Le lion, le chameau et le cheval

Il est étonnant de penser qu’aux époques historiques il y avait encore des lions en Grèce ! Bien sûr, nous connaissons l’histoire du lion de Némée qui fut tué par Héraclès, mais ceci se passait aux époques légendaires…

Sur cette carte contemporaine, on voit Némée, à l’entrée du Péloponnèse, pas très loin de Corinthe, ainsi que le lac Stymphale, un peu plus à l’ouest, autre site des exploits d’Héraclès. Ajoutons qu’aujourd’hui le terroir viticole de Nemea produit un excellent vin !

Le fait qu’une légende se soit formée autour du lion de Némée indique que déjà aux “temps héroïques” (mettons, à l’époque mycénienne) un lion si loin au sud était quelque chose d’exceptionnel. Mais Hérodote (7.125-126) nous raconte qu’au Ve siècle encore, des lions attaquaient les chameaux de l’armée de Xerxès. Il précise qu’il y avait encore des lions entre la rivière Nestos (qui se jette près d’Abdère en Thrace) à l’est, et la rivière Achelous en Acarnanie à l’ouest, c’est-à-dire dans tout le nord-est de la Grèce. Ce que j’ai pu trouver sur internet ne contredit pas cette distribution. Ils auraient disparu de Macédoine au premier siècle de notre ère et de Thessalie au IVe (ils étaient recherchés pour les jeux du cirque). Il est intéressant de voir que, selon Hérodote, il n’y en avait pas dans ce qui est aujourd’hui la Turquie d’Europe : le Bosphore et l’Hellespont formaient sans doute un obstacle infranchissable pour ces grands félins et la continuité entre les populations asiatiques et européennes s’était probablement faite, à une époque antérieure, par le nord de la Mer Noire.

Quant aux chameaux, plus précisément les dromadaires, si aujourd’hui encore nous les associons d’abord aux Arabes (même s’ils sont loin d’être les seuls à les utiliser), il semble que c’était déjà le cas au temps de Xerxès. Pour composer son armée, il avait demandé des troupes à toutes ses provinces, dont l’Arabie qui, à cette époque, correspondait plutôt à l’actuelle Syrie qu’à la péninsule arabique. Hérodote nous dit à propos des troupes arabes de Xerxès : “ἤλαυνον δὲ πάντες καμήλους ταχυτῆτα οὐ λειπομένας ἵππων : ils étaient tous montés sur des chameaux qui, pour la vitesse, ne le cédaient en rien aux chevaux. (7.86)” Cette affirmation n’est-elle pas un peu exagérée ? Dans la Pléiade, André Barguet affirme que, à fond de train, sa vitesse ne dépasse pas 20 km/h, alors que le cheval atteint 65 km/h.

20 km/h ? Cela ne paraît pas beaucoup… Une courte recherche sur internet nous confirme que le cheval peut faire 61 km/h sur 2,4 km, ce qui est cohérent avec une vitesse de pointe de 65 km/h. En revanche, pour le chameau on trouve 65 km/h en sprint et 40 km/h sur une heure, ce qui me paraît plus crédible (on sait que les pays arabes, en particulier, se passionnent pour les courses de chameaux au même titre que les Européens pour celles de chevaux) . Contrairement à ce que dit André Barguet, Hérodote a donc sans doute raison lorsqu’il dit que les chameaux arabes pouvaient être aussi rapides que les chevaux.

En revanche, sur la rivalité entre chevaux et chameaux, il nous apprend encore autre chose : les chevaux ont peur des chameaux ! Déjà, au livre 1 (1.80), on voit Cyrus se servir de chameaux pour effrayer la cavalerie de Crésus. Ici (7.87), il nous dit que les Arabes et leurs chameaux étaient placés tout à fait en queue de l’armée pour ne pas effrayer les chevaux.

Y a-t-il quelque chose de vrai dans cette affirmation ? Selon ce que j’ai pu trouver, les chevaux ont en effet peur de tout animal à l’odeur forte et inhabituelle qui pourrait suggérer un prédateur. Mais on ajoute aussi qu’avec un peu de patience ils s’habituent très bien à ceux-ci, ce qui paraît naturel (on a de bons exemples de cohabition des deux espèces dans le film “Lawrence d’Arabie” de David Lean, où on les voit, entre autres scènes, charger ensemble sur Aqaba, les chevaux étant quand même un peu plus rapides).

Autrement dit, Hérodote exagère quand même un peu quand il insiste sur la peur des chevaux envers les chameaux. Quoi qu’il en soit, si nous pouvons le croire, les chameaux se retrouvaient, pour cette raion, à l’arrière-garde. Et c’est ainsi que les commentateurs expliquent qu’ils se soient trouvés être les victimes favorites des lions : fermant la marche de l’armée, ils étaient les plus vulnérables.

Pauvre chameau ! il est bien puni de sa forte odeur : faisant peur aux chevaux, il est placé en queue de l’armée où il devient la proie des lions.

Grecs et barbares : 300

300, c’est un film de Zack Snyder dont je n’ai vu que le début : j’ai très vite “craqué”. J’ai quand même vu la bande-annonce et quelques clips qui m’ont permis de mesurer l’étendue des dégâts. Le film raconte la bataille des Thermopyles. Voir des Spartiates se battre en slip (mais avec une cape rouge sur le dos), c’est assez réjouissant. Toutefois, ce qui m’a le plus choqué dans le peu que j’ai vu, c’est la représentation de Xerxès comme un psychopathe adepte du “piercing”. Xerxès, tel que nous le montre Hérodote, est certes parfois impulsif et violent, comme lorsqu’il fouette l’Hellespont (les Dardanelles) qui a détruit son pont de bateau (et fait décapité les ingénieurs qui l’avaient construit) (7.35). Mais il est aussi capable d’écouter, comme au cours de sa conversation avec le transfuge spartiate Démarate (7.101-105), et de calmer sa colère et de réfléchir, comme lorsque son oncle Artabane essaie de le dissuader d’attaquer la Grèce (7.10-12).

Il faut malgré tout signaler que l’un des passages célèbres du film (d’après les commentaires que j’ai lu sur Youtube), celui où Léonidas pousse l’envoyé perse dans un puit en criant “This is Sparta!”, a une petite base historique. Hérodote nous dit bien (7.133) que les hérauts que Darius (père de Xerxès) avait envoyés à Athènes et à Sparte pour demander “la terre et l’eau” (γῆ τε καὶ ὕδωρ) en signe de soumission, avaient été tués dans ces deux cités (à Athènes en étant jetés dans une carrière, à Sparte dans un puit). Il n’explique pas ce geste et ne décrit pas ce qui s’est passé, ce qui est rare chez lui.

Pourtant, tuer un ambassadeur, hier comme aujourd’hui, est considéré comme un crime particulièrement odieux. Les Spartiates en sont bien conscients et ils sont convaincus que c’est pour cela que tous leurs sacrifices donnent des présages défavorables. Finalement, deux hommes se dévouent et se portent volontaires pour aller se livrer à Xerxès à titre d’expiation. Ils font donc tout le trajet jusqu’à Suse (dans le sud-ouest de la Perse, pas très loin de l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate, mais à la limite de leur vallée), mais Xerxès s’abstient de se venger sur eux, disant qu’il ne veut pas faire ce qu’il blâme chez les autres et, surtout, parce qu’il ne veut pas ainsi “annuler” la faute des Spartiates. Il est donc à la fois magnanime et retors (7.136).

Mais, Les trois cents, c’est aussi un poème de Victor Hugo qui fait partie de La légende des siècles. Je l’ai lu il y a très longtemps, lorsque j’étais encore adolescent, et j’avais bien aimé les derniers vers et la chute :

…. Alors le roi sublime
Cria : — Tu n’es qu’un gouffre, et je t’insulte, abîme !
Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t’en. —
Et donna trois cents coups de fouet à l’Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune.

Alors ce dieu, qu’adore et que sert la Fortune,
Mouvante comme lui, créa Léonidas,
Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,
Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,
Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

Le reste du poème décrit l’armée en marche et il est largement inspiré, une fois de plus, de la description par Hérodote (7.61-81) des différents contingents ethniques qui la forment. Mais si Hérodote lui donne un semblant d’ordre (même si, au moins pendant la partie asiatique du trajet, les peuples sont en effet mêlés), Hugo en fait un magma hideux (mot qui apparaît deux fois dans le poème). Dès le premier vers, il annonce la couleur :

L’Asie est monstrueuse et fauve

La voilà donc, cette Asie qui a toujours fait peur à l’Occident : Hugo va pouvoir laisser libre cours à son imagination. Elle commence par l’évocation assez grotesque, il faut le dire, des confins du monde connu : “Ici la Cimmérie, au-delà la Northumbre” et plus loin :

Au loin râle, en des mers d’où l’hirondelle émigre,
Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre.
Au pôle, où du corbeau l’orfraie entend l’appel,
Les cent têtes d’Orcus font un blême archipel
.

Que viennent faire ici “la Northumbre” (sans doute le Northumberland, au nord de l’Angleterre), l’hirondelle, le daim, le tigre, le corbeau et l’orfraie ? Quelle ménagerie ! Orcus était une divinité infernale chez les Romains, mais il n’est dit nulle part (je crois) qu’il avait cent têtes. C’est probablement de ce nom qu’est venu le français “ogre” et, plus récemment, le nom des “Orcs” du Seigneur des Anneaux de Tolkien (encore que celui-ci n’en fût pas sûr, dixit Wikipedia en anglais).

Ce détail est amusant, car l’armée de Xerxès, telle que la décrit Hugo, fait justement penser aux armées de Mordor, venues bien entendu de l’est, avec leurs Orcs. Dans le même ordre d’idées, le film 300 nous offre, dans l’armée perse, des monstres qui rugissent comme les Uruk-hais (des super-Orcs) du film de Peter Jackson…

L’armée des Orcs dans Le Seigneur des Anneaux

Hugo ne va quand même pas aussi loin, même si ce flot humain est “commandé par vingt chefs monstrueux” : ce n’est absolument pas l’impression que l’on retire du texte d’Hérodote qui, pour chaque contingent, donne en effet le nom du Perse de haut rang qui le dirige : rien de monstrueux là-dedans.

Pour ceux que cela intéresse, j’ai trouvé sur le site Persée un vieil article, datant de 1903 (!) qui, dans un style un peu vieillot, fait une comparaison détaillée entre le texte de Hugo et celui d’Hérodote. Comme il le note bien, l’itínéraire que le poète fait suivre à Xerxès est extrêmement bizarre (il lui fait même traverser l’Indus : “On enjamba l’Indus comme on saute un fossé” !) Quant à la description de Xerxès, sorte de roi fainéant, elle est d’une absolue mauvaise foi.

On sait que, surtout dans La légende des Siècles, Hugo aime les longs poèmes où après de longs développements, la chute, en un ou deux vers, clôt le récit de façon magistrale, comme dans La conscience, Le mariage de Roland ou Aymerillot (que les gens de mon âge ont tous lus à l’école). Les trois cents est de ce type, mais il faut bien admettre que ce n’est pas le meilleur : trop souvent on sent la dure nécessité de fournir des vers de douze pieds qui riment, d’où des acrobaties pas toujours élégantes. Ceci d’ailleurs n’est pas totalement étonnant dans un recueil de poèmes de cette taille : il ne peut manquer d’y avoir des faiblesses et, dans ma petite tête, j’imagine Hugo se demandant parfois pourquoi il s’est lancé dans une telle aventure…

Ce qui me frappe quand même, pour revenir au premier vers du poème, “L’Asie est monstrueuse et fauve“, c’est la phobie du poète pour l’Asie. On peut comprendre qu’elle a un lien avec la lutte de libération de la Grèce contre l’empire Ottoman, tellement elle eut d’importance pour lui. Dans son esprit, un vers tel que :

Et l’énorme noirceur cherche à tuer l’étoile“, s’applique sans doute autant à la situation contemporaine de la Grèce qu’à celle du Ve siècle avant notre ère.

Mais elle se transforme en horreur pour tout ce qui vient de l’orient. On retrouve celle-ci dans Aide offerte à Majorien, prétendant à l’Empire, un poème qui n’est pas des plus célèbres, mais qui ne vient pas très loin après celui qui nous occupe. On y trouve :

L’HOMME : Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l’ombre.
MAJORIEN : Votre pays ?
L’HOMME : La nuit.
MAJORIEN : Votre nom ?
L’HOMME : Les sans nombre.

On y retrouve les mots “ombre” et “nuit” qui reviennent plusieurs fois dans Les trois cents (ainsi que des mots équivalents comme “noirceur” ou “obscur”). Et les envahisseurs sont, ici aussi, innombrables.

À la fin du poème, l’homme dit son nom : “Attila” ! Voici donc, encore une fois, la terreur venue de l’est. Pendant la première guerre mondiale, ne surnommait-on pas les Allemands “les Huns” ? Les Allemands, eux-même, un peu plus tard, craignaient les “hordes asiatiques” (les Russes) et, plus récemment, dans Le Camp des Saints, Jean Raspail décrit l’invasion de la France par une masse humaine hideuse et indifférenciée venue d’Inde.

Il faut avouer qu’Hérédote, bien qu’il ne diabolise pas les Perses et les peuples qui les accompagnent, n’est pas totalement innocent. Il gonfle énormément les effectifs de l’armée : 2 641 610, juste pour les combattants, auxquels il faut ajouter tous les effectifs du train de l’armée, cantinières, concubines, ennuques, conducteurs des animaux de trait… Il semble s’être trompé d’un facteur dix (bien entendu, il y a toujours des discussions autour de ce chiffre). Même s’il est certain que la Grèce n’avait jamais vu une telle armée, les chiffres exagérés de l’historien ont sans doute nourri l’emphase du poète.

Pourtant, après tout, la Perse n’est qu’un empire trop puissant qui cherche toujours à étendre ses frontières et la défaite de Xerxès est un exemple classique d'”imperial overreach”, comme diraient les anglo-saxons. Napoléon aurait dû en prendre de la graine…

Mais il reste la chute du poème et ces soldats “Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes” : du pur Hugo.

In the figure of the Persian king Xerxes Herodotus achieved a magisterial portrait of an unstable despot an archetype...
Adrien Guignet, Xerxès à l’Hellespont (1845) : encore un exemple de “peintre-pompier

Grecs et Barbares : le jeune Cyrus

J’ai déjà fait allusion aux relations entre Grecs et Barbares, ceux-ci étant avant tout les Perses. Il y a beaucoup à dire sur le sujet, mais dans l’Anabase de Xénophon on peut trouver une première approche du sujet. On a déjà vu que le jeune Cyrus (Κῦρός) veut prendre l’empire à son frère Artaxerxès et que pour cela il a recruté plusieurs troupes de mercenaires grecs. Xénophon est là, en principe, uniquement comme observateur, invité par Proxène, un Béotien et vieil ami, chef de l’une de ces troupes, qui lui a dit que Cyrus valait vraiment la peine d’être connu (3.1.4). Pendant la longue marche vers l’intérieur des terres (l’anabase proprement dite) et la région de Babylone, il aura tout le temps d’apprécier Cyrus. Il y a en lui à la fois le goût du luxe raffiné qui choque et fascine les Grecs, et une énergie qui surgit dès qu’elle trouve l’occasion de s’exercer.

Ainsi, lorsqu’enfin on annonce à Cyrus (qui voyageait assis dans son chariot) que l’armée de son frère approche et est prête à livrer bataille (1.8.3) :

Cyrus, sautant de son chariot, revêtit sa cuirasse et, montant sur son cheval, prit ses javelots à la main, puis fit passer aux autres l’ordre de s’équiper et de prendre chacun son poste.”

En une phrase, l’indolent voyageur se transforme en chef de guerre.

Déjà auparavant, un jour où des chariots étaient embourbés dans un passage étroit, voyant la lenteur des soldats chargés de les dégager, il ordonne aux nobles de sa suite de mettre la main à la pâte (1.5.8) :

Alors un bel exemple de discipline put être observé. Jetant leurs robes de dessus pourpres là même où chacun se trouvait être, ils s’élancèrent, comme s’ils couraient pour la victoire, dans une pente très escarpée, vêtus de ces robes somptueuses et de ces pantalons brodés, certains même ayant des colliers autour du cou et des bracelets aux poignets. Sautant dans la boue ainsi accoutrés, en moins de temps qu’on ne l’aurait cru ils dégagèrent les chariots en les soulevant.

Si les Perses, du moins les seigneurs, vivent maintenant dans le luxe, il n’en a pas toujours été ainsi et ils ne sont pas loin de leurs origines guerrières. Hérodote (1.71) raconte que lorsque Crésus, roi de Lydie (le fameux roi qui était “riche comme Crésus”) prit la décision (fatale) d’attaquer les Perses du temps du grand Cyrus, fondateur de l’empire Achéménide, un sage lydien vint le voir et lui dit :

Ô roi, tu te prépares à faire campagne contre de tels hommes, dont les pantalons et les autres vêtements sont en cuir, qui ne se nourrissent pas de ce qu’ils veulent, mais de ce qu’ils ont, leur pays étant rocailleux. En outre, ils ne consomment pas de vin, mais boivent de l’eau et n’ont pas de figues à savourer, ni rien d’autre de bon. Ainsi, d’un côté, si tu es vainqueur, de quoi vas-tu les dépouiller, eux qui n’ont rien ? mais d’un autre côté, si tu es vaincu, réfléchis à combien de biens tu vas perdre…

On retrouve dans ce texte un des idées clef d’Ibn Khaldun, l’historien arabe du XIVe siècle qui a exposé sa philosophie de l’histoire dans la Muqaddima, la majestueuse introduction au Livre des exemples. Pour lui, il y a toujours une tension entre le monde sédentaire (urbain et campagnard) et celui des Bédouins qui mènent une vie rude. Les sédentaires sombrent dans la mollesse et sont des proies faciles pour les Bédouins qui vont alors établir une nouvelle dynastie. Après trois ou quatre générations, celle-ci aussi se corrompra et un nouveau groupe de Bédouins viendra prendre leur place. Les Perses seront les Bédouins de Crésus et, d’une certaine façon, les Macédoniens d’Alexandre le Grand seront ceux de la Perse achéménide.

Xénophon qui, on le voit, admirait Cyrus le jeune, était encore plus “fan” de ce grand Cyrus, au point qu’il a écrit tout un ouvrage, la Cyropédie (Κύρου παιδεία), c’est-à-dire L’éducation de Cyrus que certains considèrent comme le premier roman historique et qui est aussi une réflexion sur le roi idéal.

Ainsi, pour des Grecs comme Hérodote et Xénophon qui avaient voyagé, les Perses n’étaient, ni de “gros barbares”, ni des hommes amollis par le luxe : exotiques, certes, mais aussi fascinants et dont il y a peut-être quelque chose à apprendre.

édition anglaise de la Cyropédie

Ultra-marathon

Tous ceux qui ont couru un marathon (j’en suis) connaissent l’histoire : après la bataille de Marathon contre les Perses, en 490 avant notre ère, un soldat nommés Philippidès fit en courant la quarantaine de kilomètres qui séparent ce village d’Athènes pour annoncer la victoire et mourut d’épuisement après avoir délivré son message.

Le problème, c’est qu’à peu près tout dans cette phrase est faux (excepté la victoire des Athéniens, aidés par les troupes de Platée). Les seules sources que nous avons pour cette anecdote sont Plutarque (1er siècle après J.C.) et Lucien de Samosate (2e siècle après J.C.), soit 500 à 600 ans après les faits, ce qui ne rend pas leur témoignage très convaincant. Plutarque cite bien Héraclide du Pont, du 4e siècle avant J.C., mais il ne nous reste rien de cet auteur.

Le seul auteur crédible sur l’époque de Marathon est donc notre cher Hérodote, né quelques années après la bataille et qui a pu parler à des informateurs encore très proches des évènements, peut-être même ayant participé à la bataille (“Moi, monsieur, j’étais à Marathon !”) Ce que l’on peut dire, c’est que si l’histoire de Philippidès avait cours à cette époque, Hérodote, toujours friand d’anecdotes, ne l’aurait certainement pas laissé passer. En revanche, il raconte deux évènements distincts dont le mélange a probablement donné naissance à l’histoire que tout le monde croit connaître.

D’une part, avant de partir pour Marathon où les Perses ont débarqué, les Athéniens envoient un héraut, c’est-à-dire un messager, à Sparte pour demander de l’aide (6.105). Il se nomme Pheidippidès ou Philippidès, selon les manuscrits ; c’est un courrier professionnel, sans doute habitué à couvrir de longues distances (ἡμεροδρόμην τε καὶ τοῦτο μελετῶντα). La distance entre Athènes et Sparte varie, selon les estimations que j’ai pu trouver, entre 202 et 250 km et il arrive “le deuxième jour”. On ne sait ni à quelle heure il est parti, ni à laquelle il est arrivé : on peut penser qu’il a mis environ 24 heures. Autrement dit, il n’a pas fait un marathon, mais un ultra-marathon !

Il se trouve, justement, qu’aujourd’hui existe un ultra-marathon Athènes – Sparte, appelé le Spartathlon, qui fait 246 km. Le record est, comme par hasard, détenu par un Grec, Yannis Kouros, en 20 h 25 mn. Il est donc tout à fait vraisemblable qu’un messager professionnel comme Pheidippidès ait fait le trajet en un jour. Et, bien sûr, celui-ci me meurt pas après avoir transmis son message : il rentre à Athènes et raconte même que, dans la montagne, du côté de Tégée (en Arcadie), il a rencontré le dieu Pan qui s’est plaint ne n’être pas honoré par les Athéniens. Ils le crurent et, un peu plus tard, dédièrent à Pan un sanctuaire au pied de l’Acropole.

Yannis Kouros

Les Spartiates sont tout à fait d’accord pour aider les Athéniens mais, pour des raisons religieuses, ils ne peuvent partir avant la pleine lune et on est seulement au neuvième jour de la nouvelle lune. On pourrait penser, cyniquement, que c’est un bon prétexte pour se défiler, si ce n’est qu’ils se mettent en route dès la pleine lune, au nombre de deux mille, et arrivent “le troisième jour”, c’est-à-dire qu’ils ont mis environ quarante-huit heures à faire le chemin, ce qui n’est pas si mal pour une troupe en arme : ils n’ont donc pas traîné. Ceci dit, ils arriveront trop tard…

Mais qu’en est-il du fameux marathon ? Hérodote raconte que, tout de suite après la bataille, les Perses s’étant précipitamment rembarqués sur leurs navires, s’élancent vers Athènes, doublant le cap Sounion, la pointe sud de l’Attique (ce qui fait un beau détour), espérant surprendre la ville avant que ses défenseurs ne soient de retour. Mais les Athéniens ont compris la manœuvre et se dépêchent de rentrer, par la route la plus directe, évidemment. Autrement dit, ce n’est pas un seul soldat qui a fait un “marathon”, mais l’ensemble de l’armée athénienne. On peut imaginer qu’ils ne l’ont pas fait en courant, d’une part parce qu’ils étaient en armes, avec cuirasse, bouclier, casque et lance (Pheidippidès, lui, étant un messager, était beaucoup plus léger), d’autre part, parce qu’ils sortaient d’un rude combat. Ceci dit, ils arrivèrent bien avant les Perses qui, se voyant devancés, firent demi-tour et rentrèrent en Asie. Il faudra attendre Xerxès, successeur de Darius, pour un nouveau round…

Il n’est pas étonnant que les Athéniens soient arrivés avant les Perses. Même s’ils étaient fatigués, on peut supposer que ces gens habitués à marcher et pressés par le danger, allaient à 6 ou 7 km/h, ce qui leur permettait de couvrir une distance de 42 km en 6 à 7 heures. En revanche, d’après ce que j’ai lu, il fallait 12 à 13 heures aux trières Perses pour arriver à Phalère, port d’Athènes à cette époque. Il n’y a donc pas “photo”.

En résumé, à l’occasion de la bataille de Marathon, il y a eu d’abord un ultra-marathon couru par un messager professionnel, puis un marathon couru (ou plutôt, marché) par tous les soldats athéniens.

Note 1 : le tableau qui illustre cette page est dû à Luc-Olivier Merson, un de ces peintres pompiers qui ont continué à fleurir pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Je ne suis sans doute pas le seul à le trouver ridicule. La seule chose positive que l’on puisse dire à propos de ce peintre et de ses confrères (comme Cabanel, Laurens, Bouguereau, Gérôme), c’est qu’aujourd’hui ils auraient été d’excellents illustrateurs de bandes dessinées. Leur malheur a été d’avoir un talent qui n’avait pas de champ d’application digne de leur science du dessin.

Mare nostrum

Cette belle photo de la mer Égée nous montre non seulement la mer et ses îles, mais aussi la Grèce continentale et l’ouest de l’Asie Mineure, maintenant la Turquie. C’est la scène sur laquelle se jouent les œuvres des grands historiens classiques, Hérodote, Thucydide et Xénophon. Si, pour les Romains, la Méditerranée était Mare nostrum, pour les Grecs, c’était la mer Égée.

Non seulement toutes les îles étaient grecques, mais aussi toute la frange nordique de la Thrace, jusqu’à Byzance, et toute la côte ouest de la Turquie. Et bien que les villes d’Asie Mineure fussent simplement des “colonies”, elles jouaient un rôle essentiel dans la vie économique et culturelle de la Grèce toute entière. Parmi les grands philosophes pré-socratiques, on trouve Démocrite d’Abdère (et Protagoras) en Thrace et, en Asie Mineure, Thalès et Anaximandre de Milet et Héraclite d’Éphèse.

Pour être vraiment complet, à la mer Égée il faut ajouter la mer Ionienne et la Grande Grèce, c’est-à-dire le sud de l’Italie et la Sicile, avec Pythagore, né à Samos, mais établi à Crotone, Empédocle d’Agrigente en Sicile, puis Parménide et Zénon d’Élée et parmi les sophistes mis en scène par Platon, Gorgias de Léontium.

Prodicos, lui, est de Céos, une île au sud-est de l’Attique, et Hippias vient d’Élis, dans l’ouest du Péloponnèse : le seul de tous les personnages cités à venir de la Grèce “continentale”.

Quant à Hérodote, il est d’Halicarnasse, en Asie Mineure et son histoire commence par : “Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête… (Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε…)” Mais plus tard, il était devenu citoyen de Thouroï, dans le sud de l’Italie, ce qui montre bien l’importance de toutes ces colonies pour la culture hellénique (d’ailleurs, l’édition des “Belles Lettres” qui fait référence en France, dit : “Hérodote de Thouroï”, se basant sans doute sur un autre manuscrit). Finalement, de toutes les villes continentales, c’est essentiellement Athènes qui la portera à son plus haut niveau.

Une caractéristique essentielle des villes grecques d’Asie Mineure et d’être directement en contact avec une autre grande civilisation, la Perse, à la différence de celles de Grande Grèce (soit dit sans vouloir vexer personne, en particulier les Carthaginois) Aussi, lorsque les auteurs grecs utilisent le mot “barbare” pour désigner les Perses, ils ne le prennent pas du tout dans son sens actuel et les considèrent sur un pied d’égalité. Dans la suite de la phrase citée plus haut, Hérodote dit qu’il veut conserver le souvenir des grands et étonnants exploits accomplis par les Grecs et les barbares (τὰ μὲν Ἕλλησι τὰ δὲ βαρβάροισι) et dans Le Banquet de Platon (209e), Socrate, évoquent les grands hommes, soit grecs, soit barbares (καὶ ἐν Ἕλλησι καὶ ἐν βαρϐάροις), ce qui est un écho, peut-être conscient, d’Hérodote : les deux peuples sont cités au même niveau.

Les relations entre les deux cultures sont toujours un peu difficiles, mais en fait, souvent pacifiques, pourvu que les cités grecques, bien établies avant l’expansion perse, paient un tribut. Par ailleurs, les Perses ne sont pas du tout marins. Quand ils ont besoin d’une marine, ils utilisent des Ioniens, comme dans leur campagne contre les Scythes (livre V) où ceux-ci leurs construisent des ponts de bateaux, et lorsqu’ils attaquent Milet, en 494 (6.6), ce sont des Phéniciens, des Égyptiens, des Cypriotes et des Ciliciens (la Cilicie est une province d’Asie Mineure, à peu près au nord de Chypre) qui équipent leurs navires. Après l’échec de la révolte de l’Ionie, ce sont surtout les Phéniciens qui ravagent les villes de l’Hellespont (les Dardanelles), de la Chersonèse de Thrace (la péninsule de Gallipoli) et de la Propontide (la mer de Marmara), jusqu’à Byzance. Enfin, pour la grande campagne de Xerxès qui se termine à la bataille de Salamine (7.89-sq.), leur marine est composée des mêmes, plus de Ioniens et de Doriens d’Asie. Ceci dit, ces bateaux transportaient aussi des combattants perses, l’équivalent d’une infanterie de marine.

C’est sans doute ce caractère terrien des Perses qui explique que les Grecs aient pu dominer toute la mer Égée. Quand on lit Thucydide et les Helléniques de Xénophon, on voit les trières athéniennes et lacédémoniennes écumer les îles et passer rapidement de Samos, à Chios, à Lesbos, jusqu’à l’Hellespont (les Dardanelles) et Byzance (il faut, pour lire ces auteurs, avoir une bonne carte à portée de main, sans quoi on est vite perdu). On comprend alors pourquoi, aujourd’hui encore, la mer Égée est une mer grecque, qui s’étend jusqu’aux îles toutes proches de la côte turque. En conséquence, il est facile pour les réfugiés venus de Syrie de passer en Grèce, donc dans l’Union Européenne, et c’est ainsi que Lesbos est devenue plus connue pour ses tristes camps de réfugiés que pour la poétesse Sappho.

Ici, comme dans tant d’autres pays, l’histoire a de profondes racines.

Note : les meilleures cartes que je connaisse pour les historiens classiques sont dans le volume de la Pléiade consacré à Thucydide et Hérodote. Elles conviennent aussi parfaitement pour les Helléniques (et même pour certaines pièces de Racine !)

Arbres sacrés

Il y a quelques années, nous avons passé deux semaines à Skiathos pendant le mois de juillet. Comme je me réveille toujours de bonne heure, tous les matins je me levais avec le soleil et allait faire un tour dans les garrigues avant qu’il ne fasse trop chaud. Parfois, plus tard dans la matinée, je ressortais avec ma femme ou mon fils. Il n’était plus question d’aller en plein soleil et nous suivions un ruisseau au fond d’une petite vallée. Il était presqu’à sec, avec juste une flaque d’eau stagnante ça et là. Mais on voyait bien que le sol était encore gorgé d’humidité, ce qui était confirmé par les grands arbres qui le bordaient. Un peu plus loin, au confluent d’un autre ruisseau encore plus petit, cet espace de fraîcheur s’élargissait, et c’est là que j’ai compris ce que pouvait être un bosquet sacré (ἄλσος), un don des dieux dans la canicule.

Pour être honnête, la photo ci-dessus n’est pas prise à Skiathos. Je l’ai choisie parce qu’elle rend tout à fait l’impression que j’éprouvais le long de ce ruisseau. Elle est aussi intéressante parce que, selon le site où je l’ai trouvée, elle pourrait être un reste du bosquet sacré de platanes qui entourait le temple du Zeus des armées à Labraunda, en Carie (aujourd’hui dans le sud-ouest de la Turquie), dont parle Hérodote au livre V, 119 (μέγα τε καὶ ἅγιον ἄλσος πλατανίστων). Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’aimerais bien que ce le soit ! C’est là que se réfugient les Cariens vaincus par les Perses.

Hérodote raconte une autre histoire du même genre au livre VI, 75-80, où Cléomène, l’un des deux rois de Sparte, incendie le bosquet sacré qui entourait le temple d’Argos, en Argolide, près de Tirynthe. Selon les Argéiens, c’est ce sacrilège qui serait cause de la folie furieuse dont mourut Cléomène.

Il y a bien sûr des bosquets sacrés dans d’autres cultures, dans les pays de la Baltique, en Afrique et en Asie, mais ceux de Grèce évoquent pour moi les divinités mineures et rustiques du panthéon grec, faunes, nymphes et dryades qui, soudain, deviennent beaucoup plus “compréhensibles”.

En dehors des bosquets il y a aussi des arbres qui, par eux-mêmes, sont sacrés : c’était en particulier le cas de certains oliviers à Athènes, le plus célèbre d’entre-eux se trouvant à côté de l’Érechthéion, sur l’Acropole. On disait qu’Athéna elle-même l’avait offert aux Athéniens, au cours d’une dispute avec Poséïdon pour savoir qui serait le dieu tutélaire de la cité. Hérodote raconte (8.55) que Xerxès l’ayant icendié en même temps que les temples lors de son invasion de 480, le lendemain, il ordonna à des Athéniens exilés qui l’accompagnaient d’offrir un sacrifice sur l’Acropole ; on découvrit alors qu’une nouvelle pousse avait déjà surgi de la base du tronc, certainement un signe des dieux (il y a toujours un olivier à cet endroit, mais, clairement, il ne date pas de cette époque).

Il n’est donc pas étonnant que, comme le raconte, une fois de plus, Hérodote (5.82), lorsque l’oracle de Delphes demande aux habitants d’Épidaure de sculpter deux statues en bois, ceux-ci s’adressent aux Athéniens pour obtenir du bois d’olivier, le plus sacré (ἱρωτάτας δὴ κείνας νομίζοντες εἶναι).

Plusieurs boutures de l’olivier de l’Acropole avaient été distribuées dans l’Attique et les arbres qui en étaient issus étaient aussi considérées comme sacrés. Et s’ils avaient été détruits par la foudre ou par des ennemis, leur souche le restait : elle était entourée d’une clôture et régulièrement inspectée par les autorités. Dans les discours de l’orateur Lysias (fils de ce Céphale dont on a fait la connaissance au début de La Répubique, et objet du mépris de Socrate dans Phèdre) on en trouve justement un qu’il écrivit (περὶ τοῦ σηκοῦ) pour défendre un propriétaire terrien accusé d’avoir détruit une de ces souches, crime qui n’était pas pris à la légère. C’était un terrain qu’il avait acheté il n’y avait pas longtemps et sur lequel, disait-il, il n’y avait déjà plus de souche à ce moment. Nous n’avons aucun moyen de vérifier, bien sûr, ni de savoir comment se termina l’affaire (le discours est sans génie, mais solide).

Si ce discours peu connu m’a intéressé, c’est que les temps n’ont pas beaucoup changé. Dans la banlieue ouest d’Oslo, verdoyante en été, il y a de beaux chênes qui sont recensés et protégés par la commune, comme on le voit sur cette photo (prise juste à côté de chez moi). Le texte dit : “Specimen naturel remarquable, enregistré par la commune d’Oslo en 2004. Les grands et vieux chênes servent d’habitats à des insectes, des champignons et des lichens rares.”

Je me souviens d’un fait divers survenu il y a quelques années, où des gens avaient abattu deux de ces arbres qui les gênaient. Ils ont eu une forte amende et, comme ils ne manquaient pas d’argent, l’ont payée sans problème : ils avaient ainsi “acheté” le droit de se débarrasser de ces deux chênes.

Bien entendu, ces arbres ne sont pas à proprement parler sacrés, mais, un peu partout dans le monde, y compris en France et en Europe, il y a ainsi des arbres qui peuvent être admirés comme des monuments, pour leur âge, leur forme ou leur histoire, comme ce ginkgo à Daruvar en Croatie (deuxième du concours de “l’arbre européen de l’année” en 2020).

Hérodote, encore lui, raconte en 7.31 comment, alors qu’il traversait l’actuelle Turquie au cours de son expédition contre la Grèce, Xerxès vit un platane tellement beau qu’il lui offrit des ornements d’or et assigna un de ses gardes (un des “Immortels”, son corps d’élite) à sa protection. Pour lui, comme pour nous, il ne s’agit plus de sacré au sens propre, mais de beauté et d’émerveillement.

On pourrait encore parler du frêne Yggdrasil, le “frêne du monde” de la mythologie nordique (le frêne est un arbre un peu fluet lorsqu’il est jeune, mais qui développe ensuite de puissantes racines), ou du figuier des pagodes (Ficus regiliosa) de Bodhgaya, sous lequel le Bouddha connut l’Éveil (l’arbre actuel est issu d’une bouture d’un arbre du Sri Lanka qui serait lui-même issu d’une bouture de l’authentique figuier de Bodhgaya), mais cela nous entraînerait trop loin, même si ce sont de belles histoires !

À la une, à la deux…

Hérodote est un réservoir inépuisable d’anecdotes et de détails pittoresques. Nous avons déjà vu, lorsqu’il parle des huttes à sudation ou des crânes à boire, qu’ils sont moins farfelus qu’ils ne peuvent le paraître au premier abord. Parfois, quand même, on se dit qu’il exagère !

Ainsi, au livre IV, quand il raconte la campagne de Darius contre les Scythes, il décrit le peuple des Gètes (Γέται) qui habite une région du nord du Danube, à cheval entre le nord de la Roumanie et le sud de la Bulgarie. Ceux-ci on pour dieu Salmoxis, avec qui ils ont une relation directe. En particulier, tous les cinq ans, ils lui envoient un messager avec leurs demandes pour les années à venir (une sorte de plan quinquennal, quoi !) Le messager est tiré au sort. La façon dont ils procèdent pour l'”expédier” est assez intéressante (4.94) :

Certains d’entre eux se disposent avec trois lances, tandis que d’autres, prenant celui qu’ils envoient à Salmoxis par les mains et par les pieds, le balancent et le jettent en l’air sur les lances. S’il meurt en s’enferrant, ils se disent que le dieu est satisfait ; s’il ne meurt pas, ils en rendent le messager responsable, disant qu’il est un homme mauvais et, l’ayant ainsi blâmé, ils en envoient un autre.”

On imagine la scène…

Tout est possible, bien sûr, mais je ne sais pas si des coutumes similaires, ou vaguement approchantes, ont déjà été décrites ailleurs.

Ces Gètes ont une autre habitude : “Lorsqu’il y a du tonnerre et des éclairs, ils tirent des flèches vers le ciel pour menacer leur dieu“. Je suis à peu près certain d’avoir déjà lu ou vu quelque chose de ce genre il y a longtemps, mais je suis incapable de dire s’il s’agissait d’une référence à ce passage d’Hérodote ou de quelque chose de totalement différent… Un peu plus loin (5.105), on trouve un autre exemple de flèche tirée vers le ciel : lorsque Darius apprend que les Athéniens, dont il n’avait jamais entendu parlé, ont soutenu la révolte de l’Ionie et ont participé à l’incendie de Sardes, capitale de la Lydie (dans l’ouest de l’actuelle Turquie), il réclame son arc, y place une flèche qu’il envoie vers le ciel et demande à “Zeus” de faire en sorte qu’il puisse se venger un jour des Athéniens.

Enfin, ce court chapitre 94 du livre IV se termine par : “ils croient qu’il n’y a aucun autre dieu que le leur (οὐδένα ἄλλον θεὸν νομίζοντες εἶναι εἰ μὴ τὸν σφέτερον)”. Comme on le sait, les Grecs et les Anciens en général trouvaient tout à fait normal que chaque peuple ait ses dieux, et ils estimaient que tous ces dieux étaient, au fond, les mêmes. D’où l’équivalence bien connue entre les dieux romains et grecs (Jupiter – Zeus, Vénus – Aphrodite, Minerve – Athéna, etc.) ; Hérodote fait également des équivalences entre les dieux égyptiens et grecs, surtout aux livres I et II et, au paragraphe précédent, on voit Darius, l’empereur de Perse, invoquer “Zeus”. L’attitude exclusive des Gètes, qui sera celle des trois grands monothéismes, celle des “peuples du Livre” (“Il n’y a d’autre dieu que Dieu”), est donc pour lui exceptionnelle et digne d’être notée.

Note : l’illustration de cette page est tirée de Astérix et les Normands, planche 34b. La situation n’a rien à voir avec celle des Gètes, mais je l’ai trouvée irrésistible…

Les anti-grecs

Dans l’Anabase, nous avons vu les Dix Mille traverser les monts Kaçkar avant d’arriver, enfin, à Trapezous, sur la Mer Noire. Mais leurs tribulations ne sont pas terminées, car si plusieurs colonies grecques s’égrènent le long de la côte, le reste du pays est occupé par des autochtones qui ne sont pas forcément ravis de voir débarquer cette bande d’aventuriers (au dernier comptage, à Cerasous, juste après Trapezous, ils sont encore 8600 (5.3.3)).

Ils doivent alors traverser le territoire des Mossynoeciens (Μοσσύνοικοι) qui refusent de les laisser passer (ce nom grec signifie : “ceux qui habitent dans des tours en bois”). Mais, profitant de dissensions internes, ils s’allient avec une partie d’entre eux, prennent la forteresse où demeurait leur roi et peuvent voyager en paix chez leurs nouveaux alliés. Mais ceux-ci sont vraiment bizarres !

Tandis qu’ils progressaient en territoire ami, on leur montraient les enfants des meilleures familles qu’on engraissait en les nourrissant de noix bouillies. Ils étaient délicats et extrêmement blancs et il s’en fallait de peu qu’ils ne soient aussi larges que longs. Ils avaient le dos bigarré et le devant entièrement tatoué de motifs floraux. (5.4.32)”

Peut-on imaginer un portrait plus opposé à celui des jeunes Grecs de bonnes familles, tels que ceux qui fréquentent Socrate ? Ceux-ci sont sportifs, donc minces et bronzés, et le tatouage semble leur avoir été étranger : chez eux, ce sont plutôt certains esclaves et prisonniers qui pouvaient être marqués (au fer rouge, plutôt que par piqûres). De même, Hérodote (5.6) note avec étonnement à propos des Thraces “et ils considéraient comme nobles ceux qui étaient tatoués, comme vils ceux qui ne l’étaient pas”. On connaît l’importance du tatouage dans de nombreuses cultures.

Pas étonnant que les Grecs soient choqués :

Et les soldats disaient que cette contrée était la plus barbare de celles qu’ils avaient traversées et celle dont les coutumes étaient les plus éloignées de celles des Grecs. (5.4.34)”

Il faut dire que les adultes sont aussi exotiques que les enfants : “Ils essayaient aussi de forniquer au vu de tous avec les femmes (ἑταίραι) qui accompagnaient les Grecs ; c’est en effet là leur coutume (5.4.33)”. Comme Xénophon l’explique un peu plus loin : “En effet, ils faisaient en public ce que les autres feraient dans la solitude et, quand ils sont seuls, ils se comportent comme s’ils étaient avec d’autres.”

Et, comme pour les enfants, leur blancheur étonne les Grecs : “Hommes et femmes étaient tous blancs”. Pourtant, ces gens vivaient certainement au grand air. Faut-il supposer qu’ils se teignaient le corps ?

Dans tout cela, il y a probablement des choses que Xénophon n’a pas comprises, d’autant plus qu’il communiquait avec eux par l’intermédiaire d’un interprète dont nous connaissons même le nom : Timésithe, qui était aussi le “chargé d’affaire” (πρόξενος, même racine que dans “proxénète”) des Mossynoeciens à Trapezous. Ce que nous voyons surtout, dans ce passage comme dans bien d’autres, c’est le sentiment de culture commune de ces mercenaires qui pourtant venaient d’un peu toute la Grèce, souvent de cités ennemies, comme Sparte et Athènes : ils étaient des Hellènes (Ἕλληνες).

Note : sur la carte qui illustre cette page, on voit les villes de Trapezous et Cerasous (des colonies de Sinope, tout à gauche) et, juste en-dessous, le territoire des Mossynoeciens. Cette carte est d’origine allemande et on remarque des différences avec le français dans la transcription des noms propres grecs.

Le festin cannibale

Le cannibalisme nous révulse, mais provoque aussi en nous une curiosité morbide, comme dans l’histoire du “Japonais cannibale” à Paris en 1981 ou dans celle du vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya qui s’était écrasé dans les Andes en 1972 et dont les survivants avaient dû y avoir recours (sans parler des récits liés aux grandes famines).

Il n’est donc pas étonnant qu’Hérodote (qui n’est pas seulement le “père de l’histoire”, mais aussi celui de l’ethnologie et du magazine à sensations), raconte plusieurs histoires de cannibalisme ; d’abord celui de la faim (3.25), lorsque l’armée de Cambyse, qui a conquis l’Égypte, se lance imprudemment dans une expédition contre les Éthiopiens. Dans le désert, les soldats affamés tirent au sort un homme sur dix et le mangent. Cambyse, effrayé, met fin à l’expédition. Hérodote ne parle pas d’anthropophagie, mais d'”allelophagie” (ἀλληλοφαγία) : “consommation mutuelle”. Plus tard, il mentionnera brièvement (4.106) un peuple voisin des Scythes, les Ἀνδροφάγος, Androphages, c’est-à-dire mangeurs d’hommes (individus du sexe masculin).

Une forme de cannibalisme funéraire, où certaines personnes mangent le corps du défunt pour l’honorer, existait encore dans les années 1950 chez les Fore, une tribu de Nouvelle Guinée, et même jusqu’aux années 60 chez les Wari d’Amazonie. Ce sont deux exemples, que j’ai trouvé facilement sur internet ; il y en a certainement d’autres.

Cette coutume était probablement beaucoup plus répandue dans un lointain passé. Hérodote raconte (3.38) comment Darius, le roi de Perse, demanda à des Grecs qui se trouvaient à sa cour pour quel prix ils mangeraient leurs parents morts : ils répondirent qu’ils ne le feraient à aucun prix. Puis ils demanda à des Indiens Callaties, qui eux le faisaient, pour quel prix ils brûleraient le corps de leurs parents sur un bûcher : ils se récrièrent avec horreur. On ne sait absolument pas qui étaient ces “Indiens Callities” qu’horrifient une crémation qui est normale chez les hindouistes. Ici, “Indiens” est sans doute un terme très vague, puisqu’on était à la limite orientale du monde connu par les Grecs (d’autres “Indiens”, les Padéens, tuent et mangent les vieux et les malades (3.99)). D’ailleurs, l’Inde de cette époque, plus encore que celle d’aujourd’hui, était sans doute très diverse de peuplement. Cette anecdote nous montre, en tout cas, qu’Hérodote avait entendu parler du cannibalisme funéraire.

Il en tire une leçon de relativisme culturel : “si donc quelqu’un proposait à tous les hommes de choisir les meilleures lois parmi toutes celles qui existent, après les avoir passées en revue, chacun choisirait les siennes propres ; c’est que tous pensent que leurs propres lois sont de beaucoup les meilleures.” Il en conclut donc qu’il faut respecter toutes les coutumes : “Il n’y aurait donc vraiment qu’un fou pour tourner en ridicule de telles choses.” On est très proche de Montaigne, comme on le voit dans le chapitre 30 du livre I des Essais, justement intitulé Des Cannibales.

Mais si le cannibalisme “simple” nous révulse, lorsque celui-ci se produit involontairement et concerne des gens qui nous sont proches, en particulier des enfants, on augmente l’horreur d’un degré (ce que Henry James aurait appelé “The turn of the screw”). Hérodote se fait donc un plaisir de nous raconter deux histoires de ce type.

Dans la première (1.73), une tribu Scythe se réfugie dans un territoire Mède gouverné par Cyaxare. Comme ce sont d’excellents archers (on les a déjà vu, aux côtés des Crétois, dans l’armée des mercenaires grecs d’Anabase), ce roi leur a confié des enfants afin qu’ils apprennent leur art. Par ailleurs, chaque jour les Scythes vont chasser et apportent leurs prises au roi. Un jour, on ne sait pourquoi, ils ne prennent rien, si bien que le roi se met en colère et les traite avec mépris. Le lendemain, pour se venger, ils égorgent l’un des enfants, le préparent comme ils le faisaient pour le gibier et l’offrent au roi, qui le mangera donc avec ses hôtes du jour. Puis ils s’enfuient, ce qui provoquera une guerre (Hérodote adore attribuer les guerres à des causes extrêmement personnelles et minimes à l’échelle des peuples).

La seconde histoire (1.108-119)est encore plus intéressante puisqu’elle est liée à un autre récit, d’un type qui, lui aussi, a connu un grand succès : celui de l’enfant abandonné à sa naissance (comme Œdipe, Romulus et Rémus, sans doute bien d’autres) : ici, il s’agit de Cyrus le Grand. Suite à un rêve, Astyage confie le nourrisson à Harpage, son confident, et lui dit de l’emmener et de le tuer. Bien entendu, Harpage ne peut s’y résoudre et confie l’enfant à un bouvier. Et, bien entendu, la trahison d’Harpage finira par être découverte. Astyage fait semblant d’être content que l’enfant soit sauf, invite Harpage à un banquet et lui dit d’envoyer son fils jouer avec Cyrus. L’enfant sera égorgé et servi à son père. Á la fin du festin, Astyage a même la cruauté de faire apporter à son hôte une corbeille recouverte d’un linge dans laquelle se trouve la tête et les mains du fils. En les découvrant, Harpage se contient, accepte le “cadeau” et rentre chez lui avec ce qui reste de son enfant. Plus tard, il se vengera en aidant Cyrus à prendre le pouvoir.

Beaucoup plus près de nous, ce type de récit me fait penser à l’ogre du Petit Poucet, qui lui aussi est cannibale et qui, s’il ne mange pas ses filles, les égorge de sa propre main, croyant tuer le petit Poucet et ses frères.

Que nous disent toutes ces histoires ? Sans doute, qu’il y a continuité entre le monde d’Hérodote et le nôtre : les mêmes histoires nous fascinent et nous font frémir.

Note : Pour illustrer cette page, j’ai trouvé le passage des Essais (livre I, chapitre 22, De la coustume, et de ne changer aisement une loy receue) où Montaigne raconte l’anecdote que j’ai rapportée plus haut, à propos de Darius interrogeant des Grecs et des Indiens sur leurs coutumes funéraires. Cette image vient du fameux Exemplaire de Bordeaux (source : gallica.bnf.fr / BnF).

La maison de Callias

J’ai déjà parlé des prologues des dialogues de Platon, mais j’ai laissé de côté celui de Protagoras, qui est pourtant l’un des meilleurs : c’est qu’il mérite une page à lui seul. Alors que l’humour de Platon est fréquent mais discret, légérement teinté d’ironie, ici il se donne libre cours. Il nous offre aussi plein de précieux petits détails sur la vie quotidienne à Athènes.

Socrate raconte à un ami que, alors qu’il faisait encore nuit, le jeune Hippocrate est venu frapper à sa porte, tout excité. “Quelqu’un” est allé lui ouvrir (ce qui suggère que Socrate, tout pauvre qu’il était, avait au moins un domestique, probablement un esclave). Il cherche à tâtons le lit de Socrate et s’assoit à ses pieds (on retrouve ce que disait Saint Augustin dans le passage que j’ai cité plus tôt : la nuit, il n’y avait pas de bougie allumée en veilleuse, l’obscurité était totale). Il lui dit que Protagoras, le sophiste célèbre dans toute la Grèce, est arrivé en ville, ce que Socrate savait déjà.

Hippocrate a appris cette nouvelle tard la veille, car il était parti à Œnoê, un canton de l’Attique situé sur la route de la Béotie, à la recherche d’un jeune esclave fugitif. On peut supposer qu’il avait été informé de sa présence, peut-être même que l’esclave avait déjà été arrêté, car sinon, pourquoi serait-il allé aussi loin d’Athènes au hasard ? Ce qui est inattendu, c’est qu’il avait en tête d’informer Socrate de son départ, mais qu’il avait oublié. Pourquoi diable informer Socrate ? Parce qu’ils avaient prévus de se rencontrer ? L’histoire ne le dit pas.

Hippocrate, qui a des ambitions politiques, veut absolument devenir l’élève de Protagoras et, comme il ne le connaît pas, il demande à Socrate de l’introduire auprès de lui. Comme il est encore très tôt (c’est tout juste l’aube), ils se promènent dans la cour pour passer le temps en attendant, et Socrate commence à le questionner sur ce qu’il espère de Protagoras (dans cette page, je ne parlerai pas du contenu des discussions). On apprend ici que la maison de Socrate a une cour : je ne sais pas ce que cela signifie au niveau social (peut-être pas plus que d’avoir un jardin en France).

Finalement, ils se rendent dans la maison de Callias chez qui Protagoras est descendu. À l’entrée, le concierge refuse d’abord de les laisser entrer : il croit que ce sont des sophistes et il dit que la maison en est déjà pleine. Socrate précise que c’est un ennuque. D’où venait-il ? La castration, en Grèce, semble avoir été peu commune. Hérodote (3.48) raconte comment Périandre, tyran de Corinthe, envoya trois cents enfants de Corcyre (c’est-à-dire, Corfou) à Sardes, en Asie Mineure perse, pour y être faits ennuques, ce qui signifie que la compétence nécessaire n’existait pas en Grèce. Pour ceux qui s’inquièteraient sur le sort des enfants, disons que le bateau qui les amenait en Perse fit relâche à l’île de Samos, dont les habitants, choqués, les délivrèrent (encore une belle anecdote que je n’ai pas la place de raconter). Si les Grecs ne regardaient pas d’un bon œil la castration d’hommes libres, il n’en allait peut-être pas de même pour les esclaves ? Mais je n’en sais pas plus sur la place des ennuques dans la Grèce antique.

À la seconde tentative, le portier les laisse entrer : effectivement, la maison est pleine. Il y a là, outre Protagoras (qui est d’Abdère, en Thrace), Prodicos de Céos (une île au sud-est du cap Sounion) et Hippias d’Élée (en Italie, au sud de Naples), deux autres célébrités : une assemblée cosmopolite, donc. Alcibiade arrive juste après eux. Ils trouvent Protagoras en train de faire des allers-retours sous le portique de la cour (προστῷον), suivi d’abord de proches disciples et de jeunes gens des meilleurs familles (dont deux fils de Périclès), puis d’autres “fans” qui captent ce qu’ils peuvent des paroles du maître. Socrate décrit avec humour les évolutions de Protagoras, et de sa suite :

Je trouvais ce chœur admirable à voir, surtout par la manière dont il prenait soin de ne jamais se mettre en travers de la route de Protagoras ; et, lorsqu’il faisait demi-tour avec ceux qui l’accompagnaient, ces admirateurs s’écartaient avec grâce et ordre de part et d’autre, et décrivant un cercle, se reformaient à chaque fois derrière lui de la plus belle façon.”

Cette belle mécanique m’a tout de suite fait penser à celle que décrit Proust, alors que le narrateur accompagne Odette dans ses promenades du dimanche dans l’avenue du Bois et qu’un promeneur qui la connaît à peine se risque, avec appréhension, à la saluer : “Il déclenchait seulement, comme un mouvement d’horlogerie, la gesticulation de petits personnages salueurs qui n’étaient autres que l’entourage d’Odette…” Les situations sont complètement différentes mais, dans les deux cas, on a un personnage central, solaire, que des acolytes suivent avec la même régularité et la même absence d’autonomie qu’autant de planètes.

Hippias, lui, également entouré d’admirateurs et de disciples, siège sous le portique opposé et répond à toutes les questions qu’on lui pose sur la nature et l’astronomie. Quant à Prodicos, il est dans une pièce qui sert normalement à entreposer les provisions, mais que Callias a vidée pour faire de la place, tellement la maison est pleine. Il est encore couché, enveloppé dans un tas de peaux de brebis (κῴδιον) et de couvertures. Lui aussi est entouré, mais Socrate n’arrive pas à savoir de quoi il parle, car sa voix est si grave qu’elle emplit la pièce d’une sorte de bourdonnement indistinct.

Finalement, il s’approche de Protagoras et lui présente Hippocrate et le but de leur visite. Ce qui est étonnant, c’est que cette “star”, habituée comme on vient de le voir à la déférence de sa suite, accorde immédiatement toute son attention à Socrate, parlant avec lui d’égal à égal. Nous n’avons, je crois, aucun moyen de savoir si cette rencontre à une quelconque base dans la réalité, mais il est clair que Platon donne à son maître le beau rôle.

Après cette brève introduction, les deux maîtres décident de rendre leur discussion publique et ils invitent Hippias et Prodicos, ainsi que toutes leurs suites, à y assister. Aussitôt, c’est l’excitation. On amène des bancs et des lits de repos à l’endroit où Hippias est déjà installé et Alcibiade vient avec Prodicos qui s’est enfin levé. On sent que tout le monde pense : “on va bien s’amuser !” comme aujourd’hui encore avant un débat entre deux sommités. Il ne manque plus que la télévision…

Le débat qui commence alors prend une forme plus classique. Cependant, à la différence des dialogues habituels, ici l’interlocuteur de Socrate n’est pas n’importe qui, ce qui va d’ailleurs entraîner certaines tensions sur lesquelles je reviendrai.

Note : le plan typique d’une maison en Grèce antique illustre cette page. L'”andron” est l’appartement des hommes, le “gyneceum”, celui des femmes, et l'”oikos”, la salle à manger. Il paraît correspondre à ce que nous dit Platon dans ce prologue. Il suffit sans doute d’augmenter ou de diminuer ce plan pour imaginer les maisons de Callias et de Socrate.