Sacré Périclès !

Lorsque j’étais adolescent, aux Enfants de Troupe, chaque 11 novembre, dans l’humide grisaille normande, nous participions à une prise d’arme pendant laquelle, au garde-à-vous devant le drapeau, nous écoutions le discours du commandant de l’école qui louait “ceux qui étaient morts pour perpétuer les traditions que leur avaient léguées leurs anciens” (ou des variations sur ce thème).

En lisant l’oraison funèbre que Périclès prononça pour honorer les morts de la première année de la guerre du Péloponnèse, tel que rapportée par Thucydide (2.35-46), je n’ai pu m’empêcher de repenser à ces mornes célébrations. Certes, l’éloquence de mon commandant n’avait rien à voir avec celle de Périclès, mais pour moi, la filiation est indéniable.

Je ne vais pas faire l’analyse de ce discours considéré comme un chef-d’œuvre, mais, à mon habitude, je le regarderai par le petit bout de la lorgnette… Il se compose en fait de deux parties. La première fait l’éloge d’Athènes, la présentant comme unique parmi toutes les cités de la Grèce et donc, digne que l’on meure pour elle. La seconde vante les soldats morts au combat.

Certes, elle contient des belles formules, comme : “ἀνδρῶν γὰρ ἐπιφανῶν πᾶσα γῆ τάφος : à des hommes illustres, la terre entière peut servir de tombeau. (2.43.3)”, ou : “κοινῇ γὰρ τὰ σώματα διδόντες ἰδίᾳ τὸν ἀγήρων ἔπαινον ἐλάμβανον : en donnant leurs corps pour la communauté, à titre individuel ils se sont acquis une louange impérissable. (Thc. 2.43.2)”. Bien sûr, les esprits chagrins feront remarquer que la gloire impérissable de ces malheureux soldats a depuis longtemps péri, d’autant plus qu’ils n’étaient que les premiers d’une longue série, dans une guerre qui durerait 27 ans (dont une trêve mal respectée d’environ 8 ans)…

C’est dans la deuxième partie, quand il s’adresse directement aux familles des morts que Périclès devient franchement drôle, du moins pour nous qui lisons son discours avec nos mentalités du XXIe siècle. D’abord, s’adressant à ceux des parents qui sont encore en âge de procréer, il dit (je paraphrase) : “d’accord, vous avez perdu un fils ; mais bon, vous êtes encore jeune, vous pouvez espérer en faire d’autres ! (καρτερεῖν δὲ χρὴ καὶ ἄλλων παίδων ἐλπίδι, οἷς ἔτι ἡλικία τέκνωσιν ποιεῖσθαι.)” Belle consolation (2.44.3)…

Aux plus âgés il dit (2.44.4) : “Jusqu’à présent, vous avez bien profité de la vie ; si vous dernières années sont un peu tristes, ce n’est pas très grave : vous n’en avez plus pour longtemps ! (ὅσοι δ᾽ αὖ παρηβήκατε, τόν τε πλέονα κέρδος ὃν ηὐτυχεῖτε βίον ἡγεῖσθε καὶ τόνδε βραχὺν ἔσεσθαι.)”

Mais c’est lorsqu’il s’adresse aux femmes qu’il nous rappelle à quel point les Grecs étaient misogynes (2.45.2) : “s’il faut vraiment que je parle des femmes (εἰ δέ με δεῖ καὶ γυναικείας τι ἀρετῆς … μνησθῆναι), je leur donnerai ce conseil : faites-vous oublier, et que les hommes ne parlent de vous, ni en bien, ni en mal. (ἐπ᾽ ἐλάχιστον ἀρετῆς πέρι ἢ ψόγου ἐν τοῖς ἄρσεσι κλέος ᾖ)”. En gros : soyez invisibles !

Bien sûr, il faudrait remettre ces propos dans le contexte de l’époque, ce qui est quasiment impossible. Il n’en reste pas moins que, alors comme maintenant, un fils devenu adulte (dans lequel on a donc beaucoup investi, émotionnellement et matériellement), ne se remplace pas par un bébé qui naîtra dans neuf mois et n’atteindra l’âge du disparu qu’après une vingtaine d’années…

Ceci dit, Périclès est bien conscient que ce discours est un exercice de style traditionnel, auquel il ne croit pas trop : c’est ce qu’il explique en préambule (2.35) : “Pour moi, j’estimerais suffisant qu’à des hommes dont la valeur s’est traduite en actes, on rendît également hommage par des actes (ἐμοὶ δὲ ἀρκοῦν ἂν ἐδόκει εἶναι ἀνδρῶν ἀγαθῶν ἔργῳ γενομένων ἔργῳ καὶ δηλοῦσθαι τὰς τιμάς.)” et conclut : “Mais enfin, puisque les anciens ont jugé qu’il en allait bien ainsi, je dois à mon tour me conformer à l’usage…” (traduction J. de Romilly, Les Belles Lettres).

Si l’on avait écouté Périclès, nous aurions certainement évité bien des phrases creuses et des propos de circonstance ! (Je fais une exception pour le discours d’André Malraux à l’occasion de l’entrée de Jean Moulin au Panthéon : en voilà un qui avait du souffle !)

Les lois de la guerre

Polybe, 5.11.3

Les Grecs avaient-ils des “lois de la guerre”, qui auraient tent´e de définir l’admissible et l’inadmissible pendant les conflits tellement fréquents ? Peut-être, selon Polybe qui en parle au livre 5 (en 11.3) : “οἱ τοῦ πολέμου νόμοι”. Ceci dit, la définition qu’il en donne est tellement large qu’elle n’a pas dû gêner grand monde… Voyons plutôt :

“Détruire et dévaster les forteresses, ports, villes, hommes (ἄνδρας), navires, produits de la terre, et autres choses du même genre qui contribuent à affaiblir l’ennemi […], c’est ce que rendent nécessaires les lois de la guerre et qu’il est juste de faire.”

Il aurait sans doute été plus rapide de dire ce qui était interdit. Il n’y a rien ici qui rappelle les conventions de Genève, encore que celles-ci aient été violées tout au long du vingtième siècle. La seule remarque que l’on peut faire est que Polybe utilise le mot ἄνδρος, et non ἄνθρωπος, pour les hommes, ce qui exclut les femmes et les enfants. Il est vrai que vendre celles-ci et ceux-ci en esclavage était bien plus profitable. On retrouve aussi les ravages des campagnes, déjà discutés.

C’est un peu plus loin qu’il précise :

“mais profaner sans raison les temples, de même que leurs statues et leur mobilier, comment ne pas dire que c’est l’œuvre d’un esprit égaré par la colère et la rage ?”

Si Polybe s’intéresse à cette question, c’est qu’au cours de son incursion en Étolie, Philippe V de Macédoine a saccagé le temple de Thermos, en quoi il déçoit beaucoup notre auteur. Il est vrai que les Étoliens avaient, les premiers, fait la même chose à Dodone, célèbre par son oracle de Zeus : mais justement, Philippe étant un bon roi, il n’aurait jamais dû se comporter comme ces sauvages d’Étoliens et commettre des impiétés contre le divin (ἀσέϐεια εἰς τὸ θεῖον) !

En résumé, tout est permis tant qu’il s’agit de personnes et de biens matériels ; ce qui est intouchable, c’est le sacré qui ici, d’ailleurs, s’exprime aussi sous forme matérielle : mais ce sont des biens consacrés, dont la nature change de ce fait. Cette situation se retrouve dans tous les cultes, que ce soit chez les Arandas d’Australie où seuls les initiés pouvaient, dans le plus grand secret, voir les objets sacrés (de simples morceaux de bois ou des pierres), que dans le catholicisme, avec l’exemple très fort de la transsubtantiation de l’hostie consacrée et du vin qui, nous dit-on, deviennent la chair et le sang du Christ.

Ce que l’on retrouve ici, c’est donc la vieille distinction entre le profane et le sacré. Dans le premier domaine, comme l’explique Polybe, tant qu’il s’agit d’affaiblir la cité ennemie, tout est légitime. Ceux qui ont lu Thucydide n’en doutent pas. Nous avons déjà vu le sort de Platée, victime des Spartiates et des Thébains, tandis que les Athéniens font subir le même sort aux habitants de l’île de Mélos (5.84-106, c’est la seule fois où Thucydide utilise la forme dialoguée pour rapporter le débat entre deux cités, ce qui souligne le drame qui se joue). Il y a pire : lorsque Polybe, en 5.111, nous vante l’action de Prusias, roi de Bithynie, qui a anéanti les Gaulois pass´´es en Asie où ils dévastent la Troade, il précise : “τὰ δὲ τέκνα σχεδὸν ἅπαντα καὶ τὰς γυναῖκας αὐτῶν ἐν τῇ παρεμβολῇ κατέσφαξε,” c’est-à-dire : “il massacra leurs femmes et presque tous les enfants dans leur camp.” Cette fois-ci, pas de quartier, peut-être parce que les Gaulois n’étaient pas des Grecs, mais des Barbares ?

Ainsi, seul le sacré échappe, en principe, à la violence. Mais il ne sert pas à la contrôler, peut-être même la justifie-t-il : tant que je respecte les temples et les statues des dieux, je suis un roi ou un général intègre, et tout le reste m’est permis. Le sacré est le lieu où l’on parque sa bonne conscience pendant que l’on s’occupe de choses sérieuses… La piété est, pour paraphraser Montaigne, un “mol oreiller” pour une tête mal faite.

Note : pour l’exemple des Aborigènes d’Australie, on peut lire “The Native Tribes of Central Australia” de Spencer et Gillen, publié en 1899, à une époque où ces tribus n’étaient pas encore trop affectées par notre civilisation occidentale. Il n’a qu’un rapport indirect avec cet article, mais je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt, c’est pourquoi j’en profite pour en parler !

The Native Tribes Of Central Australia (Illustrated) by [Baldwin Spencer, F. J. Gillen]

It was a dark and stormy night

Cette phrase a été rendue célèbre par les Peanuts de Charles M. Schulz : c’est tout ce que Snoopy a jamais été capable d’écrire de son grand roman, toujours en gestation. On sait qu’elle est due à Edward Bulwer-Lytton : c’est un bel exemple (involontaire) de prose ronflante, mais creuse. Il y a pourtant un cas où, me semble-t-il, cette phrase d’attaque s’appliquerait parfaitement : c’est, chez Thucydide (3.20-24), le récit d’un épisode du siège de Platée qui dura de 429 à 427 av. J.-C.

Thucydide est un cérébral qui aime analyser les évènements, mais il se plaît parfois à raconter des “historiettes” que Hérodote ne renierait pas. Ici, la scène se passe à Platée, une ville de Béotie qui refuse la suprématie de Thèbes et qui est alliée à Athènes. C’est là qu’à eu lieu, en 479 av. J.-C., la bataille qui marqua la fin des guerres médiques.

Au début de la guerre du Péloponnèse, les Lacédémoniens viennent devant la ville et la somment de se joindre à leur coalition. Les Platéens demandent la possibilité de consulter leurs alliés athéniens qui leur conseillent de refuser l’ultimatum : ce qu’ils font. On peut, au passage, se demander pourquoi ils ont accepté cette recommandation : les Athéniens, on l’a vu, n’étaient pas capables de se défendre eux-mêmes, sinon en restant derrière leurs murs. Leur loyauté envers leurs alliés était donc vraiment risquée, voire suicidaire.

En effet, une fois signifié leur refus de se soumettre, les Lacédémoniens (assistés des Thébains) leur imposent un siège extrêmement sévère. Il ne s’agit pas d’une ou deux minables palissades en bois, mais de deux murs en pierres, reliés entre eux par un chemin de ronde, avec des tours à intervalles réguliers : du solide. Il semble que les armées de cette époque étaient accompagnées d’artisans essentiels, comme les maçons, et que les soldats eux-mêmes n’étaient pas là pour se tourner les pouces en montant vaguement la garde : tout le monde devait en mettre un coup.

Au bout de quelques mois, lorsqu’il devient clair qu’aucun secours ne viendra de l’extérieur et que la ville ne tiendra pas éternellement, un certain nombre d’habitants, environ deux cents, décident de tenter une sortie. Mais comment franchir une telle fortification ? Il faut attendre le moment opportun et tout préparer avec minutie.

En particulier, il faut construire des échelles de la bonne hauteur pour escalader le mur. Pour cela, ils comptent le nombre de briques dont est constitué le mur, à un endroit où celui-ci n’est pas crépi et où elles sont donc visibles. Pour être sûrs de ne pas se tromper, ils feront faire le comptage plusieurs fois et par différentes personnes : le degré de détail dans lequel va Thucydide montre que cet épisode l’a passionné.

Le moment opportun, ce sera une “dark and stormy night” (σκοτεινὴ νὺξ καὶ χειμών), une nuit de tempête avec pluie et vent, en outre sans lune (νὺξ χειμέριος ὕδατι καὶ ἀνέμῳ καὶ ἅμ’ ἀσέληνος). Quelques-uns se dégonflent au dernier moment et restent en arrière : ils pourront le regretter le reste de leur vie, malheureusement plus très longue… Les autres parviennent au pied du rempart sans se faire remarquer, grâce au temps excécrable ; un commando l’escalade entre deux tours et se débarrasse des gardes qui s’y abritaient, bloquant ainsi cette section du chemin de ronde. Le reste de la troupe franchit le mur et, tant bien que mal, le fossé qui est de l’autre côté. Mais maintenant l’alerte est donnée et les Spartiates utilisent des feux, selon un code pré-établi, pour avertir les Thébains et demander leur aide. De leur côté, les habitants restés dans Platée allument des contre-feux pour brouiller les signaux : on imagine la pagaille !

Finalement, tous ceux qui ont participé à cette tentative, sauf un, parviendront à s’échapper et à se réfugier à Athènes, ce qui est un beau résultat. Il paraît évident que le récit de Thucydide, tellement il est vivant et détaillé, est basé sur des entretiens directs avec certains des survivants de cette aventure.

Le sort des autres n’est guère enviable (3.52-68). Sans aucun espoir d’être secourus de l’extérieur, acculés par la faim, les Platéens sont bien obligés de se rendre. Sparte envoie cinq magistrats pour les juger, face auxquels les représentants de la ville ont droit à un dernier discours pour tenter de se justifier : celui-ci est assez pitoyable. Ils rappellent qu’ils ont combattu les Perses à leurs côtés, que des soldats spartiates sont enterrés dans leur territoire et que les Lacédémoniens doivent quand même les respecter pour cela. Et comme ils n’ont pas grand-chose d’autre à dire pour leur défense, ils reviennent en boucle sur ce thème. On a même l’impression que, sachant que lorsque leur discours sera terminé, ce sera fini pour eux, ils le font volontairement traîner en longueur. À leur suite, ce sont les Thébains qui parlent, histoire de les enfoncer un peu plus. Ces enfoirés — à lire Thucydide, c’est bien ce que lui-même pense, même si, comme toujours, il ne s’exprime pas directement — qui avaient collaboré avec les Perses, essayent même de minimiser, et leur trahison, et le courage des Platéens.

Finalement, l’inéluctable se produit : les hommes sont exécutés (on demande à chacun quel service il a rendu aux Lacédémoniens pendant la guerre et, comme il ne peut répondre, on le tue) et les femmes sont réduites en esclavage. Plus tard, la ville sera rasée. Comme le dit Thucydide (traduction de D. Roussel, La Pléiade) :

“Si les Lacédémoniens se montrèrent si impitoyables avec les Platéens, ce fut essentiellement, pour ne pas dire uniquement, afin de donner satisfaction aux Thébains, sur les services desquels ils comptaient pour la guerre.”

Triste exemple de realpolitik !

Fauteurs de guerre

Dans le billet précédent, j’ai fait remarqué que les Corinthiens, bien qu’alliés aux Lacédémoniens, font bande à part. En fait, l’expression “avec leurs alliés, excepté les Corinthiens” apparaît plus d’une fois. Que faut-il en penser ?

Pour quelqu’un qui croirait au déterminisme géographique et qui verrait une carte de la Grèce sans en connaître l’histoire, la position de Corinthe, sur un isthme qui, d’une part, contrôle l’entrée du Péloponnèse et, d’autre part, lui donne un accès direct aussi bien à la côte ouest qu’à la côte est, paraîtrait exceptionnelle et, probablement, digne d’être le site d’une des plus grandes cités de la Grèce. C’est le cas (Corinthe est la cité la plus citée par Thucydide après Sparte et Athènes), mais elle est pourtant loin d’avoir l’aura ou le rayonnement des deux cités dominantes. Même Thèbes, en Béotie, deviendra plus célèbre en battant les Spartiates à la bataille de Leuctres.

Thucydide, déjà, souligne l’importance de cette position (1.13.5) :

Avec leur ville placée sur l’isthme, les Corinthiens, en effet, avaient toujours eu un centre de commerce ; car en Grèce, autrefois, on circulait plus sur terre que par mer, et pour communiquer entre gens du Péloponnèse et gens du dehors, on passait par chez eux ; et ils avaient de puissantes ressources en argent : les anciens poètes le montrent bien puisqu’ils ont donné au pays l’épithète d’opulent.”

Mais peut-être, précisément, cette situation est elle trop exceptionnelle pour être confortable. Personne n’a envie d’une cité qui serait capable de couper la Grèce en deux et contrôlerait toutes les communications. Sparte a besoin d’un accès terrestre au reste de la Grèce et se doit donc d’avoir Corinthe comme alliée plus ou moins volontaire, tandis qu’Athènes, autre grande cité commerciale, plus forte militairement, est un concurrent dangereux pour Corinthe. Il est donc dans son intérêt “d’utiliser les uns pour taper sur les autres”, jeu un peu vicieux.

C’est ce qui se passe au début de la guerre du Péloponnèse. Corinthe fait alors partie de la ligue du Péloponnèse, dominée par Sparte, mais de tous les partenaires, c’est sans doute le plus puissant. C’est pourquoi son intervention au cours du “débat de Sparte”, qui lancera vraiment les hostilités, est décisive. Thucydide souligne que : “les Corinthiens intervinrent les derniers : après avoir laissé les autres échauffer [παροξῦναι : exciter contre] d’abord les Lacédémoniens”. Comme aujourd’hui dans les meetings politiques, le héros de la soirée est précédé d’intervenants mineurs qui “chauffent la salle”.

Bien entendu, comme il le dit lui-même (1.22), Thucydide a largement réécrit les discours, d’autant plus qu’en général il ne les avait pas entendus lui-même : “j’ai exprimé ce qu’à mon avis ils auraient pu dire, qui répondît le mieux à la situation”.

Toujours est-il que, dans leur discours, les Corinthiens méritent vraiment le nom de “poussent au crime”. Ce sont eux qui accusent les Lacédémoniens d’être trop idolents, trop naïfs, trop lents à aider leurs alliés plus exposés à l’impérialisme athénien. C’est dans ce discours que Thucydide fait la fameuse comparaison entre les deux cités opposées :

Eux sont novateurs, vifs pour imaginer, et pour réaliser leurs idées ; vous vous conservez votre acquis, vous n’inventez rien […] De même, eux pratiquent l’audace sans compter leurs forces, le risque sans s’arrêter aux réflexions, et l’optimisme dans les situations graves ; votre façon, à vous, vous fait n’agir jamais qu’en deçà de vos forces, vous défier même des plus sûres réflexions et, dans les situations graves, vous dire que vous n’en sortirez jamais.

Et ceci n’est qu’un extrait de leur comparaison… On comprend bien que c’est une bonne occasion pour Thucydide de placer son analyse de la situation, mais on sent aussi l’intention des Corinthiens d’aiguilloner les Spartiates. En gros, ils les traitent de “couilles molles”, ce qui est un comble ! Ils s’empressent donc d’ajouter : “Et que personne ici ne voie dans nos déclarations aucune hostilité, mais un simple reproche”. Et ils repartent : “En même temps, nous pensons que si quelqu’un a le droit d’exprimer un blâme envers son prochain, c’est bien nous…” Pour conclure, ils deviennent encore plus pressants : “envahissez l’Attique au plus tôt”, et vont mêmes jusqu’à menacer de quitter l’alliance si les Spartiates ne se remuent pas les fesses.

Si on en revient à la géographie, il est vrai que de par sa position Corinthe est totalement exposée aux agressions athéniennes, alors que les Spartiates, situés, comme je l’ai dit ailleurs, “dans un coin paumé du Péloponnèse” (du moins, au fond d’une vallée bien défendue naturellement), ne subissaient pas cette pression. Il est donc normal que les premiers excitent un peu les seconds ; mais comme ce sont les Spartiates qui supporteront l’essentiel de l’effort militaire (du moins à terre), on ne peut s’empêcher de penser que les Corinthiens sont un peu “faux-culs”.

Cette attitude agressive n’est pas nouvelle : déjà un peu plus tôt, lors de l’affaire de Corcyre (l’actuelle Corfou), alors que ceux-ci viennent demander de l’aide à Athènes contre ceux-là, les Corinthiens adressent aux Athéniens un long discours, extrêmement virulent contre leur colonie rétive, et menaçant contre Athènes (1.37-43). C’est cette affaire que Thucydide choisit comme origine immédiate de la guerre et, là encore, Corinthe souffle sur les braises.

Plus tard, lorsqu’après dix années de guerre une trêve bien précaire sera conclue, les Corinthiens, toujours va-t-en-guerre, refuseront de s’y associer, d’où l’expression “sauf les Corinthiens” qui revient souvent dans la description des évènements de cette époque.

Même si en 404 Athènes est vaincue, ceci ne résoudra rien pour Corinthe, comme on le verra pendant la guerre du même nom de 395 à 387 (décrite dans les Helléniques de Xénophon). Enfin, en 146 av. J.-C., la ville sera complètement détruite par les Romains, avant d’être refondée par Jules César. Mais ceci est une autre histoire.

Note : toutes les citations viennent de la traduction de Jacqueline de Romilly dans l’édition des “Belles Lettres” (les discours de Thucydide sont notoirement difficile à traduire).

Gagne-petit

Thucydide donne rarement son opinion sur les faits qu’il rapporte, mais elle se fait quand même souvent sentir dans la façon dont il s’exprime. Le livre VI contient un exemple en mode mineur qui, pour moi, illustre bien ceci.

“Le même hiver, les Lacédémoniens et leurs alliés, excepté les Corinthiens, faisant campagne en Argolide, dévastèrent (ἔτεμον) un peu (οὐ πολλήν) le territoire et emportèrent une petite quantité de blé (σῖτον τινα) sur des chariots qu’ils avaient amenés avec eux, puis, établissant à Ornéa les exilés d’Argos et leur laissant une petite partie (ὀλίγους) de la troupe et se mettant d’accord pour une trêve d’un temps limité (τινα χρόνον) afin que les Ornéens et les Argiens ne se nuisent pas les uns les autres, ramenèrent l’armée au pays. (VI.7)”

J’ai mis en italique les expressions qui indiquent le manque d’envergure de cette expédition : quatre en quelques lignes, et on ne peut s’empêcher de penser que c’est avec une intention ironique que l’auteur les multiplie. Rien de glorieux là-dedans, juste une petite opération de police pour occuper les troupes ; et le cœur n’y est pas, même lorsqu’il s’agit de dévaster un pays, activité toujours réjouissante… Clairement, Thucydide n’est pas impressionné !

Cette expédition ne servira d’ailleurs à rien car, un peu plus tard le même hiver, avec l’aide des Athéniens, les Argiens assiègeront Ornéa un seul jour, la garnison s’enfuira et la ville sera rasée : beau résultat !

Note 1 : On remarque que pour “dévaster le territoire” Thucydide utilise le mot ἔτεμον, “couper”, au lieu de ἐδῄουν que nous connaissons déjà et qui est plus général. Ceci laisse entendre que les Lacédémoniens abattaient surtout les oliviers et arbres fruitiers, ce qui est logique puisqu’on est en hiver et qu’il n’y a pas de moissons à saccager. On a déjà vu que les Anglais faisaient la même chose en Afghanistan.

Note 2 : dans le texte cité, on remarque aussi que l’incursion en Argolide se fait avec tous les alliés de Sparte, sauf les Corinthiens. Je reviendrai sur ce point dans mon prochain billet.

Va-nu-pieds

L’entrée en matière du Banquet de Platon est un peu compliquée : Apollodore raconte à des amis que, l’avant-veille Glaucon lui a demandé de lui faire le récit du banquet d’Agathon, auquel participaient Socrate et Alcibiade. En fait, il y a longtemps que ce banquet avait eu lieu, alors que lui, Apollodore, était encore enfant, et c’est Aristodème qui lui a répété les propos qui ont été tenus pendant cette soirée (et nuit). À cette époque, Aristodème était “l’amoureux passionné” (ἐραστής) de Socrate, mot qui est probablement à prendre ici dans le sens actuel de “fan” qui suit son idole comme un petit chien ; c’est sans doute aussi le favori du moment.

Ainsi, Apollodore raconte à ses amis qu’avant-hier il a raconté à Glaucon ce qu’Aristodème lui a raconté — il y a déjà un certain temps — sur un banquet encore plus lointain… On retrouve une chaîne de transmission de ce genre dans Parménide, pour justifier la possibilité d’une rencontre entre un jeune Socrate et un vieux Parménide. Ici, c’est sans doute parce qu’Alcibiade était un personnage célèbre, en bien comme en mal, qu’il fallait donner un minimum de vraisemblance au fait que les discours échangés pendant cette soirée puissent être retranscrits mot pour mot. Il s’agit certainement aussi d’un artifice littéraire, Platon essayant de varier ses “préludes“.

Ce fameux jour, donc, Aristodème avait rencontré Socrate fraîchement baigné, avec aux pieds d’élégantes sandales (βλαύτη), ce qui arrivait rarement (174a). Tout étonné, Aristodème lui demande où il va comme ça, et Socrate de répondre qu’il est invité au banquet d’Agathon et qu’il s’est fait beau pour aller voir un beau garçon. En effet, habituellement Socrate allait pieds nus, ce qui explique sans doute pourquoi Aristodème, en vrai “fan”, faisait de même, comme nous l’a dit un peu plus tôt Apollodore (173b).

Ce n’est pas seulement dans les rues d’Athènes que Socrate se promenait pieds nus. Dans le même dialogue, Alcibiade nous raconte comment il s’était comporté pendant le siège de Potidée en hiver (220b) :

Pour ce qui est de l’endurance vis-à-vis des conditions hivernales — là-bas les hivers peuvent en effet être terribles — il faisait toutes sortes de choses incroyables. Une fois, alors qu’il y faisait un gel des plus sévères et que tous, soit ne sortaient pas, soit, si quelqu’un sortait, c’était habillé au maximum, les pieds chaussés et enveloppés de feutre ou de peaux d’agneaux : mais ce gaillard-là allait avec le même manteau que d’habitude et marchait pieds nus sur la glace plus facilement que les autres chaussés ; du coup, les soldats le regardaient de travers, pensant qu’il leur faisait la nique.

Potidée se trouve en Chalcidique, dans le nord de la Grèce donc, et il n’est pas étonnant que les hivers y soient plus froids qu’à Athènes et qu’il puisse y neiger et geler.

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La Chalcidique

Socrate était donc un vrai va-nu-pieds. Ce qui est amusant, c’est que dans La République, lorsqu’au livre II il commence à imaginer les débuts de sa cité (un peu comme dans certains jeux vidéo, comme SimCity, Civilization ou bien d’autres de ce genre, où il faut construire une civilisation ou une ville à partir de modestes débuts, et l’aider à se développer), il dit que, pour satisfaire aux besoins matériels des premiers habitants, il faut au moins un paysan, un maçon, un tisserand et… un cordonnier (σκυτοτόμος) (369d). Autrement dit, même si Socrate lui-même n’a que faire d’un cordonnier, il n’impose pas à ses concitoyens virtuels d’aller pieds nus.

Socrate continuera en ajoutant un charpentier et un forgeron et, ainsi de suite, d’autres personnages. Ce jeu de construction s’arrêtera lorsqu’il en arrivera aux gardiens (φύλακες) qui doivent défendre cette cité et dont l’étude constituera une grande partie des livres suivants. Mais cela, c’est une autre histoire !

Voici ce que je voulais dire sur l’important problème de Socrate et des sandales.

À titre de curiosité, il est intéressant de revenir sur la position stratégique de Potidée, au point le plus étroit de l’entrée de la péninsule de Pallène (aujourd’hui, de Kassandra). Comme on le voit sur la photo ci-dessous, au plus étroit elle fait à peine plus de 500 m de large. La ville pouvait donc facilement bloquer l’accès à la péninsule.

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Hérodote raconte que bien plus tôt, lors des guerres médiques, alors qu’Artabaze, un des généraux de Xerxès, assiégeait Potidée depuis trois mois, un jour la mer se retira très loin. Les Perses en profitèrent pour tenter de contourner la ville à pieds secs, afin de pénétrer dans la péninsule de Pallène. Mais alors que les Barbares avaient fait les deux cinquièmes du chemin, la mer revint en une vague comme on n’en avait encore jamais vue : ceux qui ne savaient pas nager furent noyés, les autres furent tués par les habitants de Potidée. Ceux-ci attribuaient ce désastre au fait que les Perses avaient profané le temple de Poséidon, dans les faubourgs de la ville, et que le dieu s’était ainsi vengé.

Pour nous qui avons été choqués par le grand tsunami de Noël 2004 dans le nord de l’océan Indien, ce récit fait plutôt penser à un phénomène du même genre, avec ce retrait de la mer qui, en Thaïlande, avait étonné et même amusé les touristes européens.

Le récit d’Hérodote est probablement imprécis, mais on sait que les tsunamis ne sont pas si rares en mer Égée : le dernier a eu lieu le 30 octobre dernier (2020), suite à un tremblement de terre et a touché l’île de Samos et la côte turque voisine. Thucydide lui-même en décrit d’autres au livre III (chap. 89), Le plus important semble être survenu en Eubée avec, typiquement, la mer qui se retire et revient en une vague destructrice.

Thucydide fait clairement le lien avec des séismes survenus au même moment et qui avaient dissuadé les Lacédémoniens de faire leur excursion annuelle en Attique. Il affirme même qu’il ne croit pas que ce phénomène puisse se produire sans tremblement de terre, ce qui est bien vu, et il ne fait pas intervenir Poséidon… Ceci dit, le fait que Homère appelle souvent ce dieu de la mer “Ébranleur de la terre” (ἐνοσίχθων) permet de penser que depuis les temps anciens les Grecs avaient fait le lien entre les séismes et les tsunamis.

Ravages

Début du livre III de Thucydide

Lorsque la guerre est déclarée entre Athènes et Sparte, Périclès sait très bien que les Athéniens n’ont aucune chance contre les Lacédémoniens dans une bataille terrestre : la force des Athéniens réside dans leur flotte qui leur permet d’envoyer des expéditions là où ils le veulent et de contrôler l’Ionie. Il ordonne donc aux habitants des campagnes de se réfugier dans la ville et à ses troupes de ne surtout pas sortir à la rencontre de l’ennemi.

Lorsque celui-ci envahit l’Attique, les Athéniens assistent, à peu près stoïquement (il y a quand même des récriminations à l’égard de Périclès) à la dévastation de leur pays ; maisons vandalisées, moissons détruites, arbres coupés. Ce dernier cas est vraiment un crève-cœur, car si du blé peut être semé à l’automne et fructifier dès l’été suivant, pour les arbres cela prend des années. Même si les cavaliers athéniens font de fréquentes excursions contre ces vandales, les obligeant ainsi à ne pas trop s’éloigner de leur camp, les dégâts sont considérables.

Ravager un pays ennemi, comme le font les Péléponnésiens, n’est certes pas inédit : les Athéniens eux-même ne s’en privent pas lorsqu’ils envoient leur flotte faire le tour du Péloponnèse. L’expression “ἐδῄουν τὴν γῆν, ils ravagèrent le pays”, revient souvent chez Thucydide, mais on la trouve aussi chez Hérodote ou Xénophon. Ce qu’il y a de spécial dans cette guerre, c’est que les Lacédémoniens et leurs alliés reviennent en Attique presque tous les ans et s’assurent que leurs destructions sont systématiques. Ainsi, par exemple, au début du livre III (nous sommes à la quatrième année de la guerre) : “L’été suivant, alors que les blés murissaient, les Péléponnésiens et leurs alliés entrèrent en Attique […] et, ayant établi leur camp, se mirent à ravager le pays.” Et au début de la cinquième année (3.27) : “ils ravagèrent les parties de l’Attique où ils avaient déjà tout coupé les années précédentes, au cas où quelque chose aurait repoussé, et aussi celles qui jusqu’à présent avaient été laissées intactes.” C’est de l’archarnement !

Ce genre de campagne, où l’on détruit “pour le plaisir”, et non simplement pour nourrir une armée qui traverse la région, je l’ai retrouvé dans Return of a King de William Dalrymple (traduit en français sous le titre sans surprise de Le retour d’un roi, aux éditions “Noir et Blanc”, et que je recommande chaudement) qui raconte la première et désastreuse expédition anglaise en Afghanistan, de 1839 à 1842. Elle est souvent citée comme exemple de l’impossibilité qu’il y a pour des puissances étrangères à contrôler ce pays (comme l’ont redécouvert les Russes et les Américains). Ce que l’on dit moins, c’est qu’en 1842 une expédition de secours, sous les ordres du général Pollock, fut envoyée en Afghanistan. Extrêmement bien organisée, elle arriva trop tard pour sauver les survivants de la première, mais se transforma en expédition punitive (on l’appelait “the Army of Retribution”).

Return of a King: The Battle for Afghanistan, 1839-42 by [William Dalrymple]

Comme le rapporte le général lui-même à propos d’un village : “Nous avons détruit toutes leurs vignes et coupés de profondes entailles tout autour d’arbres vieux de deux cents ans… nous avons laissé mourants leurs beaux arbres.” Et l’officier politique de l’armée confirme : “alors que des murs démolis seront vite réparés, la destruction d’arbres — une mesure qui pourrait au premier abord paraître barbare à de esprits civilisés — était la seule façon de faire sentir le poids de notre puissance aux Afghans, tant ils se délectent de l’ombre de leurs arbres.” Plus loin, dans un beau village qui s’est pourtant rendu sans résistance, “chaque maison fut détruite, chaque arbre dépouillé de son écorce ou coupé.” Nous sommes ici à l’opposé de ce que je décrivais dans Arbres sacrés.

Bien entendu, ces déprédations ne sont rien par rapport aux massacres commis par les Anglais, décrits par William Dalrymple, mais elles nous montrent que des méthodes utilisées par les Grecs du Ve siècle avant J.-C. se retrouvent au XIXe siècle sous d’autres cieux. Et, sans aucun doute, on pourrait encore trouver bien d’autres exemples de ce genre de guerre écologique.

Le repas du guerrier

Nietzsche l’a dit (dans Ainsi parlait Zarathoustra), la femme est faite (ou plutôt : doit être éduquée) pour le repos du guerrier. Mais le repas du guerrier, qui va s’en occuper ? On sait quelle était, pendant la première guerre mondiale, l’importance de “la soupe” pour les soldats, le seul petit, trop petit, plaisir de la journée. Ce n’est pas pour rien qu’on nous représente les généraux visitant les tranchées demandant : “Alors, la soupe est bonne ?” Généralement, elle ne l’était pas, mais c’était quand même mieux que rien.

Xénophon, qui a vraiment été soldat, en est bien conscient : aussi, les questions de ravitaillement et de repas sont omniprésentes, aussi bien dans Anabase que dans les Helléniques. Ainsi, en l’espace de quelques lignes (Helléniques, 2.1.20-22) on trouve :

Là, tandis qu’ils [les Athéniens] déjeunaient (ἀριστοποιέομαι), ils reçurent les nouvelles de Lampsacos et partirent immédiatement pour Sestos [dans les Dardanelles]. Là, aussitôt après avoir pris des provisions, ils repartirent pour Aigos Potamoï, en face de Lampsacos. […] Là ils dînèrent (δειπνοποιέομαι). Et la nuit suivante, dès le point du jour, Lysandre [le général spartiate qui est à Lampsacos] donna le signal de déjeuner (ἀριστοποιέομαι), puis d’embarquer.”

Trois repas en quelques lignes, sans parler de l’approvisionnement ! Ces deux mots, déjeuner (celui-ci semblant être une sorte de gros petit déjeuner) et dîner, reviennent à tout moment dans ses descriptions de campagnes militaires.

On voit ici que les soldats s’approvisionnent à Sestos, ce qui laisse entendre qu’Aigos Potamoï était juste une plage ou alors une toute petite bourgade. Ceci sera fatal aux Athéniens (outre leur bêtise). En effet, une guerre d’attente s’engage : tous les matins les Athéniens mettent leurs trières en ligne de bataille, mais les Lacédémoniens restent au port, bien qu’ayant embarqué. Quand, en fin d’après-midi, les Athéniens rentrent à leur base, quelques bateaux ennemis les suivent brièvement, juste pour observer ce qu’ils font, puis retournent à Lampsacos. Les bateaux athéniens eux, se dispersent un peu le long de la côte (il n’y a pas de port à Aigos Potamoï) et les soldats vont faire leurs courses à Sestos, à quatre kilomètres de là, puis reviennent faire leur popote. Alcibiade, ami de Socrate et célèbre par ses frasques, exilé d’Athènes et se trouvant non loin de là, pense que cette situation est dangereuse et vient dire aux généraux athéniens qu’ils feraient mieux de s’installer à Sestos. Ceux-ci l’envoient balader en lui faisant remarquer qu’il n’est plus en position de donner des ordres.

Pendant quatre jours, le manège des Athéniens et des Spartiates continue tranquillement. Le soir du cinquième, alors que les Athéniens, qui se méfient de moins en moins de leurs adversaires, vaquent à terre à leurs occupations domestiques. Au signal de ses vaisseaux de reconnaissance, la flotte spartiate passe à l’attaque : panique ! Le général athénien donne le signal de rembarquer, mais “les hommes étant dispersés, certains bateaux avaient deux rangs de rameurs, d’autres un seul, d’autres étaient complètement vides” (2.1.28). C’est un désastre et, à quelques bateaux près, la flotte athénienne est anéantie : Athènes a définitivement perdu la guerre dite “du Péloponnèse” qui, on le voit, s’est étendue à toute la Grèce continentale et maritime, et même si les vraies causes de la défaite sont plus profondes, de bêtes questions d’intendance y ont contribué.

Il semble que les soldats préparaient eux-même leurs repas, surtout à base de pain fait avec de la farine de froment, ἄλευρον, ou d’orge, ἀλφίτον, qui faisaient partie de leurs rations de base. Pour compléter l’ordinaire, ils se ravitaillaient comme ils pouvaient : parfois, sans doute, par maraude, mais aussi en payant. Dans Anabase, lorsqu’ils arrivaient devant un village ou une ville (qui n’avait sans doute pas envie d’être envahie, même pacifiquement, par ces soudards), ils demandaient qu’on leur ouvre un marché à l’extérieur de la ville : ils pouvaient ainsi se ravitailler sans y pénêtrer, ce qui satisfaisait tout le monde (pourquoi une ville refuserait-elle d’organiser un marché ? Sans doute parce que, surtout dans les petites, toutes les réserves de nourriture y passeraient et qu’il ne serait rien resté aux habitants pour la morte saison). Chez Thucydide aussi (1.62.1), les Athéniens qui campent en face d’Olynthe (en Chalcidide) organisent un marché à l’extérieur de la ville. Cette façon civilisée de ravitailler une armée semble avoir disparu dans la suite des siècles (mais je me trompe peut-être).

Souvent les soldats sont inventifs, comme dans Anabase (1.5.10), lorsqu’ils fabriquent des sortes de bouées en cousant de manière étanche des peaux sur une bourre de foin, et peuvent ainsi traverser l’Euphrate pour aller acheter des provisions dans une ville située sur l’autre rive : du vin de dates et du pain de millet.

Comme on peut l’imaginer, des marchands, au lieu de rester sur place, suivaient aussi les armées. Dans Anabase, ce sont des marchands lydiens qui suivent celle de Cyrus, mais ils sont là uniquement pour les Perses et ne vendent aux Grecs qu’à des prix “défiant toute concurrence”, surtout pendant la traversée du désert syrien (1.5.6). Les pauvres soldats en sont réduits (car ce n’est pas leur met favori) à manger de la viande, sans doute un produit de la chasse que Xénophon a décrite juste auparavant, en particulier ânes sauvages et outardes (mais les autruches sont impossibles à capturer, même pour les cavaliers).

Dans les Helléniques (1.6.37), lorsque Étéonicos, un spartiate en charge du blocus de Mytilène, à Lesbos, veut lever discrètement celui-ci après la défaite de son camp dans une bataille navale contre les Athéniens, il fait trois choses : il sacrifie (un faux sacrifice de victoire pour donner le change), ordonne à ses soldats de dîner et aux marchands de charger leurs bateaux et de partir pour Chios : ici aussi, il y a bien des marchands qui suivent l’armée et la flotte ; en outre, l’auteur n’omet par de mentionner le dîner des troupes.

Ce soir-là, les soldats ont dîné, mais l’avenir n’est pas assuré. Un peu plus tard (2.1.1), ils se retrouvent sur Chios et, comme les opérations militaires sont au point mort, ils passent l’été à travailler contre salaire à travers l’île, ce qui leur permet de se nourrir avec les produits locaux. Lorsque l’hiver arrive et que ces sources de revenus tarissent, ils sont au bord de la mutinerie : Étéonicos s’en sortira à grand peine.

Avant la bataille de Mantinée, toujours contre les Thébains, qui sera une semi-défaite pour les Spartiates, la cavalerie athénienne, maintenant alliée avec Sparte (!) va au secours des habitants de la ville sans avoir déjeuné, ni eux, ni leurs chevaux (ἔτι ὄντες ἀνάριστοι καὶ αὐτοὶ καὶ οἱ ἵπποι), ce qui impressionne beaucoup Xénophon (Helléniques, 7.5.15). Et un peu plus loin (7.5.19), bien que n’aimant pas beaucoup les Thébains, il loue ainsi Épaminondas :

Qu’il ait entraîné ses soldats au point qu’aucun effort ne les décourageaient, ni de nuit, ni de jour, qu’ils ne reculaient devant aucun risque et que malgré l’insuffisance de vivres, ils continuaient à obéir volontiers, cela me paraît vraiment admirable.”

Des soldats disciplinés bien qu’ils aient le ventre vide, quelle meilleure preuve de la valeur d’un général !

Et que boivent les soldats ? Surtout du vin, bien sûr, probablement coupé d’eau, comme dans le Banquet de Platon. Toujous dans les Helléniques (6.4.8), Xénophon nous dit qu’avant la bataille de Leuctres contre les Thébains (la première franche défaite des Spartiates), tout s’annonce mal pour eux. En particulier, après le repas du matin, vers le milieu du jour, ils ont un peu bu (ὑποπίνω) et que le vin les a probablement excités. “Ils”, se sont surtout les généraux lacédémoniens, dont Cléombrotos, l’un des deux rois de Sparte (encore une particularité de cette cité). Si l’auteur mentionne ce détail banal, c’est sans doute qu’il était inhabituel et qu’ils ont peut-être bu “un peu plus qu’un peu”, le genre d’euphémisme qu’on emploie quand on dit : “boire un petit coup” ou “boire un verre” ce qui veut souvent dire : “un certain nombre”…

Xénophon ne prétend pas que c’est pour cette raison que les Spartiates se sont faits battre : c’est juste un petit élément parmi bien d’autres qui fait que ce jour-là tout allait mal. Quoi qu’il en soit, on doit lui savoir gré de nous donner tant de détails sur un aspect banal de la vie quotidienne : on aimerait en avoir encore plus.

Thucydide, lui, pour autant que je me souvienne, mentionne rarement les repas dans son histoire des guerres du Péloponnèse. S’il parle de nourriture, c’est pour les problème de logistique qu’elle pose, comme lorsque les Spartiates sont coincés sur l’île de Sphactéria au livre IV, ou lorsque les Athéniens s’installent sur le promontoire de Plemmyrios, à la sortie du port de Syracuse, au livre VI (approvisionnement en eau et en petit bois, nécessaire pour cuire leur pain) et encore plus lorsque leur situation s’aggrave au livre VII. On a sans doute ici une bonne illustration de la différence de “hauteur de vue” entre les deux historiens…

Mais le plus bel exemple de l’importance de la nourriture pour les soldats se trouve sans doute chez Polybe, au livre III qui décrit la campagne d’Hannibal en Italie. Sa première bataille contre les Romains est celle de la Trebia, dans la plaine du Pô, encore largement peuplée de Celtes. Nous sommes au mois de décembre ; il a beaucoup plu la veille en amont et aujourd’hui il fait très froid et il neige (τῆς ἡμέρας νιφετώδους καὶ ψυχρᾶς διαφερόντως, 4.72). la neige se transformera en pluie, puis à nouveau en neige, pendant la journée (4.74). Hannibal, qui veut absolument engager la bataille, à fait lever ses hommes très tôt et les a fait déjeuner dans un confort relatif (κατὰ σκηνὰς βεβρωκότες καὶ πεπωκότες, ayant mangé et bu dans leurs tentes). En même temps, il envoie ses cavaliers Numides provoquer les Romains, et ce qu’il espérait se passe : Tibérius, l’impétueux général romain, fait sortir ses troupes, alors que ses soldats n’ont pas encore déjeuné, ni nourri les chevaux. Ils doivent en outre traverser à gué la Trebia grossie par les pluies : ils en sortent transis. Si l’on ajoute à cela le génie tactique d’Hannibal (en particulier, une embuscade bien placée), on comprend la défaite des Romains. Évidemment, pour les Carthaginois (et surtout leurs alliés Celtes) ce ne fut pas non plus un pique-nique, et tous les éléphants, sauf un, moururent de froid. Malgré tout, Hannibal avait montré, si nécessaire, l’importance du “repas du guerrier”.

Sacrifices

Sacrifice de mouton (Corinthe, 550 av. JC)

Dans son premier cours au Collège de France, intitulé “Polythéisme grec, mode d’emploi”, Vinciane Pirenne-Delforge insiste beaucoup sur l’importance du sacrifice dans la religion des Grecs. Elle cite l’exemple de tablettes retrouvées à Dodone, sur lesquelles les personnes venues consulter l’oracle inscrivaient leur question. Sur l’une d’elle, un couple demandait à quel dieu il devait sacrifier pour obtenir telle ou telle faveur.

Pour nous, cette démarche paraît un peu bizarre. Chez les catholiques, par exemple, si l’on a besoin d’une aide surnaturelle, il suffit d’aller brûler un cierge à l’église. Pourquoi passer par un oracle ? Mais même chez les catholiques, il arrive “que l’on ne sache plus à quel saint se vouer”. Car si la Vierge est toujours un bon choix, il y a aussi des saints spécialisés, comme saint Antoine de Padoue pour les objets perdus ou volés. Autrement dit, les catholiques sont à peu près dans la même situation que les Grecs.

Mais Vinciane Pirenne-Delforge aurait aussi bien pu citer Xénophon. Tout commence lorsqu’il reçoit du Béotien Proxène, chef d’une des troupes de mercenaires levées par Cyrus le jeune, une invitation à se joindre à lui en tant que “touriste”, pour l’expédition qui deviendra l’Anabase (mais dont tout le monde, à ce moment, ignorait l’ampleur et le vrai but : détrôner Artaxerxès) : il ne serait : “ni général, ni capitaine, ni soldat” (οὔτε στρατηγὸς οὔτε λοχαγὸς οὔτε στρατιώτης, An. 3.1.4). Indécis, il va demander l’avis de Socrate (qui était une sorte de gourou pour la jeunesse dorée d’Athènes). Compte-tenu du climat politique, celui-ci n’est pas sûr que ce soit une bonne idée et lui propose d’aller demander à l’oracle de Delphes s’il doit y aller. Xénophon va alors demander à Apollon à quel dieu il doit sacrifier (et adresser ses prières) pour que son voyage se déroule le mieux possible : il est donc dans la même situation que ceux qui vont à Dodone.

De façon un peu frustrante, il écrit : “et Apollon lui annonça à quel dieu il devait sacrifier”, mais il ne nous dit pas duquel il s’agit… Peut-être, comme c’est souvent le cas pour Hérodote, ne veut-il pas trop entrer dans le détail des choses sacrées ? C’est seulement au livre 6 qu’il nous donnera la réponse : “il sacrifia à Zeus Roi, comme le lui avait prescrit l’oracle de Delphes” (ἐθύετο τῷ Διὶ τῷ βασιλεῖ, ὅσπερ αὐτῷ μαντευτὸς ἦν ἐκ Δελφῶν, An. 6.1.22). Cette fois-ci, il sacrifie de nouveau à Zeus Roi pour savoir s’il doit accepter le commandement de l’armée, alors que les Grecs sont déjà arrivés sur la Mer Noire, mais pas complètement “sortis de l’auberge”.

Toujours est-il que lorsqu’il revint de Delphes à Athènes, il rapporta à Socrate le résultat de la consultation ; mais celui-ci lui fit remarquer qu’il s’y était mal pris : ce n’est pas cela qu’il aurait dû demander à l’oracle, mais plutôt si le dieu lui conseillait de faire ce voyage, ce qui était vraiment la question intéressante. Mais puisque telle avait été la réponse d’Apollon, il ne lui restait plus qu’à faire ce que le dieu lui avait prescrit. On imagine facilement que l’erreur de Xénophon était volontaire : il avait vraiment envie d’y aller et a donc préféré oublier de demander si c’était une bonne idée.

C’est donc par un sacrifice que commence l’odyssée de Xénophon. Il y en aura bien d’autres au cours de ce long voyage. Certains peuvent être offerts à titre personnel, comme ceux dont je viens de parler. Plus importants, ils y a ceux qui ont lieu avant et au cours d’une campagne ou d’une action militaire. Ceci n’est pas spécifique à Xénophon et se trouve déjà chez Hérodote, par exemple.

Avant la bataille de Platée, qui mettra fin à la seconde invasion de la Grèce par les Perses, les Spartiates et les troupes de la plupart des autres cités du Péloponnèse se regroupent à l’isthme de Corinthe, puis se mettent en route vers l’Attique et la Béotie (9.19) et l’auteur de préciser : “les présages étaient favorables (καλλιερησάντων τῶν ἱρῶν)” ; τὰ ἱρά ou τὰ ἱερά, c’est à la fois le sacrifice, la victime du sacrifice et ses entrailles dans lesquelles on lit. Un peu plus tard, l’armée arrive à Éleusis et fait un nouveau sacrifice, encore positif : elle poursuit donc son chemin.

Lorsque les deux armées sont face à face près de Platée, de part et d’autre de la rivière Asopos, ils font un nouveau sacrifice : il est positif, pourvu que les Grecs restent dans un position défensive, sans essayer de traverser la rivière. Le sacrifice donne donc une réponse plus détaillée qu’un simple oui/non ; il faut dire qu’il est interprété par un fameux devin. De leur côté, les Perses font aussi un sacrifice à la manière grecque (ils ont en fait beaucoup d’alliés grecs, comme les Béotiens, et un autre grand devin) et celui-ci donne le même résultat : favorable, pourvu qu’ils ne traversent pas la rivière (9.36). Autrement dit, le premier qui perdra son sang-froid perdra aussi la bataille. Suit une guerre d’attente de plus de dix jours, jusqu’à ce que le général perse Mardonios craque et dise qu’il en a assez de la méthode grecque, et que désormais on fera les choses à la manière perse.

Lorsqu’enfin il traverse la rivière et attaque les Spartiates, ceux-ci se défendent avec difficultés, tandis qu’à l’arrière on sacrifie, sans pouvoir obtenir de présages favorables (ce qui laisse entendre qu’on sacrifie victime après victime, en espérant que ça finira bien par marcher). Finalement le général spartiate, un peu désespéré, lève les yeux sur le temple de Déméter, tout proche, et implore la déesse de les secourir : aussitôt le sacrifice devient favorable et les Spartiates, ragaillardis, se ruent sur les Perses (9.60).

Chez Xénophon, la retraite des mercenaires grecs sera, elle aussi, ponctuée de sacrifices. Le plus intéressant, aussi le plus cocasse, aura lieu alors qu’ils sont déjà arrivés au bord de la Mer Noire, en route vers l’ouest et Byzance. Ils campent dans un endroit désert de la côte, où il n’y a pas de ravitaillement ; il est donc grand temps qu’ils se mettent en route. Ils sacrifient,comme de coutume, mais les signes sont défavorables (6.4.13). Les choses continuent ainsi pendant trois ou quatre jours et les soldats commencent à s’énerver. Le lendemain, presque toute l’armée est présente pour le sacrifice et on sent la tension qui monte : chacun veut être sûr qu’il n’y a aucune supercherie (on soupçonne Xénophon de vouloir fonder une ville à cette endroit et, donc, de ne pas avoir envie de partir ) : les auspices sont encore défavorables (6.4.16) !

Les soldats exigent que l’on continue à sacrifier jusqu’à ce que les signes deviennent propices. Malheureusement, il n’y a plus de mouton ou autre petit bétail (τὰ πρόϐατα) disponible comme victime. Ils achètent donc un des bœufs qui servent à tirer les chariots pour le sacrifier (6.4.24) : toujours rien ! La situation devient dramatique, d’autant plus qu’ils sont attaqués par les troupes de Pharnabaze, le puissant satrape qui règne sur la région (on en reparlera). Le lendemain, Xénophon se lève de bonne heure et sacrifie encore un bœuf de trait : les auspices sont enfin favorables (6.5.2) ! En outre, le devin qui préside au sacrifice aperçoit un aigle dans une direction de bon augure : tout va bien ! Les Grecs partent en expédition de ravitaillement et, après quelques péripéties, l’abondance revient dans le camp (seule leur manque l’huile d’olive, l’olivier étant encore aujourd’hui absent de cette région des côtes de la Mer Noire).

On voit bien à quoi sert le sacrifice : se donner confiance. Une fois que l’on est en règle avec le monde surnaturel, on peut s’occuper sans crainte ni arrière-pensée du monde réel. Mais on voit aussi que dans des circonstances difficiles, on en vient rapidement à frôler les limites du respect dû aux oracles et augures, d’où des situations embarrassantes…

Enfin, le sacrifice peut donc aussi servir d’action de grâce. Vers la fin de ses aventures, arrivé à Lampsacus (dans l’Hellespont, c’est-à-dire, les Dardanelles), il sacrifie à Apollon avec son ami le devin Eucléides à qui il avoue qu’il est complètement “fauché” : il a même été obligé de vendre son cheval. Eucléides est sceptique mais, lorsqu’il voit les entrailles de la victime, il reconnaît qu’il est vraiment sans un sou (7.8.4-5). Il ajoute que Zeus le Bienveillant (Ζεὺς ὁ μειλίχιος) est un obstacle sur son chemin, car cela fait longtemps qu’il ne lui a pas sacrifié comme il le faisait chez lui. Xénophon reconnaît qu’il ne l’a pas fait depuis son départ (mais on sait qu’il a sacrifié à Zeus Roi : il y a donc une nuance entre ces deux aspects de Zeus) et Eucléides lui recommande de le faire au plus tôt. Et le lendemain, arrivé dans une ville voisine (7.8.5), il fait un sacrifice de cochons à la mode de ses pères (ὡλοκαύτει χοίρους τῷ πατρίῳ νόμῳ). Dans ce type de sacrifice, les victimes sont entièrement consumées (ce que signifie le verbe holokautéo, qui est aussi à l’origine de holocauste), alors que dans les sacrifices plus courants seule une partie du corps est brûlée, tandis que le reste est partagé entre l’officiant et les invités). Cochons est au pluriel, mais on ne nous dit pas combien sont sacrifiés… Aussitôt tout va mieux : de l’argent arrive pour l’armée (et donc aussi pour lui) et des amis rachètent pour lui son cheval, sachant qu’il l’aimait beaucoup, sans rien exiger en retour.

Ainsi, ni Xénophon, ni Hérodote n’ont le moindre doute sur l’efficacité du sacrifice, même s’il ne répond pas toujours favorablement à nos demandes.

Note 1 : Avant de lire Xénophon, je ne savais pas que le cochon pouvait servir de victime… Chez Homère, on parle surtout de bœufs, taureaux ou génisses, et le mouton reste encore aujourd’hui un animal de sacrifice dans certaines cultures. Ici, on voit bien un cochon, avec sa petite queue en tire-bouchon, à moins que ce ne soit un sanglier, à cause de la crinière dorsale ; mais le cochon domestique de l’Antiquité était probablement plus proche de l’espèce sauvage que celui d’aujourd’hui. Et un homme ne pourrait sans doute pas tenir un sanglier aussi facilement que le personnage décrit sur cette coupe datant d’environ 500 av. J.C. (un gros porc non plus, d’ailleurs, mais le grec χοῖρος signifie, plus précisément, petit cochon).

Note 2 : les deux illustrations de cet article viennent de Wikipédia.

Mare nostrum

Cette belle photo de la mer Égée nous montre non seulement la mer et ses îles, mais aussi la Grèce continentale et l’ouest de l’Asie Mineure, maintenant la Turquie. C’est la scène sur laquelle se jouent les œuvres des grands historiens classiques, Hérodote, Thucydide et Xénophon. Si, pour les Romains, la Méditerranée était Mare nostrum, pour les Grecs, c’était la mer Égée.

Non seulement toutes les îles étaient grecques, mais aussi toute la frange nordique de la Thrace, jusqu’à Byzance, et toute la côte ouest de la Turquie. Et bien que les villes d’Asie Mineure fussent simplement des “colonies”, elles jouaient un rôle essentiel dans la vie économique et culturelle de la Grèce toute entière. Parmi les grands philosophes pré-socratiques, on trouve Démocrite d’Abdère (et Protagoras) en Thrace et, en Asie Mineure, Thalès et Anaximandre de Milet et Héraclite d’Éphèse.

Pour être vraiment complet, à la mer Égée il faut ajouter la mer Ionienne et la Grande Grèce, c’est-à-dire le sud de l’Italie et la Sicile, avec Pythagore, né à Samos, mais établi à Crotone, Empédocle d’Agrigente en Sicile, puis Parménide et Zénon d’Élée et parmi les sophistes mis en scène par Platon, Gorgias de Léontium.

Prodicos, lui, est de Céos, une île au sud-est de l’Attique, et Hippias vient d’Élis, dans l’ouest du Péloponnèse : le seul de tous les personnages cités à venir de la Grèce “continentale”.

Quant à Hérodote, il est d’Halicarnasse, en Asie Mineure et son histoire commence par : “Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête… (Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε…)” Mais plus tard, il était devenu citoyen de Thouroï, dans le sud de l’Italie, ce qui montre bien l’importance de toutes ces colonies pour la culture hellénique (d’ailleurs, l’édition des “Belles Lettres” qui fait référence en France, dit : “Hérodote de Thouroï”, se basant sans doute sur un autre manuscrit). Finalement, de toutes les villes continentales, c’est essentiellement Athènes qui la portera à son plus haut niveau.

Une caractéristique essentielle des villes grecques d’Asie Mineure et d’être directement en contact avec une autre grande civilisation, la Perse, à la différence de celles de Grande Grèce (soit dit sans vouloir vexer personne, en particulier les Carthaginois) Aussi, lorsque les auteurs grecs utilisent le mot “barbare” pour désigner les Perses, ils ne le prennent pas du tout dans son sens actuel et les considèrent sur un pied d’égalité. Dans la suite de la phrase citée plus haut, Hérodote dit qu’il veut conserver le souvenir des grands et étonnants exploits accomplis par les Grecs et les barbares (τὰ μὲν Ἕλλησι τὰ δὲ βαρβάροισι) et dans Le Banquet de Platon (209e), Socrate, évoquent les grands hommes, soit grecs, soit barbares (καὶ ἐν Ἕλλησι καὶ ἐν βαρϐάροις), ce qui est un écho, peut-être conscient, d’Hérodote : les deux peuples sont cités au même niveau.

Les relations entre les deux cultures sont toujours un peu difficiles, mais en fait, souvent pacifiques, pourvu que les cités grecques, bien établies avant l’expansion perse, paient un tribut. Par ailleurs, les Perses ne sont pas du tout marins. Quand ils ont besoin d’une marine, ils utilisent des Ioniens, comme dans leur campagne contre les Scythes (livre V) où ceux-ci leurs construisent des ponts de bateaux, et lorsqu’ils attaquent Milet, en 494 (6.6), ce sont des Phéniciens, des Égyptiens, des Cypriotes et des Ciliciens (la Cilicie est une province d’Asie Mineure, à peu près au nord de Chypre) qui équipent leurs navires. Après l’échec de la révolte de l’Ionie, ce sont surtout les Phéniciens qui ravagent les villes de l’Hellespont (les Dardanelles), de la Chersonèse de Thrace (la péninsule de Gallipoli) et de la Propontide (la mer de Marmara), jusqu’à Byzance. Enfin, pour la grande campagne de Xerxès qui se termine à la bataille de Salamine (7.89-sq.), leur marine est composée des mêmes, plus de Ioniens et de Doriens d’Asie. Ceci dit, ces bateaux transportaient aussi des combattants perses, l’équivalent d’une infanterie de marine.

C’est sans doute ce caractère terrien des Perses qui explique que les Grecs aient pu dominer toute la mer Égée. Quand on lit Thucydide et les Helléniques de Xénophon, on voit les trières athéniennes et lacédémoniennes écumer les îles et passer rapidement de Samos, à Chios, à Lesbos, jusqu’à l’Hellespont (les Dardanelles) et Byzance (il faut, pour lire ces auteurs, avoir une bonne carte à portée de main, sans quoi on est vite perdu). On comprend alors pourquoi, aujourd’hui encore, la mer Égée est une mer grecque, qui s’étend jusqu’aux îles toutes proches de la côte turque. En conséquence, il est facile pour les réfugiés venus de Syrie de passer en Grèce, donc dans l’Union Européenne, et c’est ainsi que Lesbos est devenue plus connue pour ses tristes camps de réfugiés que pour la poétesse Sappho.

Ici, comme dans tant d’autres pays, l’histoire a de profondes racines.

Note : les meilleures cartes que je connaisse pour les historiens classiques sont dans le volume de la Pléiade consacré à Thucydide et Hérodote. Elles conviennent aussi parfaitement pour les Helléniques (et même pour certaines pièces de Racine !)