Qui était Ménon ?

Même si Ménon a donné son nom à un dialogue de Platon, nous apprenons très peu de choses sur lui à travers le texte même, comme d’ailleurs pour la plupart des autres personnages que Platon a mis en scène. En revanche, pour Ménon nous avons une autre source d’information : l’Anabase de Xénophon.

Il faut brièvement rappeler l’histoire : le jeune Cyrus, gouverneur (satrape) d’une partie de l’Asie Mineure qui se trouve dans l’actuelle Turquie, décide de se révolter contre son frère devenu Roi et commence par rassembler discrètement différentes troupes de mercenaires grecs, pour se composer une armée de plus de dix milles hommes (sans compter les Perses). Ménon est un jeune général thessalien qui le rejoint avec mille cinq cents hommes, alors que Cyrus s’est mis en route depuis quelques jours. Cette marche les emmènera à proximité de Babylone où aura enfin lieu la confrontation entre les deux frères. Les Grecs enfoncent la partie de l’armée perse qui leur fait face et pensent la bataille gagnée, mais Cyrus, se jetant sur son frère, est tué d’un coup malheureux. Brusquement, les Grecs se retrouvent isolés en pays ennemi. Ils refusent de se rendre et commencent leur retraite. Tissapherne, un autre satrape d’Asie Mineure qui n’a pas pris le parti de Cyrus et qui va suivre le même chemin avec ses troupes pour rentrer dans sa province, prétend les accompagner et leur porter assistance. Cependant, au fil des jours, il devient de plus en plus évident qu’il n’attend qu’une occasion pour leur tomber dessus et les relations entre les deux groupes se tendent.

Inquiet, Cléarchos, le général qui a été choisi pour mener l’ensemble des troupes grecques (un Lacédémonien, bon soldat mais un peu naïf), demande une entrevue à Tissapherne pour tenter d’éclaircir l’atmosphère. Le satrape accepte avec empressement. Cléarchos lui fait un grand discours auquel Tissapherne répond en disant qu’il est vraiment heureux de ces paroles et en protestant, lui aussi, de sa bonne foi. Il propose donc à Cléarchos de revenir le lendemain avec ses généraux pour dissiper définitivement tous les soupçons. Le lendemain, il retourne donc voir le satrape avec quatre autres généraux. Ils sont invités dans sa tente et, à un signal, immédiatement faits prisonniers. Ils seront plus tard livrés au Roi et décapités. L’un d’eux est Ménon.

Le récit de ce traquenard ne prend que quelques lignes et Xénophon le poursuit par un portrait de chacun des cinq généraux qui ont perdu la vie. Celui de Ménon est très négatif. Léon Robin, dans l’édition de “La Pléiade”, remarque que ce portrait est peut-être sujet à caution et W. Lamb dit à peu près la même chose dans l’édition bilingue de la “Loeb Classical Library”.

Xénophon l’accuse surtout d’être prêt à tout pour acquérir des richesses : “Μένων δὲ ὁ Θετταλὸς δῆλος ἦν ἐπιθυμῶν μὲν πλουτεῖν ἰσχυρῶς, ἐπιθυμῶν δὲ ἄρχειν, ὅπως πλείω λαμβάνοι, ἐπιθυμῶν δὲ τιμᾶσθαι, ἵνα πλείω κερδαίνοι. (2.6.21) : Il était évident que Ménon le Thessalien désirait fortement les richesses, qu’il désirait des postes de commandement afin de prendre plus et qu’il désirait les honneurs afin d’en tirer plus de profit.”

Chez Platon, Ménon déclare (77b) que la vertu consiste à désirer les belles choses (“ἐπιθυμοῦντα τῶν καλῶν”) et à être capable de se les procurer (“δυνατὸν εἶναι πορίζεσθαι”), définition un peu bizarre que Socrate n’aura aucune peine à démolir. Pour Ménon, l’acquisition de richesses et d’honneurs est une vertu et, poussé par Socrate, il confirme : “”καὶ χρυσίον λέγω καὶ ἀργύριον κτᾶσθαι καὶ τιμὰς ἐν πόλει καὶ ἀρχάς.(78c) : Et acquérir de l’or et de l’argent, dis-je, et des honneurs dans la cité et du pouvoir.”

Si l’on compare les deux phrases, on retrouve exactement les mêmes trois éléments : richesses, pouvoir et honneurs. À croire que l’un des deux auteurs s’est inspiré de l’autre ! Ceci dit, bien des jeunes gens de bonne famille, à Athènes ou dans toute autre cité, auraient sans doute pu formuler les mêmes souhaits qui sont, après tout, banals pour des ambitieux. Mais il est amusant de voir le Ménon de Platon les citer comme éléments de la vertu !

Est-ce que Xénophon exagère dans son portrait à charge ? C’est bien sûr possible. Mais il ne faut pas oublier qu’il est plus facile de juger la réelle valeur d’une personne au cours d’une difficile campagne militaire, plutôt que sur l’agora d’Athènes, où on se promène avec sa petite suite et où on discute avec les uns et les autres…

Après cette catastrophe et un moment de flottement, les Grecs reprennent leur retraite, presque désespérée : c’est sans doute la partie la plus passionnante du texte de Xénophon, dont j’ai déjà donné deux aperçus (Le revenant et Le miel qui rend fou) qui ne seront pas les seuls.

Quant à Ménon, selon Ctésias (un Grec qui servait de médecin à Artaxerxès), il n’aurait pas été tué en même temps que les autres généraux, mais épargné. Xénophon, lui, dit qu’effectivement il n’a été tué qu’au bout d’un an, mais qu’entre temps il a été longuement torturé. Bien entendu, il ne peut parler que par ouï-dire. Les deux versions sont compatibles avec les accusations de Cléarchos, selon lesquelles il jouait un double jeu avec les Perses. Dans la version d’Anabase, celui-ci aurait mal tourné : après tout, les Grecs ont réussi à s’échapper.

Note : la carte qui illustre cette page montre la première partie du trajet des Grecs, depuis Sardes (aujourd’hui Sart en Turquie, un site archéologique à 85 km à l’est d’Izmir), jusqu’à Counaxa (en Irak, pas très loin de Bagdad).

Aporie

Si, comme je le crois, le but de la philosophie est d’abord de poser des questions plutôt que d’y répondre, et surtout de questionner l’évidence (de même qu’en sciences, selon l’anecdote célèbre, un génie comme Newton s’étonne de voir une pomme tomber d’un pommier, alors que le commun des mortels se serait seulement étonné de la voir tomber d’un poirier), alors Platon, surtout dans ses premiers dialogues, est le parfait philosophe.

Beaucoup de ces dialogues sont, en effet, comme on le dit doctement, aporétiques : c’est-à-dire qu’ils se terminent sur une “aporie” (du grec ἀπορία: embarras, doute, difficulté, incertitude). Autrement dit, ils ne concluent pas et se contentent de passer en revue les idées reçues et d’en montrer l’insuffisance ce qui, bien sûr, est le début de la sagesse.

Ainsi, par exemple, à la fin de Lachès, un dialogue sur le courage, Socrate constate : “ὁμοίως γὰρ πάντες ἐν ἀπορίᾳ ἐγενόμεθα : ainsi nous nous trouvons tous dans la même aporie (200e)” : aucun des participants au dialogue n’a été capable de donner une bonne définition du courage.

Il en va de même dans Euthyphron, où le sujet est la piété. Tôt le matin, celui-ci rencontre Socrate devant le portique du Roi et lui demande ce qu’il fait là (alors que, d’habitude, c’est au Lycée qu’on le trouve). Socrate explique qu’il a été convoqué pour son procès, l’une des principales accusations étant celle d’impiété. Justement, Euthyphron se proclame être un spécialiste de ce sujet et Socrate veut en profiter pour apprendre ce qu’est celle-ci, afin de pouvoir mieux se défendre. Bien entendu, il va torpiller toutes les tentatives de définition, jusqu’à ce que son interlocuteur fuie, prétextant avoir des affaires urgentes ailleurs (“j’ai un sanglier sur le feu”, auraient dit les Gaulois d’Astérix). Et Socrate fait semblant se lamenter : “Que fais-tu, camarade, tu t’en vas, détruisant l’espoir que j’avais d’apprendre de toi ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas…”

Mais le but de Socrate n’est pas de ridiculiser ou de désespérer son adversaire (en principe). Il ne cherche pas à triompher dans une joute oratoire (comme croient le faire, dans Euthydème, celui-ci et son frère), mais à recadrer le débat et à montrer qu’il faut aller chercher plus loin . Ainsi, dans Lachès, Socrate amène ses interlocuteurs (deux généraux, donc des gens qui devraient savoir de quoi ils parlent) à reconnaître qu’on ne peut vraiment être courageux que si l’on sait ce que l’on affronte et ce que l’on risque et même, à la limite, que si l’on sait tout ce qui touche au bien et au mal, autrement dit, que si l’on connaît parfaitement ce qu’est la vertu (ἀρετή), vaste programme qui ne sera pas abordé dans ce dialogue.

De nombreux dialogues de la “première période” de Platon (pour autant qu’on puisse les classer chronologiquement) sont de ce type. Personnellement, je trouve extraordinaire que celui que l’on peut qualifier de père de la philosophie occidentale ait procédé de cette manière résolument non-dogmatique. Plus tard son approche et ses centres d’intérêt se déplaceront et il deviendra obsédé, à partir de La République, par la description d’une cité idéale. Mais c’est une autre histoire.

Note : cette page est illustrée par un fragment de la première édition complète des œuvres de Platon par l’imprimeur français Henri Estienne, qui date de 1578 et qui sert toujours de référence. Il est extrait de la fin d’Euthyphron et l’on voir celui-ci se défiler (15e) : “εἰσαῦθις τοίνυν, ῶ Σώκρατρες· νῦν γὰρ σπεύδω που, καὶ μοι ὥρα ἀπιέναι.” (“Une autre fois, bien sûr ; maintenant il faut que je me dépêche d’aller quelque part et il est temps que je parte”). Socrate fait la réponse faussement dépitée que j’ai citée plus haut. Sur la dernière ligne on voit apparaître le nom de Mélitos, l’un des accusateurs de Socrate. (Document extrait de Internet Archive).

Nietzsche contre Platon

Socrate (Le Louvre)
Portrait d’un criminel type ?

Je ne prétends pas bien connaître Nietzsche : j’ai seulement lu, sans doute de façon trop superficielle, cinq ou six de ses ouvrages et je ne suis pas sûr de les avoir suffisamment ruminés, pour reprendre un mot qu’il utilise dans La généalogie de la morale.
S’il est difficile à saisir, c’est que Nietzsche n’écrit pas de ces traités qui développent posément une thèse, commençant par A et finissant par Z. Il procède par courtes sections, volontiers provocatrices ou même imprécatrices, dont le liens avec les précédentes et suivantes est plus ou moins évidents et qui peuvent facilement être citées “hors contexte”. Comme il le dit lui-même dans les Flâneries inactuelles : “mon orgueil est de dire en dix phrases ce que tout autre dit en un volume”, ce qui est à la fois louable et dangereux… Il n’est donc pas surprenant qu’il ait fait l’objet de nombreuses tentatives de récupération, mais il faut reconnaître que c’est un peu de sa faute : choquer fait clairement partie de sa méthode.

L’une de ses grandes idées (exprimées, par exemple, dans la première partie de La généalogie de la morale), est que la morale — comme le concept même de valeurs morales — a été inventé par les faibles, “le peuple, les esclaves, la plèbe, le troupeau…” pour museler les forts (essayons d’oublier l’opposition grotesque entre les Aryens blonds, “la race des conquérants et des maîtres”, et les populations pré-aryennes “où prédomine le type aux cheveux noirs” : pourquoi cette obsession, souvent répétée, pour la blondeur ?)

En lisant Gorgias de Platon, j’ai eu la surprise de retrouver cette thèse, lorsque Calliclès affirme (483b-d) : “ἀλλ᾽ οἶμαι οἱ τιθέμενοι τοὺς νόμους οἱ ἀσθενεῖς ἄνθρωποί εἰσιν καὶ οἱ πολλοί : mais je crois que ceux qui ont établis les lois sont les faibles et la plèbe”. Un peu plus loin, le même proclame :

“Celui qui veut bien vivre doit laisser ses propres désirs devenir aussi grands que possible et ne pas les réprimer ; si grands qu’ils soient, il peut les satisfaire par son courage et son intelligence […]. Mais cela, je pense, la plèbe n’en est pas capable ; c’est pourquoi ils [les gens du peuple] les blâment, par honte, dissimulant leur propre impuissance. Ils réduisent en esclavage ceux qui, par nature, sont les meilleurs et, étant eux-mêmes incapables de pourvoir à la satisfaction de leurs plaisirs, ils louent la modération et la justice, à cause de leur propre lâcheté.”

À la différence de style près, on pourrait facilement prétendre que cette citation est de Nietzsche… C’est le genre de coïncidence qui, peut-être parce que je suis naïf, me laisse pantois, comme si j’avais rencontré, alors que je voyageais en Chine, un villageois qui parlait breton. Il est devenu banal de citer Alfred North Whitehead qui a dit que “l’ensemble de la philosophie occidentale n’est, au fond, qu’une série de notes de bas de page sur la philosophie de Platon” : cet exemple nous montre à quel point c’est vrai puisqu’il a lui-même formulé la critique de ses propres thèses.

Plus encore que La généalogie de la morale, Le crépuscule des idoles est une attaque directe contre Platon/Socrate. Nietzsche, toujours bagarreur, s’en prend frontalement à Socrate :

“Socrate appartenait, de par son origine, au plus bas peuple : Socrate était de la populace. On sait, on voit même encore combien il était laid. […] Les anthropologistes qui s’occupent de criminologie nous disent que le criminel type est laid. […] Socrate était-il un criminel type ?”

Sans doute fait-il allusion aux théories du criminologue italien Cesare Lombroso qui professait que les criminels pouvaient être identifiés par l’étude de leur physionomie et qui a eu un succès certain au XIXe siècle. Comme plus haut, pour les Aryens blonds, Nietzsche est incapable de résister à une théorie fumeuse qui va dans son sens.

Et, plus loin, il porte le “coup de grâce” : “En fin de compte, Socrate était-il un Grec ?” Il semble s’être fait une image du Grec comme “superbe brute blonde” : une fois de plus, on se demande s’il est sérieux ou s’il plaisante.
Ce qui est amusant, c’est que Nietzsche reproche à Platon, que l’on croyait plutôt aristocratique, de défendre des valeurs “démocratiques”, c’est-à-dire des lois qui s’appliqueraient à tous, même aux nobles, aux puissants, aux maîtres. Et, par ailleurs, pourquoi Nietzsche en veut-il tellement au “peuple” et à la démocratie qu’il dénonce régulièrement ?

L’opposition ne s’arrête pas là. Nietzsche, on le sait, se place sous le signe de Dionysios, comme il le dit, par exemple, dans L’origine de la tragédie : “Oui, qu’est-ce que l’esprit dionysien ? […] c’est un initié qui parle ici, l’adepte élu, l’apôtre de son dieu.” De son côté, dans le célèbre passage de Phédon sur le chant du cygne, c’est sous celui d’Apollon que se place Socrate : “Je crois qu’ils [les cygnes] appartiennent à Apollon” et “Moi-même, je crois aussi être compagnon de servitude des cygnes et desservant du même dieu (ἐγὼ δὲ καὶ αὐτὸς ἡγοῦμαι ὁμοδουλός τε εἶναι τῶν κύκνων καὶ ἱερὸς τοῦ αὐτοῦ θεοῦ).” On voit que Nietzsche et Socrate utilisent à peu près les mêmes termes pour décrire leur relation au dieu, encore que Socrate soit plus modeste. Dionysios contre Apollon : c’est, je crois, une opposition classique mais, sans doute, artificielle. Je dirais presque : ennuyeuse. Sacré Nietzsche !

Note 1 : Monique Dixsaut, qui est une spécialiste de Platon et qui a traduit Phédon dans l’édition Flammarion en un volume dirigée par Luc Brisson, a publié Platon-Nietzsche. L’autre manière de philosopher (pour être honnête, je ne l’ai pas encore lu…)

Note 2 : Cette page est illustrée par un portrait de Socrate qui se trouve au Louvre. Il date du premier siècle de notre ère et est donc une copie d’un original qui daterait du quatrième siècle avant notre ère.

Plaisantait-il, Platon ?

Lorsque j’étais en classes préparatoires, notre professeur de français nous donna à faire une dissertation sur la poésie (je ne me souviens plus du sujet exact), puis, en nous rendant les copies, nous proposa son propre texte. Il commençait par : “Plaisantait-il, Platon, lorsque de sa république il chassa les poètes ?” Cette phrase eut beaucoup de succès parmi nous et quelques-uns s’en souviennent encore…
Il y a bien d’autres endroits où l’on peut se demander s’il plaisante, ou s’il n’est pas simplement d’une extraordinaire mauvaise foi, en particulier lorsqu’il prétend “démontrer” un point.
Prenons l’exemple de la “théorie de la réminiscence” (ἀνάμνησις) : il prétend que lorsque nous croyons apprendre, nous ne faisons en fait que nous souvenir de choses que nous savions déjà ou, plus précisément, que notre âme savait déjà avant d’être entrée dans notre corps (ἡ ψυχὴ ἀθάνατός τε οὖσα καὶ πολλάκις γεγονυῖα , l’âme étant immortelle et étant venue au monde un grand nombre de fois… Ménon, 81c). Notre professeur de philosophie de Terminale nous avait dit que dans Ménon, il en faisait la démonstration sur un jeune esclave. Faut-il le dire, lorsque j’ai lu ce dialogue pour la première fois, je n’ai pas du tout été convaincu. Je l’ai relu attentivement il y a quelque mois, et je n’ai pas été plus impressionné. Regardons comment il procède.

Le dialogue se déroule entre Socrate et Ménon qui paraissent être seuls, jusqu’au moment où Ménon met Socrate au défi de lui donner un exemple de ce qu’est la réminiscence (82a).”Je vais essayer”, dit Socrate, “mets quelqu’un de cette troupe nombreuse qui te suit, à ma disposition”. Nous comprenons alors, — ce qui, au fond, n’est pas étonnant, — que les gens d’importance ne se promenaient pas seuls dans Athènes, mais étaient suivis de quelques, ou même plusieurs compagnons ou serviteurs qu’ils pouvaient envoyer faire différentes courses (comme, au début de la “République”, le petit esclave qui court derrière Socrate et s’accroche même à son manteau pour le retenir). J’imagine que c’était aussi une marque de prestige.

Toujours est-il que Ménon lui propose un jeune esclave. La première chose que demande Socrate est s’il est grec et s’il parle cette langue. Ménon lui répond que oui et qu’il est né dans sa maison : c’est donc un esclave “domestique”.

Socrate trace un carré de deux pieds de côtés dans le sable et le divise en quatre “carreaux” (carré ABCD sur le croquis). Il fait comprendre au serviteur que la surface du carré est donc de quatre pieds (Socrate parle de pieds pour les longueurs comme pour les surfaces et ne parle pas comme nous de pieds carrés). Par “pied” il faut souvent sous-entendre “carré d’un pied de côté”.
J’ai écrit : “il fait comprendre” : voyons exactement comment il procède (82c-d) :

Socrate – Si ce côté faisait deux pieds et celui-ci deux, combien cela ferait-il de pieds [carrés] en tout ? Considère ceci : si le premier côté faisait deux pieds et le second seulement un pied, n’est-ce pas que la surface serait une fois deux pieds [carrés] ?
Esclave – Oui.
Socrate – Étant donné que ce côté fait aussi deux pieds, on doit avoir deux fois deux ?
Esclave – C’est ça.
Socrate – Ainsi on a deux fois deux pieds [carrés] ?
Esclave – Oui.
Socrate – Et combien font deux fois deux pieds ? Calcule et dis-moi.
Esclave – Quatre, Socrate.
La seule, brillante, contribution de l’esclave dans ce fragment de dialogue est de déclarer que “deux fois deux font quatre”.

Socrate lui pose ensuite une question plus compliquée : comment, à partir de ce carré, en construire un autre dont la surface serait le double, soit huit pieds carrés ? Naturellement, l’esclave tombe dans le piège et dit qu’il est évident qu’il faut doubler la longueur des côtés du premier carré (carré AB’C’D’).

Socrate se tourne alors vers Ménon et lui fait remarquer que pour l’instant il n’a rien appris au garçon et qu’il lui a simplement posé des questions (questions qui, en fait, contenaient la réponse) et il lui dit, très fier, comme un prestidigitateur qui va sortir un lapin du chapeau :
— Observe-le maintenant en train de se souvenir, de façon ordonnée et progressive, comme cela se doit (82e).

Socrate lui montre qu’un carré de 4 pieds de côtés contient quatre carrés de 4 pieds carrés et fait donc 16 pieds carrés, soit deux fois plus que l’aire recherchée (cette fois-ci, c’est Socrate qui dit que “quatre fois quatre font seize”, question peut-être trop difficile pour le garçon).

Comme 8 est compris entre 16 et 4, Socrate lui fait comprendre que la longueur du côté du carré de 8 pieds carrés doit être comprise entre 2 et 4. L’esclave propose alors 3 pieds… Socrate lui montre que ça donne neuf pieds carrés.

L’esclave s’avoue vaincu : “Mais par Zeus, Socrate, je ne sais pas !” (84a) Notons que, pour l’instant, l’esclave n’a rien fait d’autre que d’approuver, de dire que 2×2=4, 3×3=9 et de confirmer que la surface recherchée est 8 : pas très impressionnant.

Socrate est très satisfait de cet état de chose :
“Vois-tu donc, Ménon, comme il a déjà avancé dans cette réminiscence ? Parce qu’au début il ne connaissait pas la longueur du côté du carré de huit pieds [carrés] ; il ne la connaît pas plus maintenant, mais alors il croyait bien la connaître, et répondait avec insistance la connaître, sans ressentir aucun embarras ; pourtant à présent il se trouve dans l’embarras et, comme il ne sait pas, ne prétend pas savoir.”
Socrate a tout à fait raison de dire qu’avant de savoir, il faut savoir qu’on ne sait pas : on observe tous les jours, à tous les niveaux, des gens qui croient tout savoir et refusent donc d’apprendre. Ceci dit, on ne voit pas très bien en quoi il s’agit là de réminiscence…

Socrate montre alors au garçon qu’en traçant les diagonales de chacun des quatre carrés de deux pieds de côté qui forment le grand carré de quatre pieds de côté, on obtient un carré BIJD qui, puisqu’on a coupé en deux chacun des petits carrés, a une surface égale à la moitié de celle du grand carré, soit 8 pieds carrés : hourra !

Socrate se réjouit, sa démonstration est faite… Il se tourne vers Ménon et on n’entendra plus parler de l’esclave. Je simplifie le dialogue (85c-d) :
“– Qu’en penses-tu, Ménon ? Y a-t-il une seule opinion qu’il n’ait pas donnée de lui-même ?”
— Ces opinions étaient bien en lui, n’est-ce pas ?”
— Ainsi, chez celui qui ne sait rien à propos de choses qu’il ne connaît pas, il y a des opinions vraies à propos de celles-ci ?”
— Donc, sans qu’on lui enseigne rien, juste en étant interrogé, il saura et retrouvera lui-même la connaissance en lui-même.”
— Retrouver soi-même la connaissance en soi-même, n’est-ce pas se remémorer ?”
CQFD.
Socrate va continuer et montrer que cette connaissance existait dans l’âme de l’esclave avant qu’il ne soit né, mais ce n’est pas notre propos d’aujourd’hui (ces idées seront reprises et développées dans “Phédon”).
Pour apprécier les “opinions vraies” dont parle Socrate, faisons simplement la liste des réponses du garçon dans l’étape 11 :

— tout à fait,
— oui,
— oui,
— tout à fait,
— oui,
— quatre fois,
— tout à fait,
— oui,
— elles le sont,
— je ne comprends pas,
— oui,
— quatre,
— deux,
— deux fois,
— huit pieds [carrés],
— à partir de celles-ci,
— oui,
— tout à fait, Socrate.

Le reste du temps, c’est Socrate qui parle et qui souffle tout à l’esclave. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il est un bon professeur, clair et patient ; mais lorsque qu’il dit qu’il n’a rien enseigné et que son élève d’un instant a tout retrouvé par lui-même, on ne peut que ricaner : ce dialogue me rappelle trop des occasions où j’ai essayé d’expliquer un peu de maths à quelqu’un qui me répondait exactement comme le jeune garçon et dont je m’apercevais, à la fin, qu’il n’avait rien compris.
La question intéressante, peut-être naïve, est : Platon, qui n’était certainement pas un imbécile, était-il conscient de la faiblesse de sa démonstration ? Ou était-il tellement obnubilé par ses théories sur la vie de l’âme en dehors du corps que celle-ci lui paraissait solide et logique ? C’est plausible, quand on voit combien de philosophes et d’essayistes ont écrit de gros livres basés sur une seule idée qu’ils développent et essayent d’étayer et d’illustrer. Chez Platon, au moins, il y a énormément d’idées.

Par ailleurs, il me semble qu’il y a chez Platon une certaine méconnaissance de ce qu’est une connaissance, ou qu’il a du mal à cerner cette notion. Le dialogue Théétète est justement consacré à celle-ci (ἡ περὶ ἐπιστημης) et se termine sans conclure, ayant rejeté toutes les hypothèses proposées.
Par son caractère général, applicable à toutes sortes de situations, le fait que, par exemple “la surface d’un rectangle est le produit des longueurs de deux côtés perpendiculaires” peut-être considéré comme une connaissance, même si cela pourrait être discuté. En revanche, le fait que le carré BIJD a une surface de 8 pieds carrés n’est pas une connaissance proprement dite, sinon le résultat de tout exercice de maths serait une “connaissance”. C’est simplement le résultat d’un raisonnement logique et d’un peu d’astuce, à partir de connaissances de base sur les nombres et le carré. Mais ce sont peut-être celles-ci que Platon considère être des réminiscences ?
Sans parler de réminiscence, l’idée qu’il y a dans le cerveau humain une aptitude “innée” à comprendre et manipuler les notions de nombres et de figures géométriques simples vaut la peine d’être discutée, mais il semble que Platon soit beaucoup plus, beaucoup trop, ambitieux. Il me semble d’ailleurs que depuis Platon aucun philosophe ne s’est aventuré sur ce terrain (je ne demande qu’à être détrompé).

La notion de rémiscence revient dans Phédon, où elle sert de préalable à la discussion sur l’immortalité de l’âme. Mais en parler maintenant nous mènerait trop loin…

Prélude et fugue

Il y a bien longtemps, lorsque j’étais jeune ingénieur, un collègue qui était aussi pianiste amateur me disait avoir été un peu choqué en entendant Glenn Gould déclarer dans une interview que, dans “Le clavier bien tempéré” de Bach, les libres préludes étaient souvent plus intéressants que les fugues savantes. En exagérant beaucoup, on pourrait dire la même chose des dialogues de Platon. Ce qui est certain, c’est que les prologues, qui nous donnent un aperçu de la vie quotidienne des jeunes gens de bonne famille à Athènes, ont un charme extraordinaire.
Prenons, par exemple, le début de “Lysis“, un petit dialogue sur l’amitié. Socrate raconte : “J’allais directement de l’Académie au Lycée, longeant le mur par l’extérieur.” Arrivé à “la porte où se trouve la fontaine de Panope”, il rencontre un groupe de jeunes gens qui l’invitent à les accompagner dans une nouvelle palestre [sorte de gymnase] qui se trouve juste à côté et où ils passent une grande partie de leur temps. L’un d’eux est amoureux d’un jeune garçon, Lysis : s’ensuivent des plaisanteries et un badinage qui serviront de prélude à la discussion.
Ils entrent : c’est la fête d’Hermès — le patron des palestres — et, à l’intérieur, les enfants et les adolescents qui ont fini de sacrifier, jouent aux osselets en costume de fête. Parmi eux se trouve Lysis, décrit par l’expression consacrée : beau et bon (καλός τε κἀγαθός), c’est-à-dire, beau par l’aspect, la naissance et le caractère. Bientôt le dialogue proprement dit s’engage…

Le début de “La république” se passe presque de la même façon :

“Hier, je suis descendu au Pirée avec Glaucon, fils d’Ariston [et frère de Platon], pour prier la déesse et, aussi, parce que je voulais voir comment se déroulerait la fête qui était alors organisée pour la première fois.”

Alors qu’ils remontent vers Athènes, la fête terminée, ils sont aperçus par Polémarque qui envoie un petit esclave leur demander d’attendre. Ils sont entraînés, presque de force, chez Polémarque où ils retrouvent le vieux Céphale qui, comme Lysis plus haut, a juste fini de sacrifier. Un des arguments utilisé pour les faire rester au Pirée est que, ce soir-là, il y aura une course aux flambeaux à cheval. Intrigué, Socrate accepte de rester et, en attendant, une discussion s’engage qui, la course oubliée, deviendra l’un des plus longs dialogues de Platon.

Il y en aurait beaucoup d’autres à citer, en particulier Phèdre qui commence par une promenade de Socrate et de son jeune disciple hors des murs, et où le dialogue se déroule sous un grand platane, le long d’un ruisseau aux eaux fraîches (c’est l’été et le chant des cigales emplit l’air).

Même si, parfois, le dialogue commence de façon abrupte, comme dans Ménon : “Peux-tu me dire, Socrate, si la vertu peut être enseignée ?”, rares sont les dialogues qui ne commencent pas par un prologue plus ou moins développé : ils nous offrent une image quasiment idyllique de la vie à Athènes. On en oublierait presque que, bien que les dialogues ne soient pas datés, plusieurs des scènes qu’ils décrivent se passent dans une ville en guerre contre Sparte (et un nombre croissant de cités grecques qui ne supportent plus l’impérialisme athénien qu’a décrit Thucydide), puis dans une ville vaincue : la vie à Athènes n’était pas aussi paisible qu’on pourrait le croire à lire Platon.

Le début de “La république“, cité plus haut, en est un bel exemple. Céphale est un fabricant de boucliers de Syracuse venu s’installer au Pirée à l’instigation de Périclès et il a prospéré (comme on peut l’imaginer, avec cette guerre interminable). Polémarque, celui qui interpelle Socrate, est son fils aîné ; Lysias, son frère est aussi là. Il reste un spectateur muet dans le dialogue, mais ce n’est pas n’importe qui : c’est l’un des grands orateurs athéniens, dont un discours est lu dans “Phèdre” (et vertement critiqué par Socrate). Dans son discours le plus célèbre, “Contre Érathostène“, il racontera comment, sous la dictature des Trente (mise en place dans la ville vaincue sous l’égide des Lacédémoniens) lui et son frère furent arrêtés. Lui parvint à s’échapper, contre un substantiel pot-de-vin, et à se réfugier à Mégare, tandis que Polémarque, condamné à mort, dut boire la ciguë (πίνειν κώνειον), comme le fera plus tard Socrate lui-même (qui fut condamné pour d’autres raisons, une fois la démocratie rétablie). Lorsque Platon écrivit ce dialogue, il savait ce qui arriverait à Polémarque, ce qui donne une coloration particulière au prologue.

Dans Lachès, un dialogue sur le courage, il évoque quand même les revers et la chute de la cité : si tout le monde avait été comme Socrate, nous n’en serions pas là, dit Lachès : “notre cité serait prospère et n’aurait pas alors subi de tels revers”. Et au début de Théétète, on voit celui qui a donné son nom au dialogue revenir gravement blessé d’une campagne à Corinthe.

On peut se demander quelle est la fonction de ces prologues. Sont-ils simplement des ornements, destinés à rendre les dialogues plus attrayants, ou ont-ils une fonction dans le cadre de son propos philosophique ? Je ne suis en aucune façon un spécialiste, mais une partie de la réponse est, sans doute, qu’avant de rencontrer Socrate et de se consacrer à la philosophie Platon avait, nous dit-on, des ambitions littéraires. Autrement dit, ces prologues (comme bien d’autres intermèdes au fil des dialogues, qui font revivre pour nous Socrate dans sa vie quotidienne, avec presque toujours une pointe d’humour) sont une façon pour lui de satisfaire ce côté de sa personnalité.

Quoi qu’il en soit, alors que beaucoup accusent Platon d’être une espèce de “père la vertu” qui prône une morale restrictive, ces préludes suffisent à montrer que la σωφροσύνη (la modération, le contrôle de soi) n’est pas incompatible avec un incontestable plaisir de vivre.
C’est peut-être ce qu’a voulu dire Nietzsche qui n’était pas un “fan” de Platon, mais qui, avec son panache habituel, écrit dans le Crépuscule des idoles:

Il [Platon] dit, avec une innocence pour laquelle il faut être grec, et non “chrétien”, qu’il n’y aurait pas du tout de philosophie platonicienne s’il n’y avait pas d’aussi beaux jeunes gens à Athènes : ce n’est que leur vue qui transporte l’âme des philosophes dans un délire érotique et ne leur laisse point de repos qu’ils n’aient répandu la semence de toutes choses élevées sur un monde si beau.

La mode des dialogues philosophiques s’est poursuivie longtemps après Platon. Il en est un sur lequel j’aimerais passer un peu de temps, parce lui aussi a un prélude qui nous transporte, non plus en Grèce, mais dans l’antiquité romaine tardive. Il s’agit de L’ordre, un des dialogues philosophiques que Saint Augustin écrivit à l’époque de sa conversion au christianisme. Il commence par une nuit d’automne, dans une propriété située au sud du lac de Côme où il fait retraite avec des amis. Tous dorment dans la même pièce. On apprend (dans l’édition de la Pléiade) que “l’obscurité était totale : en Italie, même ceux qui ont les moyens ne peuvent faire autrement”. Augustin qui était réveillé, est intrigué par “le bruit de l’eau qui s’écoulait derrière les bains”. “Je trouvais très étonnant que la même eau rendît en se précipitant sur les cailloux un son tantôt clair, tantôt sourd. […] À ce moment , Licentius, pour effrayer des souris importunes, se mit à frapper son lit avec un morceau de bois qu’il avait sous la main” ; finalement, tout le monde se réveille… Licentius propose l’explication suivante, assez convaincante, au bruit alterné de l’eau : comme c’est l’automne, des feuilles mortes s’accumulent et tendent à boucher les conduits ; lorsque la pression augmente, le bouchon lâche et l’écoulement se fait ; puis le cycle recommence.
Ce que j’aime, dans cet épisode, c’est que “on s’y croirait”. Il est rare de pouvoir à ce point ressentir la réalité physique d’une époque lointaine (vers 286) dans un texte : l’obscurité, l’humidité, le froid sans doute, d’une nuit d’automne dans le nord de l’Italie. On est très loin de la lumière attique dans laquelle baignent les préludes de Platon (en particulier, le μεσημϐρία, le plein midi de “Phèdre”), et le “plaisir de vivre” n’est plus le même. Il serait tentant, mais sans doute trop facile, de voir dans ce texte une image du crépuscule de l’Antiquité.
Mais pourquoi passer ainsi de Platon à Augustin ? Parce que celui-ci est, justement, un grand admirateur de celui-là, comme on le verra une autre fois.

Note : Cette page est illustrée par les premières lignes de Lysis dans le plus ancien manuscrit de Platon connu, le Codex Oxoniensis Clarkianus 39, d’origine byzantine, qui date de 895 et se trouve à Oxford. Sur la première ligne on peut deviner les mots “ἐξ ̓Ακαδημίας εὐθὺ Λυκείου”, “directement de l’Académie au Lycée” : sont ainsi regroupés deux mots à qui est promis un grand avenir… Je dis “deviner” parce que, comme on le voit, les minuscules grecques ont évolué depuis le IXe siècle.