La défense Nuremberg

Nuremberg, 1945

L’expression “la défense Nuremberg” fait d’abord penser à une ouverture inédite aux échecs. En fait, c’est la transcription directe de l’expression anglaise “the Nuremberg defense” qui trouve son application dans un domaine très différent : la défense des criminels de guerre qui prétendent qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres, largement utilisée par les accusés du procès de Nuremberg. Ce fut aussi la principale ligne de défense d’Adolf Eichmann, lors de son procès à Jérusalem en 1961.

Mais cette défense était connue bien avant Nuremberg. Selon ce que j’ai lu sur Wikipedia, elle fut déjà utilisée, mais sans succès, lors de la cour martiale de trois officiers australiens en 1902, pendant la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud. D’autres exemples, remontant jusqu’au XVe siècle, sont aussi cités. Mais on peut aller encore beaucoup plus loin dans le temps…

Le discours le plus célèbre de Lysias, contemporain de Socrate et Platon, s’appelle “Contre Ératosthène”. Celui-ci était membre de la tyrannie des Trente, mise en place par les Spartiates après leur victoire définitive sur Athènes en 404. Très vite, un régime de terreur s’installa, dirigé entre autres contre les métèques (μέτοικοι), c’est-à-dire les étrangers installés à Athènes, qui n’avaient pas les droits de citoyens, mais qui pouvaient être riches et considérés, comme Céphale, le père de Lysias, que nous connaissons déjà. (Souvenons-nous, au passage, que dans la France du début du XXe siècle, ce mot était devenu, pour des gens comme Maurras et l’extrême-droite nationaliste et antisémite, une insulte dirigée contre les étrangers établis en France). Le frère de Lysias, Polémarque, celui qui, dans La République, invite Socrate a passer l’après-midi chez eux au Pirée, sera arrêté par Ératosthène, puis condamné à boire la ciguë (il semble que la mort par ce poison était plus pénible, avec troubles digestifs et vomissements, que ne le décrit Platon dans Phédon). On comprend donc le ton vindicatif du discours. À vrai dire, plus encore qu’un orateur, Lysias était un “logographe”, c’est-à-dire qu’il écrivait des discours pour les autres, comme, par exemple, le citoyen qui était accusé d’avoir arraché la souche d’un olivier sacré. À cette époque, il n’y avait pas d’avocat, chacun se défendait (ou accusait) lui-même, d’où l’utilisation de spécialistes pour rédiger des discours. Mais ici, c’est lui-même qui parle puisqu’il est l’accusateur d’Ératosthène.

Interrogeant son accusé, il lui demande :

As-tu arrêté Polémarque, oui ou non ? — J’ai fait, par crainte (δεδιώς), ce qui avait été ordonné (προσταχθέντα) par les autorités. — Étais-tu présent au Conseil où il a été question de nous ? — Oui. — Étais-tu d’accord avec ceux qui demandaient la mort, ou en désaccord ? — En désaccord. — Afin qu’on ne nous tue pas ? — Afin que vous ne soyez pas tués. — Pensant que notre traitement était injuste, ou juste ? — Injuste.”

Adolf Eichmann, 1961

Le pauvre Érastosthène a donc simplement obéi aux ordres, parce qu’il avait peur pour lui-même. Il utilise ainsi, avec deux mille trois cent cinquante ans d’avance, la défense Nuremberg : pas mal ! Il y a pourtant des choses qui clochent dans son histoire et que Lysias relève une à une. Pour commencer, s’il avait exprimé son désaccord avec la décision d’arrêter et de mettre à mort Polémarque, — et il n’y a aucun moyen de vérifier ses dires — pourquoi aurait-il été choisi pour cette tâche ? Pour l’éprouver ? Peu convaincant. Ce qui est encore plus troublant, c’est qu’il a arrêté Polémarque en le croisant par hasard dans la rue, alors qu’il allait chez lui. S’il ne voulait pas l’arrêter, il aurait simplement pu faire semblant de ne pas le voir : personne n’aurait pu l’accuser de complicité. Et pourtant, il lui a aussitôt mis le grappin dessus… Enfin, il dit avoir obéi aux ordres. Mais il faisait partie des Trente qui étaient l’autorité suprême : il ne peut donc pas invoquer une autorité supérieure (ἀρχὴ ἰσχυροτέρα) ! Ce n’est pas comme les criminels nazis qui pouvaient se défausser sur Hitler (sans d’ailleurs convaincre personne). Comme il le dit, il ne serait pas possible de rendre la justice “s’il était permis aux Trente de dire qu’ils agissaient sur ordre des Trente”.

On ne sait pas comment se termina le procès d’Ératosthène. Il est possible qu’il n’ait pas été condamné, d’autres, plus coupables, l’ayant déjà été, et dans un esprit d’apaisement, comme on dit de nos jours. Comme on le voit, les temps n’ont guère changés et l’esprit humain travaille toujours de la même manière : c’est cela (et bien d’autres choses) que je trouve passionnant.

Arbres sacrés

Il y a quelques années, nous avons passé deux semaines à Skiathos pendant le mois de juillet. Comme je me réveille toujours de bonne heure, tous les matins je me levais avec le soleil et allait faire un tour dans les garrigues avant qu’il ne fasse trop chaud. Parfois, plus tard dans la matinée, je ressortais avec ma femme ou mon fils. Il n’était plus question d’aller en plein soleil et nous suivions un ruisseau au fond d’une petite vallée. Il était presqu’à sec, avec juste une flaque d’eau stagnante ça et là. Mais on voyait bien que le sol était encore gorgé d’humidité, ce qui était confirmé par les grands arbres qui le bordaient. Un peu plus loin, au confluent d’un autre ruisseau encore plus petit, cet espace de fraîcheur s’élargissait, et c’est là que j’ai compris ce que pouvait être un bosquet sacré (ἄλσος), un don des dieux dans la canicule.

Pour être honnête, la photo ci-dessus n’est pas prise à Skiathos. Je l’ai choisie parce qu’elle rend tout à fait l’impression que j’éprouvais le long de ce ruisseau. Elle est aussi intéressante parce que, selon le site où je l’ai trouvée, elle pourrait être un reste du bosquet sacré de platanes qui entourait le temple du Zeus des armées à Labraunda, en Carie (aujourd’hui dans le sud-ouest de la Turquie), dont parle Hérodote au livre V, 119 (μέγα τε καὶ ἅγιον ἄλσος πλατανίστων). Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’aimerais bien que ce le soit ! C’est là que se réfugient les Cariens vaincus par les Perses.

Hérodote raconte une autre histoire du même genre au livre VI, 75-80, où Cléomène, l’un des deux rois de Sparte, incendie le bosquet sacré qui entourait le temple d’Argos, en Argolide, près de Tirynthe. Selon les Argéiens, c’est ce sacrilège qui serait cause de la folie furieuse dont mourut Cléomène.

Il y a bien sûr des bosquets sacrés dans d’autres cultures, dans les pays de la Baltique, en Afrique et en Asie, mais ceux de Grèce évoquent pour moi les divinités mineures et rustiques du panthéon grec, faunes, nymphes et dryades qui, soudain, deviennent beaucoup plus “compréhensibles”.

En dehors des bosquets il y a aussi des arbres qui, par eux-mêmes, sont sacrés : c’était en particulier le cas de certains oliviers à Athènes, le plus célèbre d’entre-eux se trouvant à côté de l’Érechthéion, sur l’Acropole. On disait qu’Athéna elle-même l’avait offert aux Athéniens, au cours d’une dispute avec Poséïdon pour savoir qui serait le dieu tutélaire de la cité. Hérodote raconte (8.55) que Xerxès l’ayant icendié en même temps que les temples lors de son invasion de 480, le lendemain, il ordonna à des Athéniens exilés qui l’accompagnaient d’offrir un sacrifice sur l’Acropole ; on découvrit alors qu’une nouvelle pousse avait déjà surgi de la base du tronc, certainement un signe des dieux (il y a toujours un olivier à cet endroit, mais, clairement, il ne date pas de cette époque).

Il n’est donc pas étonnant que, comme le raconte, une fois de plus, Hérodote (5.82), lorsque l’oracle de Delphes demande aux habitants d’Épidaure de sculpter deux statues en bois, ceux-ci s’adressent aux Athéniens pour obtenir du bois d’olivier, le plus sacré (ἱρωτάτας δὴ κείνας νομίζοντες εἶναι).

Plusieurs boutures de l’olivier de l’Acropole avaient été distribuées dans l’Attique et les arbres qui en étaient issus étaient aussi considérées comme sacrés. Et s’ils avaient été détruits par la foudre ou par des ennemis, leur souche le restait : elle était entourée d’une clôture et régulièrement inspectée par les autorités. Dans les discours de l’orateur Lysias (fils de ce Céphale dont on a fait la connaissance au début de La Répubique, et objet du mépris de Socrate dans Phèdre) on en trouve justement un qu’il écrivit (περὶ τοῦ σηκοῦ) pour défendre un propriétaire terrien accusé d’avoir détruit une de ces souches, crime qui n’était pas pris à la légère. C’était un terrain qu’il avait acheté il n’y avait pas longtemps et sur lequel, disait-il, il n’y avait déjà plus de souche à ce moment. Nous n’avons aucun moyen de vérifier, bien sûr, ni de savoir comment se termina l’affaire (le discours est sans génie, mais solide).

Si ce discours peu connu m’a intéressé, c’est que les temps n’ont pas beaucoup changé. Dans la banlieue ouest d’Oslo, verdoyante en été, il y a de beaux chênes qui sont recensés et protégés par la commune, comme on le voit sur cette photo (prise juste à côté de chez moi). Le texte dit : “Specimen naturel remarquable, enregistré par la commune d’Oslo en 2004. Les grands et vieux chênes servent d’habitats à des insectes, des champignons et des lichens rares.”

Je me souviens d’un fait divers survenu il y a quelques années, où des gens avaient abattu deux de ces arbres qui les gênaient. Ils ont eu une forte amende et, comme ils ne manquaient pas d’argent, l’ont payée sans problème : ils avaient ainsi “acheté” le droit de se débarrasser de ces deux chênes.

Bien entendu, ces arbres ne sont pas à proprement parler sacrés, mais, un peu partout dans le monde, y compris en France et en Europe, il y a ainsi des arbres qui peuvent être admirés comme des monuments, pour leur âge, leur forme ou leur histoire, comme ce ginkgo à Daruvar en Croatie (deuxième du concours de “l’arbre européen de l’année” en 2020).

Hérodote, encore lui, raconte en 7.31 comment, alors qu’il traversait l’actuelle Turquie au cours de son expédition contre la Grèce, Xerxès vit un platane tellement beau qu’il lui offrit des ornements d’or et assigna un de ses gardes (un des “Immortels”, son corps d’élite) à sa protection. Pour lui, comme pour nous, il ne s’agit plus de sacré au sens propre, mais de beauté et d’émerveillement.

On pourrait encore parler du frêne Yggdrasil, le “frêne du monde” de la mythologie nordique (le frêne est un arbre un peu fluet lorsqu’il est jeune, mais qui développe ensuite de puissantes racines), ou du figuier des pagodes (Ficus regiliosa) de Bodhgaya, sous lequel le Bouddha connut l’Éveil (l’arbre actuel est issu d’une bouture d’un arbre du Sri Lanka qui serait lui-même issu d’une bouture de l’authentique figuier de Bodhgaya), mais cela nous entraînerait trop loin, même si ce sont de belles histoires !