
Ménélas a mauvaise presse. Lorsque le film “Troy” de Wolfgang Petersen est sorti, un critique de cinéma (j’ai oublié lequel et dans quel journal) disait simplement que le scénariste avait bien fait de tuer, tôt dans le film, “ce cocu de Ménélas”, ce qui, bien entendu, est en flagrante contradiction avec l’Iliade et, par ailleurs, suggère que les maris trompés méritent la mort, ce qui est quand même un peu excessif…
Mais ce mépris pour Ménélas ne date pas d’hier. Déjà Platon se moque de lui au début du Banquet, où Aristodème raconte (174a) avoir rencontré Socrate qui se rendait au banquet d’Agathon et qui lui avait proposé de l’accompagner, bien qu’il ne fût pas formellement invité. Et il plaisante (174b) que Ménélas aussi était allé sans y être invité au festin d’Agamemnon (au chant II de l’Iliade), c’est-à-dire, un inférieur chez un supérieur, lui qui était un “guerrier sans vigueur” (μαλθακὸς αἰχμητής, Il. 17.588).
En fait, Platon est vraiment de mauvaise foi, car dans ce passage de l’Iliade, ce n’est pas Homère, le narrateur du poème, qui parle, mais Apollon qui, pour stimuler Hector, lui reproche d’avoir peur d’un médiocre guerrier comme Ménélas. Il est vrai que, objectivement, Ménélas est moins fort qu’Hector, mais c’est le cas de quasiment tous les guerriers grecs, sauf peut-être le grand Ajax (le fils de Télamon) et, bien sûr, Achille. Cette intervention d’Apollon se trouve au chant XVII, où une bataille furieuse se livre autour du corps de Patrocle et où Ménélas est l’acteur principal du sauvetage de celui-ci, en compagnie des deux Ajax. Il y est tout sauf un μαλθακὸς αἰχμητής ; au contraire, Homère — le narrateur omniscient qui est donc plus fiable qu’Apollon — le qualifie de ἀρηίφιλος (17.1) (cher à Arès, appellation assez générale) et βοὴν ἀγαθὸς Μενέλαος (17.560) (Ménélas au bon cri de guerre, appellation qui lui est fréquemment appliquée, mais qui est aussi parfois utilisée justement pour Hector, par exemple en 13.123). Il est ailleurs comparé à un lion (17.657-664), puis à un aigle (17.674-678) : il y a pire !
De la même manière, au chant XI, c’est lui qui sauve Ulysse qui a été blessé (avec l’aide, encore, du grand Ajax et alors que c’est le début de la déroute chez les Grecs). Les accusations de lâcheté contre Ménélas sont donc sans fondement. On pourrait aussi citer le chant III, où il se bat en combat singulier contre Pâris qui n’est sauvé que par l’intervention d’Aphrodite (certains diront peut-être que cela ne prouve rien car Pâris n’est pas, de loin, le plus vaillant des guerriers troyens…)
Il me semble qu’en lisant Saint-Simon on comprend mieux pourquoi Ménélas va au banquet de son frère sans y être invité. Dans le strict protocole de la cour de Louis XIV, où seules quelques dames choisies pouvaient s’asseoir à la table du roi, mais aucun homme, le frère cadet de celui-ci, que tout le monde appelait simplement Monsieur, était le seul qui pouvait, à sa guise, partager sa table où il avait toujours son couvert mis. Le parallèle entre les deux situations est frappant et on est en droit de supposer qu’en tant que frère cadet d’Agamemnon, Ménélas était invité d’office.
D’autres épisodes de l’Iliade nous confirment dans l’idée que Ménélas, comme Monsieur vis-à-vis de Louis XIV, était le “petit frère” d’Agamemnon.
Au chant VII, dans une nouvelle tentative de mettre fin à la guerre, — à l’instigation d’Athéna et Apollon, pour une fois d’accord — Hector propose aux Grecs un nouveau combat singulier, cette fois-ci contre lui-même, non pas contre Pâris comme au chant III. Achille n’étant pas là, il a une bonne chance de gagner. Les grands guerriers Grecs, eux, savent qu’ils ont une bonne chance de perdre et tous se taisent : πάντες ἀκὴν ἐγένοντο σιωπῇ (7.92). Finalement c’est Ménélas qui se propose et revêt son armure. Tout le monde, lui-même compris sans doute, sait qu’il n’a aucune chance, mais il agit par dépit. Cependant, Agamemnon lui-même — αὐτός τ’ Ἀτρείδης, comme le précise Homère (7.107) — le prend par la main droite et le dissuade de faire cette folie (c’est finalement Ajax qui se dévouera). Homère, qui aime les petits détails, ajoute que, ravis (γηθόσυνοι, 7.122), ses écuyers le débarrassent de sa cuirasse.
Que tirer de cette scène ? Bien sûr, si Hector gagne, c’est une catastrophe pour les Achéens : ils n’ont plus qu’à rentrer chez eux. Mais il semble bien, à voir la façon dont il le prend par la main pour lui parler, qu’Agamemnon a aussi un intérêt personnel, Ménélas étant son frère, à ce qu’il ne perde pas le combat, car ici “perdre” veut dire “être tué”.
Cette sollicitude est confirmée au chant X, au cours de la nuit d’angoisse des Achéens. Agamemnon demande des volontaires pour aller espionner les Troyens, mission extrêmement dangereuse. Diomède se propose d’abord et Agamemnon lui demande de choisir lui-même un compagnon parmi les autres candidats, dont Ménélas — “célèbre par sa lance”, δουρικλειτός (10.230) — et Ulysse. Et Homère précise : “Ainsi parla-t-il, mais il craignait pour le blond Ménélas” (10.240). Heureusement pour lui, Diomède choisit Ulysse, qui était de toutes façons le meilleur choix pour une telle mission.
Agamemnon est donc un grand frère plus attentionné qu’on ne pourrait l’attendre de ce roi orgueilleux et brutal, tel qu’on l’a vu au cours de sa dispute avec Achille.
Il semble donc que l’amitié entre ces deux frères est réelle, même si — ou parce que — leurs caractères sont bien différents. C’est au chant VI qu’on en trouve la meilleure illustration, lorsque Ménélas capture vivant le Troyen Adrestos qui est tombé de son char lorsque ses chevaux se sont emballés (6.37 à 50). Celui-ci supplie Ménélas en le prenant par les genoux (λαϐὼν ἐλίσσετο γούνον, 6.45) et, de façon classique, vantant la richesse de son père, lui promet une superbe rançon s’il lui laisse la vie sauve. Ménélas est sur le point de se laisser fléchir, lorsque survient Agamemnon qui lui dit, en gros : “Pourquoi te soucies-tu de ces Troyens ? Qu’aucun n’échappe à la mort, pas même le garçon que la mère porte dans son ventre ! (μηδ’ ὅν τινα γαστέρι μήτηρ κοῦρον ἐόντα φέροι, μηδ’ ὅς φύγοι, 6.58)” Voilà un mot d’ordre qui a été suivi fidèlement à l’occasion de tant de massacres, de l’Antiquité à nos jours…
Convaincu par son frère (qui conseillait sagement, comme le dit Homère : αἴσιμα παρειπών, 6.62), Ménélas repousse le suppliant et Agamemnon le frappe au flanc, puis, détail réaliste (?), lui met le pied sur la poitrine (λὰξ ἐν στήθεσι βάς, 6.65) pour retirer sa lance.
Dans un western, Ménélas serait donc le Bon et Agamemnon la Brute…
On retrouve cette distinction chez Eschyle, justement dans Agamemnon, où le chœur des vieillards d’Argos décrit comment deux aigles sont apparus à l’armée, l’un noir, l’autre à l’arrière blanc (ὁ κελαινὸς ὅ τ’ ἐξόπιν ἀργᾶς,v. 115). Le devin explique qu’ils représentent les deux “Atréides guerriers” (Ἀτρείδας μαχίμους, v. 124), différents par leur tempérament (λήμασι δισσούς, v. 123).
L’aigle “noir”, serait Agamemnon, tandis que le second serait Ménélas, le blanc étant, selon l’édition de la Loeb Classical Library, une couleur associée à la “féminité”… C’est pousser le bouchon un peu loin, mais il est vrai que dans d’autres civilisations aussi le blanc était associé à la lâcheté, comme lorsque l’on accusait quelqu’un d'”avoir les foies blancs” (plus tard simplifié en “avoir les foies”) ou d’être un “foie blanc”. De même, au Royaume Uni, pendant la première guerre mondiale, lorsque des femmes très activistes offraient une plume blanche aux hommes qu’elles rencontraient dans la rue en civil alors que, selon elles, ils auraient dû être à la guerre. Il paraît que cette “plume blanche” vient du monde des combats de coqs, où ceux qui avaient une plume blanche à la queue étaient considérés comme moins courageux ; ce qui nous ramène aux deux aigles d’Eschyle…
Il y aurait plus à dire sur ces deux aigles, mais pour ne pas rendre cet article interminable, je reprendrai ce thème un peu plus tard. Ce qui compte, c’est qu’Eschyle confirme ce que nous avions compris à la lecture directe de l’Iliade, c’est-à-dire que Ménélas n’est certainement pas un μαλθακὸς αἰχμητής, comme le prétend Platon, et que l’expression “petit frère” résume bien les relations entre celui-là et Agamemnon.