Le revenant

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Au livre IV d’Anabase, les dix mille mercenaires grecs dont Xénophon raconte la retraite vers la Mer Noire traversent l’Anatolie en plein hiver, marchant souvent dans une neige épaisse (ce qui montre que le climat n’a pas trop changé depuis cette époque). Xénophon en profite pour décrire l’ophtalmie des neiges (4.5.12-14) et remarquer qu’elle peut être évitée ou mitigée si, en marchant, on fixe les yeux sur quelque chose de sombre, ce qui reste une bonne recommandation. Il s’agit probablement là de la première description de cette affection toujours possible aujourd’hui, si l’on oublie ses lunettes de soleil… D’autres soldats ont les pieds gelés et les ennemis sont sur leurs talons : pendant quelques jours, c’est presque la retraite de Russie…

Dans le livre V, Xénophon revient sur ce moment de la traversée. En effet, un soldat (qui conduisait une mule) l’accuse, devant toute la troupe, de l’avoir frappé. Pour s’expliquer, Xénophon engage avec lui ce dialogue (5.8.8-11) :
“Un homme restait en arrière parce qu’il n’était plus capable de marcher. De cet homme, je savais seulement qu’il était l’un d’entre nous ; je t’ai forcé à l’emporter afin qu’il ne meure point ; en effet, il me semble bien que l’ennemi nous suivait de près.
“L’homme acquiesça.
“Cependant, dit Xénophon, après t’avoir envoyé en avant, je t’ai rattrapé alors que j’accompagnais l’arrière-garde : tu étais en train de creuser un trou pour enterrer l’homme. Je me suis arrêté pour te féliciter [on sait l’importance que les Grecs accordaient aux rites funéraires]. Alors que nous étions tous arrêtés, la jambe de l’homme se replia et tous ceux qui étaient présents s’écrièrent : “il est vivant !” et tu as dit : “tant qu’il veut, car moi, je ne le porte plus !”C’est alors que je t’ai frappé, tu as dit vrai. Il me semblait en effet que, de toute évidence, tu savais qu’il était vivant.
“Et alors, dit-il, n’en est-il pas moins mort, après que je te l’aie montré [encore vivant] une fois arrivés au campement ?
“Certes, répondit Xénophon, mais nous aussi nous mourrons tous : ce n’est pas une raison pour nous enterrer vivant !”

Ceux qui ont vu le film Le revenant d’Alejandro González Iñárritu (2015), avec Leonardo di Caprio, reconnaîtrons ce thème : un homme forcé d’assister un mourant essaye de l’enterrer vivant pour s’en débarrasser (et, coïncidence, dans les deux cas l’histoire se passe dans la neige). Il n’y a certainement aucune filiation directe entre les deux récits : ce type d’incident a dû se reproduire plus d’une fois dans l’histoire de l’humanité. Mais il s’agit d’une de ces histoires qui ont quelque chose de primordial et qui nous font frémir, comme l’a bien exprimé Edgar Poe dans sa nouvelle The Premature Burial, et c’est pour cela que cette histoire nous frappe.

En ce qui concerne Xénophon, tous les soldats, loin de le blâmer d’avoir frappé l’un des leurs, le félicitèrent pour son attitude, et s’écrièrent que le muletier aurait dû recevoir encore plus de coups ! Évidemment, c’est Xénophon qui raconte l’histoire et il lui est facile de se donner le beau rôle, mais de nos jours, les réactions auraient sans doute été les mêmes.

Le miel qui rend fou

Monts Kaçkar, chaine Pontique

C’est au chapitre 7 du livre 4 de l’Anabase de Xénophon que les Dix-Mille, ayant traversé une partie du Moyen-Orient et de l’Anatolie en territoires hostiles, aperçoivent enfin la Mer Noire de la crête d’une montagne et s’écrient : “Thalassa, thalassa !” (ou plutôt : Θάλαττα, θάλαττα, avec le τ attique). Mais ce n’est encore qu’une vision lointaine et il leur faudra marcher plusieurs jours dans cette région de montagnes avant d’atteindre la mer.
Au cours de ce trajet, ils font halte dans une région agréable où ils observent un phénomène étrange :

Les ruches étaient nombreuses en cet endroit et ceux des soldats qui mangeaient du miel perdaient la tête, vomissaient, avaient la diarrhée et ne pouvaient plus tenir debout. Ceux qui en avaient peu mangé paraissaient complètement ivres, tandis que ceux qui en avaient mangé beaucoup déliraient et que d’autres semblaient sur le point de mourir.
Ainsi, beaucoup gisaient, donnant l’impression d’une armée en déroute, et l’inquiétude était grande. Mais le lendemain personne n’était mort et à environ la même heure que celle à laquelle ils l’avaient perdu, il retrouvèrent l’esprit. Le troisième et le quatrième jour ils se relevèrent, avec l’allure d’hommes qui auraient été drogués (Anabase, 4.8.20-21).

On lit ceci en se disant : “Bon, encore une anecdote bizarre, comme il y en a tant dans les histoires anciennes”, et on passe à la suite. Elle m’est quand même tout de suite revenue à l’esprit lorsque, le 16 janvier de cette année, dans le journal anglais The Guardian, je suis tombé sur un article intitulé :
Creating a buzz: Turkish beekeepers risk life and limb to make mad honey“. L’article ne parle pas de l’anecdote de Xénophon, mais cite une semblable mésaventure survenue dans la même région à des soldats de Pompée, quelques trois cents ans plus tard, alors qu’ils poursuivaient l’armée de Mithridate.
Il apparaît que sur les pentes de ces montagnes se trouve une espèce de rhododendron (sans doute Rhododendron luteum) dont le nectar contient un puissant neurotoxique, la grayanotoxine, qui se retrouve ainsi dans le miel local. Aujourd’hui encore, des apiculteurs sont spécialisés dans ce miel intéressant à petites doses et qui coûte environ 300 euros le kilo.
Cette région est celle des monts Kaçkar, proche de la ville actuelle de Trabzon, l’ancienne Trébizonde qui, dans la Grèce ancienne, s’appelait Trapezous (Τραπεζοῦς) : c’est là que les Dix-Mille atteignent enfin la Mer Noire et une colonie grecque : les deux histoires se rejoignent donc à deux mille quatre cents ans de distance. Je dois dire que, trouver la solution de l’énigme du “miel qui rend fou” au hasard d’un journal grand public, m’a “soufflé” et a provoqué dans mon cerveau la décharge de je ne sais quelles endorphines : comme l’a dit Faulkner dans un contexte complètement différent, “le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé” !

Monts Kaçkar, Rhododendron luteum au premier plan

Note : Rhododendron luteum n’est pas précisé dans l’article, mais c’est l’espèce la plus probable. Elle est maintenant répandue dans les parcs et jardins, mais elle est endémique dans cette région. Cette photo a été prise sur place et je l’ai trouvée sur le site d’un randonneur qui a parcouru ces montagnes. L’espèce de rhododendron de jardin la plus commune, R. ponticum, contient aussi la grayanotoxine : ne laissez pas vos abeilles aller butiner n’importe où !