Les anti-grecs

Dans l’Anabase, nous avons vu les Dix Mille traverser les monts Kaçkar avant d’arriver, enfin, à Trapezous, sur la Mer Noire. Mais leurs tribulations ne sont pas terminées, car si plusieurs colonies grecques s’égrènent le long de la côte, le reste du pays est occupé par des autochtones qui ne sont pas forcément ravis de voir débarquer cette bande d’aventuriers (au dernier comptage, à Cerasous, juste après Trapezous, ils sont encore 8600 (5.3.3)).

Ils doivent alors traverser le territoire des Mossynoeciens (Μοσσύνοικοι) qui refusent de les laisser passer (ce nom grec signifie : “ceux qui habitent dans des tours en bois”). Mais, profitant de dissensions internes, ils s’allient avec une partie d’entre eux, prennent la forteresse où demeurait leur roi et peuvent voyager en paix chez leurs nouveaux alliés. Mais ceux-ci sont vraiment bizarres !

Tandis qu’ils progressaient en territoire ami, on leur montraient les enfants des meilleures familles qu’on engraissait en les nourrissant de noix bouillies. Ils étaient délicats et extrêmement blancs et il s’en fallait de peu qu’ils ne soient aussi larges que longs. Ils avaient le dos bigarré et le devant entièrement tatoué de motifs floraux. (5.4.32)”

Peut-on imaginer un portrait plus opposé à celui des jeunes Grecs de bonnes familles, tels que ceux qui fréquentent Socrate ? Ceux-ci sont sportifs, donc minces et bronzés, et le tatouage semble leur avoir été étranger : chez eux, ce sont plutôt certains esclaves et prisonniers qui pouvaient être marqués (au fer rouge, plutôt que par piqûres). De même, Hérodote (5.6) note avec étonnement à propos des Thraces “et ils considéraient comme nobles ceux qui étaient tatoués, comme vils ceux qui ne l’étaient pas”. On connaît l’importance du tatouage dans de nombreuses cultures.

Pas étonnant que les Grecs soient choqués :

Et les soldats disaient que cette contrée était la plus barbare de celles qu’ils avaient traversées et celle dont les coutumes étaient les plus éloignées de celles des Grecs. (5.4.34)”

Il faut dire que les adultes sont aussi exotiques que les enfants : “Ils essayaient aussi de forniquer au vu de tous avec les femmes (ἑταίραι) qui accompagnaient les Grecs ; c’est en effet là leur coutume (5.4.33)”. Comme Xénophon l’explique un peu plus loin : “En effet, ils faisaient en public ce que les autres feraient dans la solitude et, quand ils sont seuls, ils se comportent comme s’ils étaient avec d’autres.”

Et, comme pour les enfants, leur blancheur étonne les Grecs : “Hommes et femmes étaient tous blancs”. Pourtant, ces gens vivaient certainement au grand air. Faut-il supposer qu’ils se teignaient le corps ?

Dans tout cela, il y a probablement des choses que Xénophon n’a pas comprises, d’autant plus qu’il communiquait avec eux par l’intermédiaire d’un interprète dont nous connaissons même le nom : Timésithe, qui était aussi le “chargé d’affaire” (πρόξενος, même racine que dans “proxénète”) des Mossynoeciens à Trapezous. Ce que nous voyons surtout, dans ce passage comme dans bien d’autres, c’est le sentiment de culture commune de ces mercenaires qui pourtant venaient d’un peu toute la Grèce, souvent de cités ennemies, comme Sparte et Athènes : ils étaient des Hellènes (Ἕλληνες).

Note : sur la carte qui illustre cette page, on voit les villes de Trapezous et Cerasous (des colonies de Sinope, tout à gauche) et, juste en-dessous, le territoire des Mossynoeciens. Cette carte est d’origine allemande et on remarque des différences avec le français dans la transcription des noms propres grecs.

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