Grecs et Barbares : le jeune Cyrus

J’ai déjà fait allusion aux relations entre Grecs et Barbares, ceux-ci étant avant tout les Perses. Il y a beaucoup à dire sur le sujet, mais dans l’Anabase de Xénophon on peut trouver une première approche du sujet. On a déjà vu que le jeune Cyrus (Κῦρός) veut prendre l’empire à son frère Artaxerxès et que pour cela il a recruté plusieurs troupes de mercenaires grecs. Xénophon est là, en principe, uniquement comme observateur, invité par Proxène, un Béotien et vieil ami, chef de l’une de ces troupes, qui lui a dit que Cyrus valait vraiment la peine d’être connu (3.1.4). Pendant la longue marche vers l’intérieur des terres (l’anabase proprement dite) et la région de Babylone, il aura tout le temps d’apprécier Cyrus. Il y a en lui à la fois le goût du luxe raffiné qui choque et fascine les Grecs, et une énergie qui surgit dès qu’elle trouve l’occasion de s’exercer.

Ainsi, lorsqu’enfin on annonce à Cyrus (qui voyageait assis dans son chariot) que l’armée de son frère approche et est prête à livrer bataille (1.8.3) :

Cyrus, sautant de son chariot, revêtit sa cuirasse et, montant sur son cheval, prit ses javelots à la main, puis fit passer aux autres l’ordre de s’équiper et de prendre chacun son poste.”

En une phrase, l’indolent voyageur se transforme en chef de guerre.

Déjà auparavant, un jour où des chariots étaient embourbés dans un passage étroit, voyant la lenteur des soldats chargés de les dégager, il ordonne aux nobles de sa suite de mettre la main à la pâte (1.5.8) :

Alors un bel exemple de discipline put être observé. Jetant leurs robes de dessus pourpres là même où chacun se trouvait être, ils s’élancèrent, comme s’ils couraient pour la victoire, dans une pente très escarpée, vêtus de ces robes somptueuses et de ces pantalons brodés, certains même ayant des colliers autour du cou et des bracelets aux poignets. Sautant dans la boue ainsi accoutrés, en moins de temps qu’on ne l’aurait cru ils dégagèrent les chariots en les soulevant.

Si les Perses, du moins les seigneurs, vivent maintenant dans le luxe, il n’en a pas toujours été ainsi et ils ne sont pas loin de leurs origines guerrières. Hérodote (1.71) raconte que lorsque Crésus, roi de Lydie (le fameux roi qui était “riche comme Crésus”) prit la décision (fatale) d’attaquer les Perses du temps du grand Cyrus, fondateur de l’empire Achéménide, un sage lydien vint le voir et lui dit :

Ô roi, tu te prépares à faire campagne contre de tels hommes, dont les pantalons et les autres vêtements sont en cuir, qui ne se nourrissent pas de ce qu’ils veulent, mais de ce qu’ils ont, leur pays étant rocailleux. En outre, ils ne consomment pas de vin, mais boivent de l’eau et n’ont pas de figues à savourer, ni rien d’autre de bon. Ainsi, d’un côté, si tu es vainqueur, de quoi vas-tu les dépouiller, eux qui n’ont rien ? mais d’un autre côté, si tu es vaincu, réfléchis à combien de biens tu vas perdre…

On retrouve dans ce texte un des idées clef d’Ibn Khaldun, l’historien arabe du XIVe siècle qui a exposé sa philosophie de l’histoire dans la Muqaddima, la majestueuse introduction au Livre des exemples. Pour lui, il y a toujours une tension entre le monde sédentaire (urbain et campagnard) et celui des Bédouins qui mènent une vie rude. Les sédentaires sombrent dans la mollesse et sont des proies faciles pour les Bédouins qui vont alors établir une nouvelle dynastie. Après trois ou quatre générations, celle-ci aussi se corrompra et un nouveau groupe de Bédouins viendra prendre leur place. Les Perses seront les Bédouins de Crésus et, d’une certaine façon, les Macédoniens d’Alexandre le Grand seront ceux de la Perse achéménide.

Xénophon qui, on le voit, admirait Cyrus le jeune, était encore plus “fan” de ce grand Cyrus, au point qu’il a écrit tout un ouvrage, la Cyropédie (Κύρου παιδεία), c’est-à-dire L’éducation de Cyrus que certains considèrent comme le premier roman historique et qui est aussi une réflexion sur le roi idéal.

Ainsi, pour des Grecs comme Hérodote et Xénophon qui avaient voyagé, les Perses n’étaient, ni de “gros barbares”, ni des hommes amollis par le luxe : exotiques, certes, mais aussi fascinants et dont il y a peut-être quelque chose à apprendre.

édition anglaise de la Cyropédie

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