
Il y a deux sortes de pirates (au moins). Les plus célèbres sont ceux qui abordent d’autres bateaux pour les piller, comme ceux, popularisés par tant de films et de bandes dessinées, qui attaquaient les galions espagnols dans les Caraïbes. On peut les appeler des pirates mer-mer.
Il y a aussi ceux, mer-terre qui, surgissant du large, attaquent des sites terrestres. Tels étaient les fameux Vikings, qui pillaient villages et monastères sur les côtes des Îles Britanniques et de France. Je ne parle pas des “pirates” terre-terre, c’est-à-dire des brigands et bandits de grands chemins, car ce n’est pas là notre propos.
À vrai dire, les anciens Grecs avaient le même mot pour ces trois variétés, ληιστήρ, leistère (ou λῃστής, léstès) : c’est celui qu’utilisent Homère ou Thucydide, par exemple. Plus tard, pour désigner les deux premiers types est apparu (dans la Bible des Septantes et chez Polybe) le mot πειρατής, d’où nous vient, par l’intermédiaire du latin, notre pirate.
Pour en revenir aux Vikings, on comprend vite en lisant quelques sagas islandaises (comme celle d’Egil, fils de Grim le chauve, l’une des meilleures, que je recommande) que Viking n’était pas un état permanent, comme d’être Norvégien, Danois ou Islandais, mais une activité temporaire (et lucrative). Ainsi, on nous dit à propos d’Ulf (grand-père d’Égil) : “dans son jeune âge, il fit des expéditions vikings et guerroya. […] Quand il cessèrent de guerroyer [lui et son ami Kari], Kari alla dans son domaine à Berdla ; c’était un homme d’une grande richesse. […] Lui aussi [Ulf] alla alors à son domaine. C’était un homme riche, à la fois en terres et en biens meubles.” Une fois à terre, Ulf redevenait un bon gentleman-farmer : “On dit qu’Ulf gérait activement ses biens ; il avait coutume de se lever de bonne heure, de diriger le travail de ses gens ou des artisans, et de surveiller son bétail et ses champs.”
Vingt ans plus tard, les enfants de ces deux amis, partiront à leur tour : “Ils passèrent l’été en expédition viking, s’approprièrent du bien et firent un gros butin. Pendant quelques étés, il furent en expéditions vikings ; l’hiver ils restaient à la maison chez leur père.” (Traduction de Régis Boyer dans la Pléiade.)
On voit bien le caractère complètement passager, opportuniste et sans complexe des expéditions vikings : Il s’agit “juste” de se faire du butin pour devenir ensuite un homme localement puissant.
On retrouve exactement le même schéma chez Homère. On le voit dans les vers bien connus de l’Odyssée où Nestor interrogeant Télémaque et Mentor qui viennent de débarquer à Pylos, leur demande s’ils sont en mer pour le commerce ou s’ils errent comme des pirates qui exposent leur vie et apportent le malheur à des peuples étrangers (Od. 3.73-74) :
οἷά τε ληιστῆρες ὑπεὶρ ἅλα, τοί τ’ ἀλόωνται
ψυχὰς παρθέμενοι κακὸν ἀλλοδαποῖσι φέροντες.
C’est sur ces vers que s’appuie Thucydide lorsqu’il parle des “anciens poètes, qui adressent partout la même question aux voyageurs qui débarquent, leur demandant s’ils sont des pirates (εἰ λῃσταί εἰσιν) (1.5.2).”
Et il ajoute que “les gens interrogés ne désavouaient pas plus cette activité que ceux en quête d’information n’y attachaient de blâme.” (Traduction de Jacqueline de Romilly). Il faut bien sûr préciser que, si cette activité n’est pas considérée comme blamâble, c’est parce qu’elle s’exerce aux dépens des étrangers (ἀλλοδαποί), pas à ceux des voisins (qui pouvaient avoir d’autres raisons de se battre, mais pas dans le cadre du simple brigandage). Ceci nous ramène au vikings qui pillaient les Anglais, Écossais ou Irlandais (voire, les Français), pas les autres Norvégiens, même s’ils étaient volontiers belliqueux entre eux, mais pour d’autres raisons…
Nous avons un exemple concret de ce type de piraterie, tout au début des aventures d’Ulysse, lors de son raid sur Ismaros, en Thrace, dont j’ai déjà parlé : il s’agit là d’une véritable attaque viking. Plus tard, sur Ithaque, à l’occasion des nombreux récits fictifs qu’il fait pour expliquer d’où il vient, à différents interlocuteurs, il invoque encore la piraterie, par exemple lorsqu’il raconte son histoire à Eumée, le divin porcher :
Prétendant être Crétois, il se vante d’abord d’avoir mené, avant la guerre de Troie, neuf opérations qui l’ont rendu riche, contre des peuples étrangers, ἀνδρας ἐς ἀλλοδαπούς (même mot que plus haut) (Od. 14.229-234) et plus tard d’une expédition en Égypte, dans le delta du Nil (Od. 14.257-284), où il se retrouve prisonnier. Il y en a d’autres du même genre…
Mais si Ulysse n’a aucun scrupule à se vanter de piraterie, contre des peuples non-grecs, qu’en est-il des autres héros de l’Iliade ?
Demandons-nous d’abord ce qu’on bien pu faire les Grecs au cours des neuf premières années du siège de Troie (en admettant les données de l’épopée) et notons qu’il ne semble pas y avoir eu de grandes batailles rangées, comme celles qui sont décrites dans le poème. C’est sans doute pour cela que, selon le Catalogue des vaisseaux du livre II, un seul des chefs de l’armée est mort au moment où commence l’histoire, Protésilaos. Et encore, c’est certainement pour des raisons “rituelles”, comme une sorte de victime sacrificielle, car c’est le premier des Grecs à avoir sauté de son vaisseau sur le sol troyen :
νηὸς ἀποθρῴσκοντα πολὺ πρώτιστον Ἀχαιῶν (Il. 2.702).
Tous les autres sont encore en vie après neuf ans, alors que plusieurs vont périr pendant les quelques jours que dure l’histoire.
Ce qu’ils ont fait, Achille nous en donne une idée au cours de sa dispute avec Agamemnon : piller des cités appartenant aux Troyens (1.164) ou dresser des embuscades (1.227). C’est justement ainsi que Briséis et Chryséis se sont retrouvées captives de l’un et de l’autre.
Par ailleurs, au livre XXI, nous apprenons, à l’occasion de la mort de Lycaon, que les Grecs pouvaient vendre leurs prisonniers comme esclaves, par exemple à Lemnos (une île assez proche de la Troade). Ainsi, comme il le dit lui-même, Lycaon a rapporté à Achille la valeur de cent bœufs :
με πέρασσας…
Λῆμνον ἐς ἠγαθέην, ἑκατόμϐοιον δέ τοι ἦλφον (Il. 21.78-79).
Encore une activité qui s’accorde bien avec la piraterie et qui explique comment les Grecs se sont occupés pendant neuf ans (en acceptant la logique et le temps du récit).
Il n’y a pas eu de vraies batailles, juste des escarmouches sous forme d’embuscades et toujours, la recherche du butin. Pour autre preuve, il y a ce que dit Iris, sous la forme d’un des fils de Priam, alors que l’armée grecque se déploie à travers la plaine :
ἀλλ’ οὔ πω τοιόνδε τοσόνδε τε λαὸν ὅπωπα (Il. 2.799-801),
“jamais je n’ai vu une armée de telle qualité et en tel nombre…”
Il faut ajouter que le “siège” de Troie est très différent de celui de Platée par les Spartiates, tel que le décrit Thucydide . Celui de Troie à l’air vraiment poreux, d’où les embuscades…
Autrement dit, au cours de ces neuf années, les Grecs se sont comportés en pirates installés dans un camp semi-permanent dans la plaine de Troie (la ville elle-même n’est pas juste au bord de la mer, ce qui est classique à cette époque), d’où ils ont mené leurs attaques à l’encontre des villes environnantes.
De même, nous savons que les Vikings établissaient des camps plus ou moins permanents dans les contrées qu’ils attaquaient, comme Dublin ou Limerick en Irlande, ou à Rouen et ailleurs sur la Seine (par exemple, Jeufosse) avant leur installation permanente en Normandie.
Pour rester dans la Méditerranée, on sait que la piraterie s’est poursuivie allègrement au cours des siècles suivants dans la mer Égée et qu’elle continuera à poser des problèmes aux Romains (le jeune César lui-même fut capturé par des pirates).
Plus tard encore, jusqu’au tout début du XIXème siècle, les pirates barbaresques qui étaient basées en Afrique du Nord (Alger, Tunis, Tripoli) et qui recherchaient surtout les esclaves sur les côtes de Provence ou de Corse, entre autres (ce qui explique les tours de guet génoises qui jalonnent la côte corse).
Toute cette activité des héros d’Homère n’est pas très édifiante, ni même très héroïque, mais elle clairement favorisée par le caractère physique de la mer Méditerranée, cette mare aux grenouilles dont parlait Platon. Même s’il peut paraître bizarre d’appeler pirate le noble Achille, il faut regarder les choses en face… ou alors, qualifions-le de Viking : c’est la même chose, mais ça fait plus classe !