ce qui reste de son enfant. Plus tard, il se vengera en aidant Cyrus à prendre le pouvoir.

Thucydide, lui, ne nous parle pas directement de cette forme extrême de cannibalisme, mais, au livre II (29.3) de “La guerre du Péloponnèse”, il fait une allusion, sans doute évidente pour les lecteurs de son époque, mais obscure pour nous, à “l’acte que les femmes de cette région [Daulis] commirent contre Ithys (τὸ ἔργον τὸ περὶ τὸν Ἴτυν αἱ γυναῖκες ἐν τῇ γῇ ταύτῃ ἔπραξαν)”. Il précise même que, depuis, les poètes appellent le rossignol l’oiseau de Daulis, ce qui ne nous éclaire pas plus… Heureusement, aujourd’hui nous avons internet et nous apprenons que Téreus, marié à Procné, viole sa belle-sœur Philomèle qui, pour se venger, tue son fils Ithys et le lui sert en ragoût. Quand il s’en aperçoit, il pourchasse les deux sœurs qui se transforment, Philomèle en rossignol, Procné en hirondelle. Notons au passage que les noms français des deux espèces européennes de rossignols sont le rossignol philomèle, le plus célèbre, et le rossignol progné, nordique et oriental, mais aujourd’hui non nicheur en Grèce. Je ne connais l’origine de ces noms français. Si Thucydide considère cette histoire comme connue de tous, c’est sans doute qu’elle était le sujet d’une pièce perdue de Sophocle, Téréus.

Beaucoup plus près de nous, ce type de récit me fait penser à l’ogre du Petit Poucet, qui lui aussi est cannibale et qui, s’il ne mange pas ses filles, les égorge de sa propre main, croyant tuer le petit Poucet et ses frères.

Que nous disent toutes ces histoires ? Sans doute, qu’il y a continuité entre le monde d’Hérodote et le nôtre : les mêmes histoires nous fascinent et nous font frémir.

Note : Pour illustrer cette page, j’ai trouvé le passage des Essais (livre I, chapitre 22, De la coustume, et de ne changer aisement une loy receue) où Montaigne raconte l’anecdote que j’ai rapportée plus haut, à propos de Darius interrogeant des Grecs et des Indiens sur leurs coutumes funéraires. Cette image vient du fameux Exemplaire de Bordeaux (source : gallica.bnf.fr / BnF).