Socrate l’escamoteur

Dans une page précédente, j’ai dit que les dialogues socratiques étaient souvent des chaînes de questions – réponses en apparence inoffensives, qui se terminaient par un traquenard pour l’interlocuteur, mais je n’en ai donné aucun exemple. On en trouve un, assez amusant, dans le premier livre de la “République”. La suite est un peu détaillée, mais montre le caractère souvent tordu des dialogues, contrastant avec le côté décontracté des “préludes”. Pour en faciliter le suivi, j’ai numéroté les étapes de la façon qui me paraissait la plus logique.

1. Socrate et Thrasymaque discutent de la justice. Thrasymaque, un sophiste, pense que l’injustice est plus profitable que la justice (malheureusement, il n’a peut-être pas tort). Plus précisément, il affirme (348c) que la justice est une “noble honnêteté” (εὐ-ήθεια, mot qui a aussi le sens de “candeur”, “naïveté”) : autrement dit, l’homme juste est “bon mais con”. Socrate (348d) suggère que l’homme injuste est donc méchant (κακο-ήθεια, exact opposé du mot précédent). Thrasymaque ne se laisse pas embarquer dans cette opposition et répond : “Non, je dis qu’il a un bon jugement (εὐ-ϐουλία)”.

2. “Donc selon toi, Thrasymaque, les injustes sont intelligents (φρόνιμοι) et bons (ἀγαθοί) ?” : il confirme.

3. Socrate lui demande de confirmer qu’il met donc l’injustice du côté de la vertu (ou de “l’excellence”, ἀρετή) et de la sagesse, et la justice à l’opposé : il confirme.

4. On voit bien que cette alternative est différente de la précédente, mais Thrasimaque l’accepte bêtement. Socrate l’a titillé en disant : “Je suis surpris que tu dises que…” et l’autre répond sans réfléchir, par provocation : “Mais si, c’est exactement ce que je dis !” Pour bien l’enferrer, Socrate prétend que ceci lui rend la tâche très difficile, car il met du côté de l’injustice tout ce que les autres mettent communément du côté de la justice. Thrasimaque confirme.

5. Grâce à cette reformulation, Socrate est maintenant exactement là où il voulait être et peut dérouler son raisonnement de façon implacable.
Il commence par une question qui n’attaque pas le problème de front (349b) :
— Est-ce qu’un juste trouverait juste de “rouler” [ou : “prendre avantage de”, πλεονεκτεῖν] un autre juste ? — Non.
— Est-ce qu’un juste trouverait juste de “rouler” un injuste ? — Oui. (Proposition qui pourrait être discutée, mais ce n’est pas l’endroit.)
Cependant, pour un injuste, la réponse aux deux questions serait “oui” : il essayerait de rouler tout le monde. Voici donc une différence entre l’un et l’autre qui peut servir de “marqueur”.

6. Il en conclut, avec l’accord de Thrasymaque, que cela signifie que l’injuste est intelligent (φρόνιμος) et bon (ἀγαθός), alors que c’est le contraire pour le juste. Le lien entre cette assertion et ce qui précéde n’est pas évident pour moi : on peut admettre que l’injuste est plus φρόνιμος (au sens de : plus malin), on ne voit pas bien en quoi il est ἀγαθός : Socrate en bien sûr conscient ; mais tout ce qu’il veut, c’est piéger son adversaire en utilisant les même mots qu’en 2.

7. Il va maintenant mettre en œuvre une de ses méthodes favorites : procéder par analogies dans des domaines plus familiers que celui de l’éthique.
7.1. Il commence par celui de la musique :
— Est-ce qu’un bon musicien est plus intelligent (à nouveau : φρόνιμος) dans son art qu’un mauvais musicien (ou “un non-musicien”) ? — Oui.
— Est-ce qu’en accordant sa lyre, un bon musicien voudra avoir le dessus sur (à nouveau : πλεονεκτεῖν) un autre bon musicien ? — Non.
— Mais est-ce qu’il voudra avoir le dessus sur un mauvais musicien ? — Oui. (Ici encore, je ne comprends pas ces deux propositions : il me semble que le bon musicien sera beaucoup plus poussé à la compétition par un autre bon musicien que par un mauvais. Cependant, on peut supposer qu’ici “avoir le dessus” sous-entend “par des moyens déloyaux”)
7.2. Même chose pour un médecin qui prescrit un régime.
7.3. — Qu’en est-il de celui qui n’est pas musicien, ou pas médecin : est-ce qu’il n’essaierait pas de surpasser aussi bien l’expert que le non-expert ? — Si (en fait, Thrasymaque qui se méfie répond simplement : peut-être, ἴσως).
7.4. — Mais celui qui a la connaissance est sage (σοφός) ? — Oui.
— Et celui qui est sage est bon (ἀγαθός, cf. point 5 ; encore une étape qui n’est pas évidente) ? — Oui.
— Ainsi, celui qui est sage et bon ne voudra pas avoir l’avantage sur celui qui est comme lui, au contraire de celui qui est mauvais et ignorant ? — Apparemment (ἔοικεν).

8. (L’estocade) :
— Ainsi, le juste est comme l’homme bon et sage, l’injuste comme le méchant et l’ignorant ? — Cest bien possible (κινδυνεύει).
— Mais, c’est le contraire de ce que nous avions dit au début ! (point 2).

9. Thrasymaque se rend compte qu’il s’est fait rouler dans la farine et rougit, spectacle rare qui amuse beaucoup Socrate (350d).

On voit que sa méthode ne consiste pas à attaquer “bille en tête” la thèse de l’adversaire (comme nous le ferions sans doute, en avançant soit une théorie générale, soit des contre-exemples), mais au contraire à aller dans son sens et, éventuellement, à la reformuler de la manière la plus commode pour lui, puis à l’entraîner, par des chemins détournés, vers une contradiction. Les questions intermédiaires sont souvent anodines et l’interlocuteur y répond sans savoir dans quel engrenage il met le doigt.

Un peu plus tôt (336c-337b), Thrasymaque lui-même avait dénoncé avec véhémence la méthode de Socrate. Comme il le dit (336c) : “il est plus facile d’interroger que de répondre, alors répond toi-même et dis ce que, pour toi, est la justice.” Socrate répond que s’il n’a pas trouvé, bien qu’ayant cherché, c’est qu’il n’en a pas la capacité. À ces mots, Thrasymaque éclate de rire : il avait déjà prévenu ses copains que Socrate feindrait l’ignorance et ferait tout plutôt que de répondre à une question directe, comme cela vient justement de se produire.

Cette lucidité ne l’empêchera pas de se laisser entraîner à répondre aux “petites questions” de Socrate, comme nous l’avons vu plus haut. Cependant, Socrate précise (350d) : “Thrasymaque n’acquiesça pas à tout ceci aussi facilement que je le raconte, mais [son consentement] lui fut arraché à grand peine, avec incroyablement de sueur, d’autant que c’était l’été.” En effet, à partir de 7.3, Thrasymaque sent bien qu’il va être piégé et répond à contre-cœur : “peut-être”, “apparemment”, “c’est bien possible”… mais il est trop tard. À la fin, comme nous, il n’est pas convaincu par la démonstration de Socrate : “ἀλλ᾽ ἔμοιγε οὐδὲ ἃ νῦν λέγεις ἀρέσκει : mais je ne suis pas satisfait de ce que tu viens de dire”. Dans la suite du dialogue, il va refuser de jouer le jeu et acquiescera à tout par dérision : “… si tu veux m’interroger, interroge ; je te répondrai ‘c’est ça !’, comme aux vieilles femmes qui racontent des histoires, et je hocherai la tête de bas en haut” (350e).

Plus précisément, les “chemins détournés” dont j’ai parlé plus haut consistent en un raisonnement qui se veut purement logique. Cette séquence logique est établie, non pas dans le domaine en cours de discussion (ici, par exemple, l’éthique), mais dans une activité de la vie quotidienne : celle du musicien, du médecin, mais aussi, souvent, du cordonnier, du charpentier, du pilote de navire, etc… On mène le raisonnement dans ce domaine parallèle (comme au point 7) et, y ayant établi une conclusion ou une série de points intermédiaires, on applique la même conclusion dans celui de départ, l’éthique ou la politique, sans se poser plus de questions. Il “escamote” la discussion de fond, d’où s’ensuivent des résultats parfois “bizarres”, contre-intuitifs qui, il faut bien le dire, laissent insatisfaits et donnent cette fameuse impression d’engourdissement dont parle Ménon.

En fait, Socrate n’a pas vraiment traité la question initiale. Chez lui la comparaison n’est pas une simple illustration : c’est le cœur du raisonnement. Si la comparaison est approximative et ne tient pas vraiment la route, on obtiendra un résultat faux ou douteux. Dans cet exemple, j’ai indiqué en italique des endroits où ses analogies ou le raisonnement même me paraissent très peu convaincants. Il joue aussi beaucoup sur les glissements ou les ambiguïtés sémantiques : dans quel sens faut-il comprendre les mots “intelligent” (φρόνιμος), “bon” (ἀγαθός), sage (σοφός) ou “prendre l’avantage sur” (πλεονεκτεῖν) ?

Par ailleurs, le raisonnement logique est souvent basé sur une série d’oppositions binaires : juste / injuste, bon musicien / mauvais musicien, chercher à surpasser / ne pas le chercher… qui marchent bien avec des objets mathématiques, beaucoup moins bien avec des concepts éthiques insuffisamment définis. Aussi, les ambiguïtés sémantiques dont je viens de parler rendent possibles toutes les distorsions au cours d’un raisonnement qui se prétend impeccable.

C’est pourquoi, en lisant Platon, on a parfois envie d’intervenir, comme des enfants qui regardent Guignol : “mais non, ne dis pas ça, répond plutôt ceci !” Mais on est bien conscient que Platon / Socrate savent dès le début ce qu’ils veulent démontrer et que ces raisonnements un peu compliqués sont simplement des justifications a posteriori.

Note : l’illustration de titre montre un fragment de la première page de La République dans le manuscrit Parisinus Graecus 1807 qui se trouve à la BNF, qui date du IXe siècle et qui est l’un des plus anciens manuscrits de Platon avec celui d’Oxford, déjà vu. À la fin de la deuxième ligne on voit “θρασύμαχον” et au début de la suivante : “τὸν καλχηδόνιον”. Thrasymaque était en effet de Chalcédoine qui faisait face à Byzance de l’autre côté du Bosphore. Comme on le voit, la graphie du “ν” a bien évolué depuis cette époque ; celles du “λ” et du “η” aussi, d’ailleurs.

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