Le dilemme de Napoléon

On sait que lorsqu’il décida de quitter Moscou, Napoléon avait prévu de prendre une route plus au sud qu’à l’aller, par Kalouga (Калуга sur la carte). Il passerait ainsi dans des régions qui n’avaient pas été dévastées par le passage de la Grande Armée et la stratégie de terre brûlée des Russes, ce qui lui permettrait de ne pas manquer de vivres. Le général Koutouzov (dont le portrait pas Tolstoï dans Guerre et Paix est inoubliable) a bien compris cela et, à la bataille de Maloïaroslavets, il barre la route à Napoléon et le force à reprendre la route déjà parcourue à l’aller, par Mojaïsk et Smolensk. Dans la nuit suivant la bataille, qui n’était pas si décisive, Napoléon confère avec ses généraux et, ne voulant pas prendre le risque d’une bataille plus importante le lendemain, décide de reprendre la route de Smolensk.

Note : sur la carte on voit en pointillé bleu le trajet de l’armée française, en rose, celui de l’armée russe (Русская армия) et le site de la bataille de Maloïaroslavets (Малоярославец). Sur le chemin du retour, on trouve le site de la fameuse bataille de Borodino (Бородино) qui ouvrit à Napoléon la route de Moscou (Москва). (Carte de Vissarion at ru.wikipedia, CC BY-SA 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=21202204).

Ce dilemme, Xénophon et les mercenaires grecs de Cyrus l’avaient déjà connu. Après la bataille de Cunaxa, une fois qu’ils ont décidé de ne pas se rendre au roi, Ariaios (un Perse un peu louche qui était dans l’armée de Cyrus, mais a rejoint le roi dès la mort de celui-là), leur propose une alliance selon laquelle il les guidera jusqu’en Ionie où lui-même rentre. Pour sceller cette alliance, lui et les Grecs se prêtent les serments les plus forts (qui, bien entendu, ne valent que la confiance qu’on veut bien leur accorder) et, pour passer aux choses pratiques, Cléarque lui demande quelle route il propose de suivre. Celui-ci répond que s’ils prennent le même chemin (longeant l’Euphrate), ils sont sûrs de mourir de faim (παντελῶς ἂν ὑπὸ λιμοῦ ἀπολοίμεθα). Déjà, à l’aller, ils n’avaient rien trouvé à manger pendant les dix-sept dernières étapes (mais ils avaient des provisions, ce qui n’est pas le cas maintenant). Il propose donc de les conduire par une autre route, plus longue, mais qui leur permettra de trouver des provisions en abondance.

En d’autres mots, ils se trouvent dans la même position que Napoléon. Pour eux, heureusement, les choses se passeront mieux. Les débuts seront difficiles, d’autant plus qu’ils sont accompagnés d’Ariaios et de Tissapherne (un satrape dont nous n’avons pas fini de parler) qui, bien que prétendant les aider, sont de plus en plus inquiétants au fil des jours. Cela se terminera pas la capture par traîtrise de presque tous les chefs de l’armée grecque. Les mercenaires vont continuer à se retirer en longeant le Tigre, prudemment poursuivis par les Perses, jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans les régions plus montagneuses de l’Arménie, où les poursuivants abandonneront la chasse.

La retraite n’est pas finie, loin de là, car ils sont maintenant en pays inconnu, sans voie toute tracée, où ils seront aussi confrontés à l’hiver. Mais ils sont au moins maîtres d’eux-mêmes et ils s’en sortiront, comme nous le savons. En tout, ils auront perdu environ deux mille hommes, peut-être un peu plus, sur douze mille au départ, ce qui n’est pas si mal, comparé aux pertes de la retraite de Russie (de l’ordre de 200 000 morts, sans compter les prisonniers et les déserteurs, presqu’aussi nombreux : il ne restent quasiment plus rien de l’armée).

Bien entendu, il est impossible de dire ce qui se serait passé si Napoléon avait risqué une bataille pour forcer le blocage russe à Maloïaroslavets et il ne sert à rien de spéculer : l’histoire ne se répète pas, mais certains dilemmes, ici “de simple intendance”, se retrouvent et imposent des choix critiques.

Grecs et Barbares : le jeune Cyrus

J’ai déjà fait allusion aux relations entre Grecs et Barbares, ceux-ci étant avant tout les Perses. Il y a beaucoup à dire sur le sujet, mais dans l’Anabase de Xénophon on peut trouver une première approche du sujet. On a déjà vu que le jeune Cyrus (Κῦρός) veut prendre l’empire à son frère Artaxerxès et que pour cela il a recruté plusieurs troupes de mercenaires grecs. Xénophon est là, en principe, uniquement comme observateur, invité par Proxène, un Béotien et vieil ami, chef de l’une de ces troupes, qui lui a dit que Cyrus valait vraiment la peine d’être connu (3.1.4). Pendant la longue marche vers l’intérieur des terres (l’anabase proprement dite) et la région de Babylone, il aura tout le temps d’apprécier Cyrus. Il y a en lui à la fois le goût du luxe raffiné qui choque et fascine les Grecs, et une énergie qui surgit dès qu’elle trouve l’occasion de s’exercer.

Ainsi, lorsqu’enfin on annonce à Cyrus (qui voyageait assis dans son chariot) que l’armée de son frère approche et est prête à livrer bataille (1.8.3) :

Cyrus, sautant de son chariot, revêtit sa cuirasse et, montant sur son cheval, prit ses javelots à la main, puis fit passer aux autres l’ordre de s’équiper et de prendre chacun son poste.”

En une phrase, l’indolent voyageur se transforme en chef de guerre.

Déjà auparavant, un jour où des chariots étaient embourbés dans un passage étroit, voyant la lenteur des soldats chargés de les dégager, il ordonne aux nobles de sa suite de mettre la main à la pâte (1.5.8) :

Alors un bel exemple de discipline put être observé. Jetant leurs robes de dessus pourpres là même où chacun se trouvait être, ils s’élancèrent, comme s’ils couraient pour la victoire, dans une pente très escarpée, vêtus de ces robes somptueuses et de ces pantalons brodés, certains même ayant des colliers autour du cou et des bracelets aux poignets. Sautant dans la boue ainsi accoutrés, en moins de temps qu’on ne l’aurait cru ils dégagèrent les chariots en les soulevant.

Si les Perses, du moins les seigneurs, vivent maintenant dans le luxe, il n’en a pas toujours été ainsi et ils ne sont pas loin de leurs origines guerrières. Hérodote (1.71) raconte que lorsque Crésus, roi de Lydie (le fameux roi qui était “riche comme Crésus”) prit la décision (fatale) d’attaquer les Perses du temps du grand Cyrus, fondateur de l’empire Achéménide, un sage lydien vint le voir et lui dit :

Ô roi, tu te prépares à faire campagne contre de tels hommes, dont les pantalons et les autres vêtements sont en cuir, qui ne se nourrissent pas de ce qu’ils veulent, mais de ce qu’ils ont, leur pays étant rocailleux. En outre, ils ne consomment pas de vin, mais boivent de l’eau et n’ont pas de figues à savourer, ni rien d’autre de bon. Ainsi, d’un côté, si tu es vainqueur, de quoi vas-tu les dépouiller, eux qui n’ont rien ? mais d’un autre côté, si tu es vaincu, réfléchis à combien de biens tu vas perdre…

On retrouve dans ce texte un des idées clef d’Ibn Khaldun, l’historien arabe du XIVe siècle qui a exposé sa philosophie de l’histoire dans la Muqaddima, la majestueuse introduction au Livre des exemples. Pour lui, il y a toujours une tension entre le monde sédentaire (urbain et campagnard) et celui des Bédouins qui mènent une vie rude. Les sédentaires sombrent dans la mollesse et sont des proies faciles pour les Bédouins qui vont alors établir une nouvelle dynastie. Après trois ou quatre générations, celle-ci aussi se corrompra et un nouveau groupe de Bédouins viendra prendre leur place. Les Perses seront les Bédouins de Crésus et, d’une certaine façon, les Macédoniens d’Alexandre le Grand seront ceux de la Perse achéménide.

Xénophon qui, on le voit, admirait Cyrus le jeune, était encore plus “fan” de ce grand Cyrus, au point qu’il a écrit tout un ouvrage, la Cyropédie (Κύρου παιδεία), c’est-à-dire L’éducation de Cyrus que certains considèrent comme le premier roman historique et qui est aussi une réflexion sur le roi idéal.

Ainsi, pour des Grecs comme Hérodote et Xénophon qui avaient voyagé, les Perses n’étaient, ni de “gros barbares”, ni des hommes amollis par le luxe : exotiques, certes, mais aussi fascinants et dont il y a peut-être quelque chose à apprendre.

édition anglaise de la Cyropédie

Mare nostrum

Cette belle photo de la mer Égée nous montre non seulement la mer et ses îles, mais aussi la Grèce continentale et l’ouest de l’Asie Mineure, maintenant la Turquie. C’est la scène sur laquelle se jouent les œuvres des grands historiens classiques, Hérodote, Thucydide et Xénophon. Si, pour les Romains, la Méditerranée était Mare nostrum, pour les Grecs, c’était la mer Égée.

Non seulement toutes les îles étaient grecques, mais aussi toute la frange nordique de la Thrace, jusqu’à Byzance, et toute la côte ouest de la Turquie. Et bien que les villes d’Asie Mineure fussent simplement des “colonies”, elles jouaient un rôle essentiel dans la vie économique et culturelle de la Grèce toute entière. Parmi les grands philosophes pré-socratiques, on trouve Démocrite d’Abdère (et Protagoras) en Thrace et, en Asie Mineure, Thalès et Anaximandre de Milet et Héraclite d’Éphèse.

Pour être vraiment complet, à la mer Égée il faut ajouter la mer Ionienne et la Grande Grèce, c’est-à-dire le sud de l’Italie et la Sicile, avec Pythagore, né à Samos, mais établi à Crotone, Empédocle d’Agrigente en Sicile, puis Parménide et Zénon d’Élée et parmi les sophistes mis en scène par Platon, Gorgias de Léontium.

Prodicos, lui, est de Céos, une île au sud-est de l’Attique, et Hippias vient d’Élis, dans l’ouest du Péloponnèse : le seul de tous les personnages cités à venir de la Grèce “continentale”.

Quant à Hérodote, il est d’Halicarnasse, en Asie Mineure et son histoire commence par : “Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête… (Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε…)” Mais plus tard, il était devenu citoyen de Thouroï, dans le sud de l’Italie, ce qui montre bien l’importance de toutes ces colonies pour la culture hellénique (d’ailleurs, l’édition des “Belles Lettres” qui fait référence en France, dit : “Hérodote de Thouroï”, se basant sans doute sur un autre manuscrit). Finalement, de toutes les villes continentales, c’est essentiellement Athènes qui la portera à son plus haut niveau.

Une caractéristique essentielle des villes grecques d’Asie Mineure et d’être directement en contact avec une autre grande civilisation, la Perse, à la différence de celles de Grande Grèce (soit dit sans vouloir vexer personne, en particulier les Carthaginois) Aussi, lorsque les auteurs grecs utilisent le mot “barbare” pour désigner les Perses, ils ne le prennent pas du tout dans son sens actuel et les considèrent sur un pied d’égalité. Dans la suite de la phrase citée plus haut, Hérodote dit qu’il veut conserver le souvenir des grands et étonnants exploits accomplis par les Grecs et les barbares (τὰ μὲν Ἕλλησι τὰ δὲ βαρβάροισι) et dans Le Banquet de Platon (209e), Socrate, évoquent les grands hommes, soit grecs, soit barbares (καὶ ἐν Ἕλλησι καὶ ἐν βαρϐάροις), ce qui est un écho, peut-être conscient, d’Hérodote : les deux peuples sont cités au même niveau.

Les relations entre les deux cultures sont toujours un peu difficiles, mais en fait, souvent pacifiques, pourvu que les cités grecques, bien établies avant l’expansion perse, paient un tribut. Par ailleurs, les Perses ne sont pas du tout marins. Quand ils ont besoin d’une marine, ils utilisent des Ioniens, comme dans leur campagne contre les Scythes (livre V) où ceux-ci leurs construisent des ponts de bateaux, et lorsqu’ils attaquent Milet, en 494 (6.6), ce sont des Phéniciens, des Égyptiens, des Cypriotes et des Ciliciens (la Cilicie est une province d’Asie Mineure, à peu près au nord de Chypre) qui équipent leurs navires. Après l’échec de la révolte de l’Ionie, ce sont surtout les Phéniciens qui ravagent les villes de l’Hellespont (les Dardanelles), de la Chersonèse de Thrace (la péninsule de Gallipoli) et de la Propontide (la mer de Marmara), jusqu’à Byzance. Enfin, pour la grande campagne de Xerxès qui se termine à la bataille de Salamine (7.89-sq.), leur marine est composée des mêmes, plus de Ioniens et de Doriens d’Asie. Ceci dit, ces bateaux transportaient aussi des combattants perses, l’équivalent d’une infanterie de marine.

C’est sans doute ce caractère terrien des Perses qui explique que les Grecs aient pu dominer toute la mer Égée. Quand on lit Thucydide et les Helléniques de Xénophon, on voit les trières athéniennes et lacédémoniennes écumer les îles et passer rapidement de Samos, à Chios, à Lesbos, jusqu’à l’Hellespont (les Dardanelles) et Byzance (il faut, pour lire ces auteurs, avoir une bonne carte à portée de main, sans quoi on est vite perdu). On comprend alors pourquoi, aujourd’hui encore, la mer Égée est une mer grecque, qui s’étend jusqu’aux îles toutes proches de la côte turque. En conséquence, il est facile pour les réfugiés venus de Syrie de passer en Grèce, donc dans l’Union Européenne, et c’est ainsi que Lesbos est devenue plus connue pour ses tristes camps de réfugiés que pour la poétesse Sappho.

Ici, comme dans tant d’autres pays, l’histoire a de profondes racines.

Note : les meilleures cartes que je connaisse pour les historiens classiques sont dans le volume de la Pléiade consacré à Thucydide et Hérodote. Elles conviennent aussi parfaitement pour les Helléniques (et même pour certaines pièces de Racine !)

La gloire de Sparte

Je n’ai jamais été un grand admirateur de Sparte. Même si l’éducation que, adolescent, j’ai reçue aux Enfants de Troupe n’était pas à proprement parler spartiate, elle a suffit pour que je regarde avec la plus grande méfiance tout ce qui est enrégimentement et militarisme. Et quand je lis La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, je suis toujours pour les Athéniens, malgré leur arrogance et leur impérialisme, voire leur stupidité.

Lorsque commencent les Helléniques de Xénophon, qui reprennent là où Thucydide s’était arrêté, la lutte est encore indécise, mais Athènes est affaiblie par le désastre de Sicile et les Lacédémoniens, ces terriens, sont devenus d’excellents marins. Après le désastre naval d’Aigos Potamos dans l’Hellespont, c’est-à-dire les Dardanelles (405 av. J.-C.), la partie est finie et Lacédémone définitivement victorieuse de cette guerre interminable. Pendant les trois décades qui suivent, les Lacédémoniens vont être les “gendarmes” de la Grèce, intervenant à droite et à gauche pour rétablir l’ordre, leur ordre. Mais Thèbes monte en puissance et, en 371, à la bataille de Leuctres en Béotie, les Lacédémoniens subissent une sévère défaite qui sonne le glas de leur hégémonie : ils ne font plus peur, d’autant que le roi Agésilas, auteur de tant de victoires, est maintenant vieux.

Après leur victoire, les Thébains pénètrent dans le Péloponnèse et, poussés par leurs alliés locaux, en particulier les Arcadiens [on voit sur la carte que l’Arcadie est juste au nord de la Laconie], ils entrent dans le territoire des Lacédémoniens. C’est le moment de rappeler que les auteurs grecs, surtout Thucydide et Xénophon, parlent beaucoup plus des Lacédémoniens que des Spartiates, Lacédémone étant le nom de la cité-état et Sparte celui de la ville elle-même (un peu la même différence qu’entre Monte Carlo et Monaco). Hérodote, lui, utilise plutôt Sparte et Spartiates.

On voit sur la carte que les Lacédémoniens occupaient surtout la vallée isolée de l’Eurotas où, dans ce coin “paumé” du Péloponnèse, ils étaient bien protégés des attaques venant de l’extérieur. Mais cette fois-ci les Thébains ont franchi un col, au nord, et descendent dans la vallée (6.5.27) :

Et tout d’abord, ils incendièrent et mirent à sac Sellasia [voir la carte, juste au nord de Sparte]. Puis arrivant dans la plaine, ils établirent leur camp dans l’enclos sacré d’Apollon. Le lendemain ils se remirent en route. Mais ils n’essayèrent pas de traverser le pont sur l’Eurotas pour attaquer la ville, car dans le temple d’Athéna Protectrice ils voyaient les hoplites adverses.

Je dois avouer que, malgré mon peu d’admiration pour Sparte, je trouve ce moment assez poignant :

Ils continuèrent, gardant l’Eurotas sur leur droite, incendiant et pillant des demeures richement pourvues en biens. Les femmes de la ville ne supportaient pas le spectacle de la fumée des incendies, car elles n’avaient jamais vu d’ennemis ; les Spartiates, eux, dont la ville ne possédait pas de murailles [ἀτείχιστον ἔχοντες τὴν πόλιν], étaient en position de place en place, bien peu nombreux — et cela se voyait — et montaient la garde.”

Les magistrats décidèrent aussi de proclamer aux Hilotes [ceux qui habitaient la région avant l’arrivée des Spartiates et qui étaitent devenus leurs serfs] que quiconque voudrait prendre les armes et rejoindre les rangs, aurait l’assurance de devenir libre s’il combattait avec eux. Mais on dit qu’aussitôt plus de six mille s’inscrivirent, si bien que, lorsqu’ils se trouvèrent rassemblés, ils leurs firent peur et leurs parurent trop nombreux [une révolte des Hilotes était le cauchemar permanent des Lacédémoniens] ; cependant, comme les mercenaires d’Orchomène leur restèrent fidèles et qu’ils reçurent le renfort des forces de Phlius, de Corinthe, d’Épidaure, de Pellène [toutes villes du Péloponnèse] et de quelques autres villes, ils redoutèrent alors moins ceux qui s’étaient enrôlés.”

Je ne peux m’empêcher de sourire en voyant les fiers Spartiates forcés de demander l’aide des Hilotes qu’ils traitaient comme des chiens et dont, dans leur moment de plus grand danger, ils ont encore peur…

Lorsque, continuant sa marche, l’armée arriva vis-à-vis d’Amyklae [au sud de Sparte, voir carte], alors elle traversa l’Eurotas. Et tandis que, quelque fût l’endroit où ils campaient, les Thébains coupaient autant d’arbres qu’ils le pouvaient et les entassaient devant leurs lignes pour se protéger, les Arcadiens n’en faisaient rien et, laissant leur équipement, partaient piller les maisons.”

Les Arcadiens ne sont pas présentés de façon très flatteuse… Mais les Spartiates restent dangereux :

Le troisième ou quatrième jours, les cavaliers [Thébains et alliés] arrivèrent à l’hippodrome de “Poséidon qui embrasse la Terre” en bon ordre. […] Les cavaliers lacédémoniens, qui paraissent bien peu nombreux, étaient disposés face à eux. Les plus jeunes des hoplites, environ trois cents, s’étant mis en embuscade dans le sanctuaire des Tyndarides [Castor et Pollux], en sortirent en courant, tandis que leur cavalerie s’élançait. Les ennemis n’attendirent pas le choc, mais firent volte-face. Voyant cela, beaucoup parmi les fantassins prirent aussi la fuite. Cependant, une fois que les poursuivants se furent arrêtés et que l’armée thébaine tint bon, ils établirent à nouveau leur campement.

Puis l’armée continue à descendre la vallée de l’Eurotas, brûlant sur son passage les villes non protégées de remparts [ces villes devaient plutôt être des bourgades], jusqu’à atteindre Hélos, puis Gytheion, sur la côte, où les Lacédémoniens ont leur arsenal. Là, ils font pendant trois jours le siège de la ville.

Pendant ce temps, les Athéniens s’inquiètent. Ce n’est pas qu’ils portent les Lacédémoniens dans leur cœur, mais ils craignent la montée en puissance de Thèbes. Notons au passage que, malgré leur défaite dans la guerre du Péloponnèse, les Athéniens semblent avoir rapidement reconstitué une bonne partie de leurs forces. Après maints discours et délibérations, ils décident de se porter au secours de Sparte, ce qui aurait été inimaginable quelques décennies plus tôt. Ils désignent pour général un certain Iphicrate qui se hâte avec lenteur : lorsqu’enfin il arrive, les alliés des Thébains sont pour la plupart rentrés chez eux (pas bien loin, puisqu’ils sont du Péloponnèse) avec leur butin. Et les Thébains aussi commencent à vouloir rentrer chez eux, d’une part parce qu’ils voient leur armée et leurs vivres diminuer, d’autre part, parce que c’est le début de l’hiver. Sparte aura donc échappé au pire.

Presque dix ans plus tard, en 362, Sparte va encore “avoir chaud”. Le fameux général thébain Épaminondas est revenu dans le Péloponnèse pour attaquer la ville de Mantinée, en Arcadie, qui s’est alliée aux Spartiates. Ceux-ci ont envoyé le plus gros de leurs forces dans la région et Épaminondas, profitant de la situation, se lance dans un raid-surprise sur Sparte, quasiment sans défense. Heureusement, le vieux roi Agésilas a pu être prévenu à temps et revient avant lui, mais avec très peu de troupes. Les Thébains attaquent d’une hauteur, donc d’une position favorable, mais Sparte sera sauvée de justesse (7.5.12) :

Quant à ce qui passa à ce moment, il est permis de l’attribuer à une divinité, ou de dire que nul ne peut résister à des hommes désespérés. En effet, lorsque Archidamos [un Lacédémonien], ayant moins de cent hommes, eut franchi ce qui paraissait être un obstacle [on ne sait pas lequel] et se mit à monter la pente contre l’ennemi, alors les “cracheurs de feu” [οἱ πῦρ πνέοντες], eux qui avaient vaincu les Lacédémoniens, eux qui étaient de loin les plus nombreux et qui en outre occupaient une position dominante, ne soutinrent pas l’assaut des hommes que menait Archidamos, mais firent volte-face. Et les premiers dans la troupe d’Épaminondas furent tués. Mais quand, se réjouissant de leur victoire, ceux de la ville continuèrent leur poursuite plus loin qu’il ne fallait, eux aussi furent tués. C’est comme si la divinité avait déterminé jusqu’à quel point elle leur donnait la victoire. Alors Archidamos éleva un trophée à l’endroit où ils avaient vaincu et, sous couvert d’une trêve, rendit ceux des ennemis qui étaient tombés là [élever un trophée de victoire et rendre les cadavres sont les deux activités essentielles après une bataille].”

Les dieux veulent bien aider les hommes, mais ils ne veulent surtout pas qu’ils se croient tout permis. Cependant, Épaminondas n’insiste pas, craignant l’arrivée de renforts pour les Spartiates. Il se retire près de Mantinée où, quelques jours plus tard, une bataille a lieu, où Lacédémoniens et Athéniens sont encore alliés. Épaminondas est en train de la gagner, lorsqu’il est tué, ainsi que ses deux lieutenants, si bien que les Thébains se désorganisent et que la bataille se termine sur une sorte d’ex-aequo (7.5.26) :

Le dieu fit en sorte que les deux côtés érigérent chacun un trophée, comme s’il avait été victorieux et qu’aucun des deux n’empêcha l’autre de le faire, que chacun des deux rendit les cadavres sous couvert d’une trêve, comme s’ils avaient été victorieux, et que chacun des deux les reçut sous couvert d’une trêve, comme s’ils avaient été vaincus.”

Rien n’est donc résolu (7.5.27) : “Après la bataille, la confusion et le désordre furent encore plus grands qu’auparavant dans la Grèce.” Philippe de Macédoine mettra tout le monde d’accord, mais c’est une partie de l’histoire que Xénophon n’a pas connue : “J’ai écrit jusqu’à ce point et je m’arrête ; peut-être un autre prendra-t-il la peine de raconter la suite ?

On a vu qu’Athènes s’était rapidement remise de sa défaite et restait une des plus grandes cités grecques. Au contraire, sa puissance militaire réduite, Sparte n’est plus grand chose, même si, Philippe ayant étendu sa domination à toute la Grèce, elle restera la dernière cité indépendante (peut-être, une fois de plus, à cause de sa position géographique : elle ne le gênait en rien). Et aujourd’hui, il ne reste quasiment rien de Sparte, alors qu’Athènes est capitale de la Grèce. D’un autre côté, Sparte est resté un mythe puissant, largement alimenté par des écrivains athéniens, à commencer par Thucydide et Xénophon. La gloire de Sparte et celle d’Athènes sont ainsi intimement liées.

On peut laisser le mot de la fin à Thucydide (1.10.2) :

Si la ville des Lacédémoniens était désertée et s’il ne restait que les fondations des temples et bâtiments, je crois que longtemps plus tard les gens qui nous suivront auront du mal à croire à sa puissance, malgré sa renommée […]. Si la même chose arrivait à Athènes, on imaginerait sa puissance être deux fois plus grande qu’elle ne l’était d’après ce que l’on peut en voir.”

Les anti-grecs

Dans l’Anabase, nous avons vu les Dix Mille traverser les monts Kaçkar avant d’arriver, enfin, à Trapezous, sur la Mer Noire. Mais leurs tribulations ne sont pas terminées, car si plusieurs colonies grecques s’égrènent le long de la côte, le reste du pays est occupé par des autochtones qui ne sont pas forcément ravis de voir débarquer cette bande d’aventuriers (au dernier comptage, à Cerasous, juste après Trapezous, ils sont encore 8600 (5.3.3)).

Ils doivent alors traverser le territoire des Mossynoeciens (Μοσσύνοικοι) qui refusent de les laisser passer (ce nom grec signifie : “ceux qui habitent dans des tours en bois”). Mais, profitant de dissensions internes, ils s’allient avec une partie d’entre eux, prennent la forteresse où demeurait leur roi et peuvent voyager en paix chez leurs nouveaux alliés. Mais ceux-ci sont vraiment bizarres !

Tandis qu’ils progressaient en territoire ami, on leur montraient les enfants des meilleures familles qu’on engraissait en les nourrissant de noix bouillies. Ils étaient délicats et extrêmement blancs et il s’en fallait de peu qu’ils ne soient aussi larges que longs. Ils avaient le dos bigarré et le devant entièrement tatoué de motifs floraux. (5.4.32)”

Peut-on imaginer un portrait plus opposé à celui des jeunes Grecs de bonnes familles, tels que ceux qui fréquentent Socrate ? Ceux-ci sont sportifs, donc minces et bronzés, et le tatouage semble leur avoir été étranger : chez eux, ce sont plutôt certains esclaves et prisonniers qui pouvaient être marqués (au fer rouge, plutôt que par piqûres). De même, Hérodote (5.6) note avec étonnement à propos des Thraces “et ils considéraient comme nobles ceux qui étaient tatoués, comme vils ceux qui ne l’étaient pas”. On connaît l’importance du tatouage dans de nombreuses cultures.

Pas étonnant que les Grecs soient choqués :

Et les soldats disaient que cette contrée était la plus barbare de celles qu’ils avaient traversées et celle dont les coutumes étaient les plus éloignées de celles des Grecs. (5.4.34)”

Il faut dire que les adultes sont aussi exotiques que les enfants : “Ils essayaient aussi de forniquer au vu de tous avec les femmes (ἑταίραι) qui accompagnaient les Grecs ; c’est en effet là leur coutume (5.4.33)”. Comme Xénophon l’explique un peu plus loin : “En effet, ils faisaient en public ce que les autres feraient dans la solitude et, quand ils sont seuls, ils se comportent comme s’ils étaient avec d’autres.”

Et, comme pour les enfants, leur blancheur étonne les Grecs : “Hommes et femmes étaient tous blancs”. Pourtant, ces gens vivaient certainement au grand air. Faut-il supposer qu’ils se teignaient le corps ?

Dans tout cela, il y a probablement des choses que Xénophon n’a pas comprises, d’autant plus qu’il communiquait avec eux par l’intermédiaire d’un interprète dont nous connaissons même le nom : Timésithe, qui était aussi le “chargé d’affaire” (πρόξενος, même racine que dans “proxénète”) des Mossynoeciens à Trapezous. Ce que nous voyons surtout, dans ce passage comme dans bien d’autres, c’est le sentiment de culture commune de ces mercenaires qui pourtant venaient d’un peu toute la Grèce, souvent de cités ennemies, comme Sparte et Athènes : ils étaient des Hellènes (Ἕλληνες).

Note : sur la carte qui illustre cette page, on voit les villes de Trapezous et Cerasous (des colonies de Sinope, tout à gauche) et, juste en-dessous, le territoire des Mossynoeciens. Cette carte est d’origine allemande et on remarque des différences avec le français dans la transcription des noms propres grecs.

Le grec du professeur Cottard

Dans Sodome et Gomorrhe, quatrième tome de À la recherche du temps perdu, Proust décrit le petit train qui va de Balbec à Doncières et que les “fidèles” empruntent pour aller dîner chez les Verdurin, à La Raspelière. Les bavardages vont bon train et Cottard confie : “Le sage est forcément sceptique. Que sais-je ? ‘γνῶθι σεαυτόν’, disait Socrate. C’est très juste, l’excès en tout est un défaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi à faire durer le nom de Socrate jusqu’à nos jours.” Et un peu plus loin : “Mais enfin, je reconnais que Socrate et le reste, c’est nécessaire pour une culture supérieure, pour avoir des talents d’exposition. Je cite toujours le γνῶθι σεαυτόν à mes élèves pour le premier cours. Le père Bouchard qui l’a su m’en a félicité”.

Cottard croit-il que “que sais-je” est la traduction de “γνῶθι σεαυτόν” ? C’est probable. Pourtant, l’expression grecque signifie “connais-toi toi-même”, ce qui est très différent. Et elle n’était pas de Socrate : c’était une inscription gravée sur le temple d’Apollon à Delphes. Il est vrai que Socrate la cite au moins deux fois. La première, chez Platon dans Protagoras (343b) : “Et se rassemblant tous, ils dédièrent la fleur de leur savoir à Apollon, dans son temple de Delphes, où ils inscrivirent ces sentences que tout le monde répète, “Connais-toi toi-même” et “Rien en excès”.

“Ils”, se sont les Sept Sages de la Grèce. La seconde citation se trouve dans les Mémorables de Xénophon, où Socrate se réfère aussi à cette inscription (4.2.24) :

— Dis-moi, Euthydème, est-ce que tu es déjà allé à Delphes ?
— Même deux fois, par Zeus !
— As-tu remarqué le “Connais-toi toi-même” gravé quelque part sur le sanctuaire ?
— Tout à fait.”

Suit une discussion sur ce que signifie cette formule. Quant à “l’excès en tout est un défaut”, cette formule fait plutôt penser à Aristote qu’à Platon. Ou alors, c’est peut-être un souvenir de la seconde inscription du temple d’Apollon, déjà citée par Platon : “μηδὲν ἄγαν”, “rien en excès”.

Pour en revenir au “Que sais-je ?”, sauf erreur, ni Platon, ni Xénophon ne le mette dans la bouche de Socrate. La formule vient de Montaigne, dans l’Apologie de Raimond de Sebonde, au livre II des Essais : “Cette fantaisie est plus seurement conceue par interrogation : Que sçay-je ? comme je le porte à la devise d’une balance” (p. 537 de la nouvelle édition de la Pléiade). Selon les notes de cette édition, il avait fait frapper des jetons qui portaient au revers une balance avec l’inscription “ΕΠΕΧΩ” qui veut dire : “Je suspends [mon jugement]” et qui est en fait une formule pyrrhonienne, correspondant bien à l’esprit de ce chapitre des Essais. “Que sçay-je ?” en est donc une interprétation plutôt qu’une traduction.

Socrate dit quand même quelque chose d’approchant, mais de différent, dans son Apologie. Parlant d’un “sage” avec qui il était allé discuter il dit : “mais celui-ci croit savoir quelque chose alors qu’il ne le sait pas, tandis que moi, ce que je ne sais pas, je ne crois pas non plus le savoir (21d).” Et deux lignes plus loin, il répète à peu près la même chose : “ἃ μὴ οἶδα οὐδὲ οἴομαι εἰδέναι”. De même, dans Le sophiste, l’Étranger d’Élée affirme (229c) que la plus grande forme d’ignorance est de “ne pas vraiment savoir ce que l’on croit savoir (τὸ μὴ κατειδότα τι δοκεῖν εἰδέναι)”. On voit que la position de Socrate n’est pas un scepticisme absolu, comme tous les dialogues de Platon le démontre abondamment. Pour lui, savoir qu’on ne sait pas, est juste l’indispensable première étape de l’acquisition d’une connaissance (comme il le montre dans l’exemple de l’esclave de Ménon).

Dans tous les cas, on voit que les souvenirs du professeur sont extrêmement confus et qu’il raconte n’importe quoi avec beaucoup d’assurance. Il est vrai que, dès sa première apparition dans Un amour de Swann, il est présenté comme un parfait imbécile, une fois sorti du domaine médical.

Formation militaire

Les mercenaires grecs dont Xénophon raconte l’histoire dans Anabase étaient des hoplites, c’est-à-dire des guerriers armés d’un bouclier, d’une lance et d’une épée, revêtus d’un casque, d’une cuirasse thoracique et de protège-tibias. Surtout, ils combattaient unis en un groupe compact, la phalange. Ceci leur donnait une force de frappe à laquelle les Perses, plus légérement armés, moins organisés, ne pouvaient résister, ce qui explique leur succès, hélas sans suite, à la bataille de Cunaxa où Cyrus sera tué. On dit qu’Anabase aurait donné à Alexandre le Grand confiance en sa capacité à vaincre les Perses avec sa phalange macédonienne (une amélioration de la phalange des hoplites) et ce n’est pas étonnant : cette idée vient immédiatement à l’esprit en lisant Xénophon.

Notons en passant que les fameux chariots perses armés de faux (ἄρματα δρεπανηφόρα), dont j’avais entendu parlé avec un frisson lorsque j’étais enfant, ne semblent pas bien dangereux à Xénophon qui les a vu à l’œuvre à cette bataille (1.8.20) :

Les chariots se ruèrent, les uns au milieu des ennemis mêmes, les autres, sans cochers, contre les Grecs [les Perses étaient en fuite, et c’était donc la pagaille parmi leurs chariots]. Ceux-ci, les voyant venir, s’écartaient. L’un des Grecs cependant, fut surpris, étant comme frappé de stupeur au milieu d’un champ de course, mais on dit qu’il ne souffrit aucun mal.

Cependant le hoplite a un handicap : son équipement est lourd et il se fatigue vite. Ceci se fait durement sentir lorsque la vraie retraite commence, après la disparition des principaux généraux, tombés dans le guet-apens de Tissapherne. L’armée grecque est uniquement composée de hoplites (ce sont eux qui intéressaient Cyrus) et de peltastes (équipés plus légérement que les hoplites, donc quand même plus mobiles, armés de javelots et d’une épée). Les soldats vont en formant un rectangle au milieu duquel sont protégés les animaux de traits, le bagage et tous les non-combattants nécessaires à la vie quotidienne d’une telle armée : l’intendance en quelque sorte. On peut imaginer à quelle vitesse l’armée avançait !

Dès les premiers jours, cette formation est harcelée par les Perses : ils n’osent pas s’approcher des Grecs, mais les archers et les frondeurs les accablent à distance. Dès que les hoplites s’élancent sur eux, ils s’enfuient facilement, étant plus légers, si bien que ceux-là se fatiguent pour rien. Aujourd’hui, les frondeurs peuvent paraître un peu folkloriques, mais une pierre habilement lancée et reçue en pleine figure, ça faisait très mal : c’est avec une fronde que David a tué Goliath. Du coup, les archers qu’avaient les Grecs, des Crétois et des Scythes, devaient rester cachés derrière les rangs de hoplites et la portée de leurs arcs n’était plus assez longue pour atteindre les ennemis ; et les javelots des peltastes avaient encore moins de portée. La situation était intenable.

Xénophon, qui commande l’arrière-garde et les autres généraux décident de créer une cavalerie et un corps de frondeurs. Parmi les hoplites, il y en avait de Rhodes, réputés comme excellents frondeurs (de même que les Crétois étaient considérés comme les meilleurs archers du monde grec). On leur propose de revenir à leur premier talent et on forme ainsi un corps de deux cents frondeurs. Détail technique, ceux-ci avaient la particularité de lancer des pierres plus petites que celles des Perses, mais qui allaient beaucoup plus loin ; ils étaient même habiles à utiliser des billes de plomb (3.3.17). On rassemble aussi une cinquantaine de chevaux, certains récupérés auprès de Perses tués, et on crée une petite cavalerie (3.3.20). L’armée peut alors repartir, ayant maintenant la possibilité de répondre efficacement au harcèlement des Perses. Même Tissapherne, avec des troupes nombreuses, n’ose pas les attaquer.

Trois siècles plus tard, chez les Romains, les choses n’avaient pas beaucoup changé. Dans le livre II de la “Guerre des Gaules”, alors que le camp de Bibrax (probablement près de Laon) est assiégé par les Belges, on lit : “Au milieu de la nuit, César […] envoya au secours des assiégés des Numides [excellents cavaliers], des archers crétois [encore eux !] et des frondeurs baléares. (Numidas et Cretas sagittarios et funditores Baleares… 2.7)” Et, un peu plus tard (2.10), alors que les Belges essayent de traverser l’Aisne à gué, ce qui crée un goulot d’étranglement : “César passa le pont avec toute sa cavalerie et ses Numides légèrement armés, ses frondeurs et ses archers et se hâta contre eux”. Les troupes auxiliaires qui accompagnaient les légions avaient donc la même composition que celles des “Dix-mille” et il est clair que ce panache d’aptitudes variées et complémentaires est essentiel à l’efficacité d’une armée (je crois que c’est encore le cas de nos jours…)

Pour en revenir à Alexandre le Grand, voici encore une remarque de Xénophon qui a dû l’inspirer : “Et il était visible, à qui y prêtait attention, que l’empire du Roi était puissant par le nombre de contrées et d’hommes, faible par la longueur des routes et la dispersion des forces, si quelqu’un lui faisait une guerre basée sur la vitesse. (1.5.9)” Xénophon nous aide donc à mieux comprendre les succès d’Alexandre qui, au premier abord, nous paraissent incroyables.

Note : l’illustration montre un hoplite, dont on reconnaît l’équipement, peint sur une céramique grecque du Ve siècle avant notre ère (Wikimedia Commons).

Qui était Ménon ?

Même si Ménon a donné son nom à un dialogue de Platon, nous apprenons très peu de choses sur lui à travers le texte même, comme d’ailleurs pour la plupart des autres personnages que Platon a mis en scène. En revanche, pour Ménon nous avons une autre source d’information : l’Anabase de Xénophon.

Il faut brièvement rappeler l’histoire : le jeune Cyrus, gouverneur (satrape) d’une partie de l’Asie Mineure qui se trouve dans l’actuelle Turquie, décide de se révolter contre son frère devenu Roi et commence par rassembler discrètement différentes troupes de mercenaires grecs, pour se composer une armée de plus de dix milles hommes (sans compter les Perses). Ménon est un jeune général thessalien qui le rejoint avec mille cinq cents hommes, alors que Cyrus s’est mis en route depuis quelques jours. Cette marche les emmènera à proximité de Babylone où aura enfin lieu la confrontation entre les deux frères. Les Grecs enfoncent la partie de l’armée perse qui leur fait face et pensent la bataille gagnée, mais Cyrus, se jetant sur son frère, est tué d’un coup malheureux. Brusquement, les Grecs se retrouvent isolés en pays ennemi. Ils refusent de se rendre et commencent leur retraite. Tissapherne, un autre satrape d’Asie Mineure qui n’a pas pris le parti de Cyrus et qui va suivre le même chemin avec ses troupes pour rentrer dans sa province, prétend les accompagner et leur porter assistance. Cependant, au fil des jours, il devient de plus en plus évident qu’il n’attend qu’une occasion pour leur tomber dessus et les relations entre les deux groupes se tendent.

Inquiet, Cléarchos, le général qui a été choisi pour mener l’ensemble des troupes grecques (un Lacédémonien, bon soldat mais un peu naïf), demande une entrevue à Tissapherne pour tenter d’éclaircir l’atmosphère. Le satrape accepte avec empressement. Cléarchos lui fait un grand discours auquel Tissapherne répond en disant qu’il est vraiment heureux de ces paroles et en protestant, lui aussi, de sa bonne foi. Il propose donc à Cléarchos de revenir le lendemain avec ses généraux pour dissiper définitivement tous les soupçons. Le lendemain, il retourne donc voir le satrape avec quatre autres généraux. Ils sont invités dans sa tente et, à un signal, immédiatement faits prisonniers. Ils seront plus tard livrés au Roi et décapités. L’un d’eux est Ménon.

Le récit de ce traquenard ne prend que quelques lignes et Xénophon le poursuit par un portrait de chacun des cinq généraux qui ont perdu la vie. Celui de Ménon est très négatif. Léon Robin, dans l’édition de “La Pléiade”, remarque que ce portrait est peut-être sujet à caution et W. Lamb dit à peu près la même chose dans l’édition bilingue de la “Loeb Classical Library”.

Xénophon l’accuse surtout d’être prêt à tout pour acquérir des richesses : “Μένων δὲ ὁ Θετταλὸς δῆλος ἦν ἐπιθυμῶν μὲν πλουτεῖν ἰσχυρῶς, ἐπιθυμῶν δὲ ἄρχειν, ὅπως πλείω λαμβάνοι, ἐπιθυμῶν δὲ τιμᾶσθαι, ἵνα πλείω κερδαίνοι. (2.6.21) : Il était évident que Ménon le Thessalien désirait fortement les richesses, qu’il désirait des postes de commandement afin de prendre plus et qu’il désirait les honneurs afin d’en tirer plus de profit.”

Chez Platon, Ménon déclare (77b) que la vertu consiste à désirer les belles choses (“ἐπιθυμοῦντα τῶν καλῶν”) et à être capable de se les procurer (“δυνατὸν εἶναι πορίζεσθαι”), définition un peu bizarre que Socrate n’aura aucune peine à démolir. Pour Ménon, l’acquisition de richesses et d’honneurs est une vertu et, poussé par Socrate, il confirme : “”καὶ χρυσίον λέγω καὶ ἀργύριον κτᾶσθαι καὶ τιμὰς ἐν πόλει καὶ ἀρχάς.(78c) : Et acquérir de l’or et de l’argent, dis-je, et des honneurs dans la cité et du pouvoir.”

Si l’on compare les deux phrases, on retrouve exactement les mêmes trois éléments : richesses, pouvoir et honneurs. À croire que l’un des deux auteurs s’est inspiré de l’autre ! Ceci dit, bien des jeunes gens de bonne famille, à Athènes ou dans toute autre cité, auraient sans doute pu formuler les mêmes souhaits qui sont, après tout, banals pour des ambitieux. Mais il est amusant de voir le Ménon de Platon les citer comme éléments de la vertu !

Est-ce que Xénophon exagère dans son portrait à charge ? C’est bien sûr possible. Mais il ne faut pas oublier qu’il est plus facile de juger la réelle valeur d’une personne au cours d’une difficile campagne militaire, plutôt que sur l’agora d’Athènes, où on se promène avec sa petite suite et où on discute avec les uns et les autres…

Après cette catastrophe et un moment de flottement, les Grecs reprennent leur retraite, presque désespérée : c’est sans doute la partie la plus passionnante du texte de Xénophon, dont j’ai déjà donné deux aperçus (Le revenant et Le miel qui rend fou) qui ne seront pas les seuls.

Quant à Ménon, selon Ctésias (un Grec qui servait de médecin à Artaxerxès), il n’aurait pas été tué en même temps que les autres généraux, mais épargné. Xénophon, lui, dit qu’effectivement il n’a été tué qu’au bout d’un an, mais qu’entre temps il a été longuement torturé. Bien entendu, il ne peut parler que par ouï-dire. Les deux versions sont compatibles avec les accusations de Cléarchos, selon lesquelles il jouait un double jeu avec les Perses. Dans la version d’Anabase, celui-ci aurait mal tourné : après tout, les Grecs ont réussi à s’échapper.

Note : la carte qui illustre cette page montre la première partie du trajet des Grecs, depuis Sardes (aujourd’hui Sart en Turquie, un site archéologique à 85 km à l’est d’Izmir), jusqu’à Counaxa (en Irak, pas très loin de Bagdad).

Le revenant

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Au livre IV d’Anabase, les dix mille mercenaires grecs dont Xénophon raconte la retraite vers la Mer Noire traversent l’Anatolie en plein hiver, marchant souvent dans une neige épaisse (ce qui montre que le climat n’a pas trop changé depuis cette époque). Xénophon en profite pour décrire l’ophtalmie des neiges (4.5.12-14) et remarquer qu’elle peut être évitée ou mitigée si, en marchant, on fixe les yeux sur quelque chose de sombre, ce qui reste une bonne recommandation. Il s’agit probablement là de la première description de cette affection toujours possible aujourd’hui, si l’on oublie ses lunettes de soleil… D’autres soldats ont les pieds gelés et les ennemis sont sur leurs talons : pendant quelques jours, c’est presque la retraite de Russie…

Dans le livre V, Xénophon revient sur ce moment de la traversée. En effet, un soldat (qui conduisait une mule) l’accuse, devant toute la troupe, de l’avoir frappé. Pour s’expliquer, Xénophon engage avec lui ce dialogue (5.8.8-11) :
“Un homme restait en arrière parce qu’il n’était plus capable de marcher. De cet homme, je savais seulement qu’il était l’un d’entre nous ; je t’ai forcé à l’emporter afin qu’il ne meure point ; en effet, il me semble bien que l’ennemi nous suivait de près.
“L’homme acquiesça.
“Cependant, dit Xénophon, après t’avoir envoyé en avant, je t’ai rattrapé alors que j’accompagnais l’arrière-garde : tu étais en train de creuser un trou pour enterrer l’homme. Je me suis arrêté pour te féliciter [on sait l’importance que les Grecs accordaient aux rites funéraires]. Alors que nous étions tous arrêtés, la jambe de l’homme se replia et tous ceux qui étaient présents s’écrièrent : “il est vivant !” et tu as dit : “tant qu’il veut, car moi, je ne le porte plus !”C’est alors que je t’ai frappé, tu as dit vrai. Il me semblait en effet que, de toute évidence, tu savais qu’il était vivant.
“Et alors, dit-il, n’en est-il pas moins mort, après que je te l’aie montré [encore vivant] une fois arrivés au campement ?
“Certes, répondit Xénophon, mais nous aussi nous mourrons tous : ce n’est pas une raison pour nous enterrer vivant !”

Ceux qui ont vu le film Le revenant d’Alejandro González Iñárritu (2015), avec Leonardo di Caprio, reconnaîtrons ce thème : un homme forcé d’assister un mourant essaye de l’enterrer vivant pour s’en débarrasser (et, coïncidence, dans les deux cas l’histoire se passe dans la neige). Il n’y a certainement aucune filiation directe entre les deux récits : ce type d’incident a dû se reproduire plus d’une fois dans l’histoire de l’humanité. Mais il s’agit d’une de ces histoires qui ont quelque chose de primordial et qui nous font frémir, comme l’a bien exprimé Edgar Poe dans sa nouvelle The Premature Burial, et c’est pour cela que cette histoire nous frappe.

En ce qui concerne Xénophon, tous les soldats, loin de le blâmer d’avoir frappé l’un des leurs, le félicitèrent pour son attitude, et s’écrièrent que le muletier aurait dû recevoir encore plus de coups ! Évidemment, c’est Xénophon qui raconte l’histoire et il lui est facile de se donner le beau rôle, mais de nos jours, les réactions auraient sans doute été les mêmes.

Le miel qui rend fou

Monts Kaçkar, chaine Pontique

C’est au chapitre 7 du livre 4 de l’Anabase de Xénophon que les Dix-Mille, ayant traversé une partie du Moyen-Orient et de l’Anatolie en territoires hostiles, aperçoivent enfin la Mer Noire de la crête d’une montagne et s’écrient : “Thalassa, thalassa !” (ou plutôt : Θάλαττα, θάλαττα, avec le τ attique). Mais ce n’est encore qu’une vision lointaine et il leur faudra marcher plusieurs jours dans cette région de montagnes avant d’atteindre la mer.
Au cours de ce trajet, ils font halte dans une région agréable où ils observent un phénomène étrange :

Les ruches étaient nombreuses en cet endroit et ceux des soldats qui mangeaient du miel perdaient la tête, vomissaient, avaient la diarrhée et ne pouvaient plus tenir debout. Ceux qui en avaient peu mangé paraissaient complètement ivres, tandis que ceux qui en avaient mangé beaucoup déliraient et que d’autres semblaient sur le point de mourir.
Ainsi, beaucoup gisaient, donnant l’impression d’une armée en déroute, et l’inquiétude était grande. Mais le lendemain personne n’était mort et à environ la même heure que celle à laquelle ils l’avaient perdu, il retrouvèrent l’esprit. Le troisième et le quatrième jour ils se relevèrent, avec l’allure d’hommes qui auraient été drogués (Anabase, 4.8.20-21).

On lit ceci en se disant : “Bon, encore une anecdote bizarre, comme il y en a tant dans les histoires anciennes”, et on passe à la suite. Elle m’est quand même tout de suite revenue à l’esprit lorsque, le 16 janvier de cette année, dans le journal anglais The Guardian, je suis tombé sur un article intitulé :
Creating a buzz: Turkish beekeepers risk life and limb to make mad honey“. L’article ne parle pas de l’anecdote de Xénophon, mais cite une semblable mésaventure survenue dans la même région à des soldats de Pompée, quelques trois cents ans plus tard, alors qu’ils poursuivaient l’armée de Mithridate.
Il apparaît que sur les pentes de ces montagnes se trouve une espèce de rhododendron (sans doute Rhododendron luteum) dont le nectar contient un puissant neurotoxique, la grayanotoxine, qui se retrouve ainsi dans le miel local. Aujourd’hui encore, des apiculteurs sont spécialisés dans ce miel intéressant à petites doses et qui coûte environ 300 euros le kilo.
Cette région est celle des monts Kaçkar, proche de la ville actuelle de Trabzon, l’ancienne Trébizonde qui, dans la Grèce ancienne, s’appelait Trapezous (Τραπεζοῦς) : c’est là que les Dix-Mille atteignent enfin la Mer Noire et une colonie grecque : les deux histoires se rejoignent donc à deux mille quatre cents ans de distance. Je dois dire que, trouver la solution de l’énigme du “miel qui rend fou” au hasard d’un journal grand public, m’a “soufflé” et a provoqué dans mon cerveau la décharge de je ne sais quelles endorphines : comme l’a dit Faulkner dans un contexte complètement différent, “le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé” !

Monts Kaçkar, Rhododendron luteum au premier plan

Note : Rhododendron luteum n’est pas précisé dans l’article, mais c’est l’espèce la plus probable. Elle est maintenant répandue dans les parcs et jardins, mais elle est endémique dans cette région. Cette photo a été prise sur place et je l’ai trouvée sur le site d’un randonneur qui a parcouru ces montagnes. L’espèce de rhododendron de jardin la plus commune, R. ponticum, contient aussi la grayanotoxine : ne laissez pas vos abeilles aller butiner n’importe où !