Les lois de la guerre

Polybe, 5.11.3

Les Grecs avaient-ils des “lois de la guerre”, qui auraient tent´e de définir l’admissible et l’inadmissible pendant les conflits tellement fréquents ? Peut-être, selon Polybe qui en parle au livre 5 (en 11.3) : “οἱ τοῦ πολέμου νόμοι”. Ceci dit, la définition qu’il en donne est tellement large qu’elle n’a pas dû gêner grand monde… Voyons plutôt :

“Détruire et dévaster les forteresses, ports, villes, hommes (ἄνδρας), navires, produits de la terre, et autres choses du même genre qui contribuent à affaiblir l’ennemi […], c’est ce que rendent nécessaires les lois de la guerre et qu’il est juste de faire.”

Il aurait sans doute été plus rapide de dire ce qui était interdit. Il n’y a rien ici qui rappelle les conventions de Genève, encore que celles-ci aient été violées tout au long du vingtième siècle. La seule remarque que l’on peut faire est que Polybe utilise le mot ἄνδρος, et non ἄνθρωπος, pour les hommes, ce qui exclut les femmes et les enfants. Il est vrai que vendre celles-ci et ceux-ci en esclavage était bien plus profitable. On retrouve aussi les ravages des campagnes, déjà discutés.

C’est un peu plus loin qu’il précise :

“mais profaner sans raison les temples, de même que leurs statues et leur mobilier, comment ne pas dire que c’est l’œuvre d’un esprit égaré par la colère et la rage ?”

Si Polybe s’intéresse à cette question, c’est qu’au cours de son incursion en Étolie, Philippe V de Macédoine a saccagé le temple de Thermos, en quoi il déçoit beaucoup notre auteur. Il est vrai que les Étoliens avaient, les premiers, fait la même chose à Dodone, célèbre par son oracle de Zeus : mais justement, Philippe étant un bon roi, il n’aurait jamais dû se comporter comme ces sauvages d’Étoliens et commettre des impiétés contre le divin (ἀσέϐεια εἰς τὸ θεῖον) !

En résumé, tout est permis tant qu’il s’agit de personnes et de biens matériels ; ce qui est intouchable, c’est le sacré qui ici, d’ailleurs, s’exprime aussi sous forme matérielle : mais ce sont des biens consacrés, dont la nature change de ce fait. Cette situation se retrouve dans tous les cultes, que ce soit chez les Arandas d’Australie où seuls les initiés pouvaient, dans le plus grand secret, voir les objets sacrés (de simples morceaux de bois ou des pierres), que dans le catholicisme, avec l’exemple très fort de la transsubtantiation de l’hostie consacrée et du vin qui, nous dit-on, deviennent la chair et le sang du Christ.

Ce que l’on retrouve ici, c’est donc la vieille distinction entre le profane et le sacré. Dans le premier domaine, comme l’explique Polybe, tant qu’il s’agit d’affaiblir la cité ennemie, tout est légitime. Ceux qui ont lu Thucydide n’en doutent pas. Nous avons déjà vu le sort de Platée, victime des Spartiates et des Thébains, tandis que les Athéniens font subir le même sort aux habitants de l’île de Mélos (5.84-106, c’est la seule fois où Thucydide utilise la forme dialoguée pour rapporter le débat entre deux cités, ce qui souligne le drame qui se joue). Il y a pire : lorsque Polybe, en 5.111, nous vante l’action de Prusias, roi de Bithynie, qui a anéanti les Gaulois pass´´es en Asie où ils dévastent la Troade, il précise : “τὰ δὲ τέκνα σχεδὸν ἅπαντα καὶ τὰς γυναῖκας αὐτῶν ἐν τῇ παρεμβολῇ κατέσφαξε,” c’est-à-dire : “il massacra leurs femmes et presque tous les enfants dans leur camp.” Cette fois-ci, pas de quartier, peut-être parce que les Gaulois n’étaient pas des Grecs, mais des Barbares ?

Ainsi, seul le sacré échappe, en principe, à la violence. Mais il ne sert pas à la contrôler, peut-être même la justifie-t-il : tant que je respecte les temples et les statues des dieux, je suis un roi ou un général intègre, et tout le reste m’est permis. Le sacré est le lieu où l’on parque sa bonne conscience pendant que l’on s’occupe de choses sérieuses… La piété est, pour paraphraser Montaigne, un “mol oreiller” pour une tête mal faite.

Note : pour l’exemple des Aborigènes d’Australie, on peut lire “The Native Tribes of Central Australia” de Spencer et Gillen, publié en 1899, à une époque où ces tribus n’étaient pas encore trop affectées par notre civilisation occidentale. Il n’a qu’un rapport indirect avec cet article, mais je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt, c’est pourquoi j’en profite pour en parler !

The Native Tribes Of Central Australia (Illustrated) by [Baldwin Spencer, F. J. Gillen]

Hardis navigateurs

Image 1 - Charlie Hebdo nº 164 of 7/01/1974; tabarly; I still! for france

Lorsque j’étais jeune, il y a très longtemps, chaque semaine j’achetais “Charlie Hebdo”, celui de la grande époque, avec des dessins de Reiser, Cabu et Wolinski. En 1974, Tabarly démâta au cours d’une course, mais continua tant bien que mal, ce qui lui valu ce dessin moqueur, bien sûr, mais qui, r´étrospectivement, est aussi un hommage.

J’avais complètement oublié cette couverture lorsque, lisant L’histoire véridique (Ἀληθῆ διηγήματα) de Lucien de Samosate, je tombai sur le paragraphe suivant (2.45) :

“μετ᾽ ὀλίγον δὲ καὶ ἄνδρας εἴδομεν καινῷ τῳ τρόπῳ ναυτιλίας χρωμένους: αὐτοὶ γὰρ καὶ ναῦται καὶ νῆες ἦσαν. λέξω δὲ τοῦ πλοῦ τὸν τρόπον ὕπτιοι κείμενοι ἐπὶ τοῦ ὕδατος ὀρθώσαντες τὰ αἰδοῖα — μεγάλα δὲ φέρουσιν — ἐξ αὐτῶν ὀθόνην πετάσαντες καὶ ταῖς χερσὶν τοὺς ποδεῶνας ‘ κατέχοντες ἐμπίπτοντος τοῦ ἀνέμου ἔπλεον.”

Ce qui signifie : “peu après, nous vîmes des hommes qui utilisaient une méthode nouvelle de navigation : ils étaient à la fois les matelots et les navires. Telle était leur façon de naviguer : ils étaient allongés sur le dos à la surface, érigeant à la verticale leur membre viril — qu’ils avaient très grand — auquel la voile était attachée et qu’ils tenaient déployée pour prendre le vent, tendant les câbles avec leurs mains : ainsi ils navigaient.”

On pourrait croire que Reiser s’est inspiré de ce passage, mais je ne sais pas s’il connaissait Lucien… Peut-être faut-il simplement dire : “les grands esprits se rencontrent !”

Cette Histoire véridique, complètement farfelue, raconte un voyage burlesque dans l’océan Atlantique, à l’ouest des Colonnes d’Hercule, et on sait qu’elle a directement servi d’inspiration à Rabelais pour le Tiers livre et les deux suivants. Par ailleurs, il décrit un voyage sur la Lune (le bateau est enlevé par un tourbillon) qui a donné des idées à l’évêque anglican Francis Godwin pour The man on the Moone, paru en 1638, repris à son tour par Savinien Cyrano de Bergerac dans L’Histoire comique des États et Empires de la Lune, paru en 1657. On voit que la postérité de ce petit roman peu connu est considérable (Lucien vivait au deuxième siècle de notre ère, dans un Proche-Orient toujours de culture hellénistique, même s’il faisait partie de l’empire romain).

Malheureusement, nous n’en saurons pas plus sur ces intrépides navigateurs : Lucien passe immédiatement à la description d’hommes qui voyagent sur des sortes de chariots de liège attelés à des dauphins, et ainsi de suite. Ceci est caractéristique de l’auteur qui a, au bas mot, trois ou quatre idées loufoques par page, mais ne les développe pas. Ce petit roman est comme un réservoir d’idées qui seront reprises par d’autres : Rabelais, Cyrano de Bergerac, Reiser peut-être : pas mal !