Grecs et barbares : 300

300, c’est un film de Zack Snyder dont je n’ai vu que le début : j’ai très vite “craqué”. J’ai quand même vu la bande-annonce et quelques clips qui m’ont permis de mesurer l’étendue des dégâts. Le film raconte la bataille des Thermopyles. Voir des Spartiates se battre en slip (mais avec une cape rouge sur le dos), c’est assez réjouissant. Toutefois, ce qui m’a le plus choqué dans le peu que j’ai vu, c’est la représentation de Xerxès comme un psychopathe adepte du “piercing”. Xerxès, tel que nous le montre Hérodote, est certes parfois impulsif et violent, comme lorsqu’il fouette l’Hellespont (les Dardanelles) qui a détruit son pont de bateau (et fait décapité les ingénieurs qui l’avaient construit) (7.35). Mais il est aussi capable d’écouter, comme au cours de sa conversation avec le transfuge spartiate Démarate (7.101-105), et de calmer sa colère et de réfléchir, comme lorsque son oncle Artabane essaie de le dissuader d’attaquer la Grèce (7.10-12).

Il faut malgré tout signaler que l’un des passages célèbres du film (d’après les commentaires que j’ai lu sur Youtube), celui où Léonidas pousse l’envoyé perse dans un puit en criant “This is Sparta!”, a une petite base historique. Hérodote nous dit bien (7.133) que les hérauts que Darius (père de Xerxès) avait envoyés à Athènes et à Sparte pour demander “la terre et l’eau” (γῆ τε καὶ ὕδωρ) en signe de soumission, avaient été tués dans ces deux cités (à Athènes en étant jetés dans une carrière, à Sparte dans un puit). Il n’explique pas ce geste et ne décrit pas ce qui s’est passé, ce qui est rare chez lui.

Pourtant, tuer un ambassadeur, hier comme aujourd’hui, est considéré comme un crime particulièrement odieux. Les Spartiates en sont bien conscients et ils sont convaincus que c’est pour cela que tous leurs sacrifices donnent des présages défavorables. Finalement, deux hommes se dévouent et se portent volontaires pour aller se livrer à Xerxès à titre d’expiation. Ils font donc tout le trajet jusqu’à Suse (dans le sud-ouest de la Perse, pas très loin de l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate, mais à la limite de leur vallée), mais Xerxès s’abstient de se venger sur eux, disant qu’il ne veut pas faire ce qu’il blâme chez les autres et, surtout, parce qu’il ne veut pas ainsi “annuler” la faute des Spartiates. Il est donc à la fois magnanime et retors (7.136).

Mais, Les trois cents, c’est aussi un poème de Victor Hugo qui fait partie de La légende des siècles. Je l’ai lu il y a très longtemps, lorsque j’étais encore adolescent, et j’avais bien aimé les derniers vers et la chute :

…. Alors le roi sublime
Cria : — Tu n’es qu’un gouffre, et je t’insulte, abîme !
Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t’en. —
Et donna trois cents coups de fouet à l’Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune.

Alors ce dieu, qu’adore et que sert la Fortune,
Mouvante comme lui, créa Léonidas,
Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,
Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,
Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

Le reste du poème décrit l’armée en marche et il est largement inspiré, une fois de plus, de la description par Hérodote (7.61-81) des différents contingents ethniques qui la forment. Mais si Hérodote lui donne un semblant d’ordre (même si, au moins pendant la partie asiatique du trajet, les peuples sont en effet mêlés), Hugo en fait un magma hideux (mot qui apparaît deux fois dans le poème). Dès le premier vers, il annonce la couleur :

L’Asie est monstrueuse et fauve

La voilà donc, cette Asie qui a toujours fait peur à l’Occident : Hugo va pouvoir laisser libre cours à son imagination. Elle commence par l’évocation assez grotesque, il faut le dire, des confins du monde connu : “Ici la Cimmérie, au-delà la Northumbre” et plus loin :

Au loin râle, en des mers d’où l’hirondelle émigre,
Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre.
Au pôle, où du corbeau l’orfraie entend l’appel,
Les cent têtes d’Orcus font un blême archipel
.

Que viennent faire ici “la Northumbre” (sans doute le Northumberland, au nord de l’Angleterre), l’hirondelle, le daim, le tigre, le corbeau et l’orfraie ? Quelle ménagerie ! Orcus était une divinité infernale chez les Romains, mais il n’est dit nulle part (je crois) qu’il avait cent têtes. C’est probablement de ce nom qu’est venu le français “ogre” et, plus récemment, le nom des “Orcs” du Seigneur des Anneaux de Tolkien (encore que celui-ci n’en fût pas sûr, dixit Wikipedia en anglais).

Ce détail est amusant, car l’armée de Xerxès, telle que la décrit Hugo, fait justement penser aux armées de Mordor, venues bien entendu de l’est, avec leurs Orcs. Dans le même ordre d’idées, le film 300 nous offre, dans l’armée perse, des monstres qui rugissent comme les Uruk-hais (des super-Orcs) du film de Peter Jackson…

L’armée des Orcs dans Le Seigneur des Anneaux

Hugo ne va quand même pas aussi loin, même si ce flot humain est “commandé par vingt chefs monstrueux” : ce n’est absolument pas l’impression que l’on retire du texte d’Hérodote qui, pour chaque contingent, donne en effet le nom du Perse de haut rang qui le dirige : rien de monstrueux là-dedans.

Pour ceux que cela intéresse, j’ai trouvé sur le site Persée un vieil article, datant de 1903 (!) qui, dans un style un peu vieillot, fait une comparaison détaillée entre le texte de Hugo et celui d’Hérodote. Comme il le note bien, l’itínéraire que le poète fait suivre à Xerxès est extrêmement bizarre (il lui fait même traverser l’Indus : “On enjamba l’Indus comme on saute un fossé” !) Quant à la description de Xerxès, sorte de roi fainéant, elle est d’une absolue mauvaise foi.

On sait que, surtout dans La légende des Siècles, Hugo aime les longs poèmes où après de longs développements, la chute, en un ou deux vers, clôt le récit de façon magistrale, comme dans La conscience, Le mariage de Roland ou Aymerillot (que les gens de mon âge ont tous lus à l’école). Les trois cents est de ce type, mais il faut bien admettre que ce n’est pas le meilleur : trop souvent on sent la dure nécessité de fournir des vers de douze pieds qui riment, d’où des acrobaties pas toujours élégantes. Ceci d’ailleurs n’est pas totalement étonnant dans un recueil de poèmes de cette taille : il ne peut manquer d’y avoir des faiblesses et, dans ma petite tête, j’imagine Hugo se demandant parfois pourquoi il s’est lancé dans une telle aventure…

Ce qui me frappe quand même, pour revenir au premier vers du poème, “L’Asie est monstrueuse et fauve“, c’est la phobie du poète pour l’Asie. On peut comprendre qu’elle a un lien avec la lutte de libération de la Grèce contre l’empire Ottoman, tellement elle eut d’importance pour lui. Dans son esprit, un vers tel que :

Et l’énorme noirceur cherche à tuer l’étoile“, s’applique sans doute autant à la situation contemporaine de la Grèce qu’à celle du Ve siècle avant notre ère.

Mais elle se transforme en horreur pour tout ce qui vient de l’orient. On retrouve celle-ci dans Aide offerte à Majorien, prétendant à l’Empire, un poème qui n’est pas des plus célèbres, mais qui ne vient pas très loin après celui qui nous occupe. On y trouve :

L’HOMME : Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l’ombre.
MAJORIEN : Votre pays ?
L’HOMME : La nuit.
MAJORIEN : Votre nom ?
L’HOMME : Les sans nombre.

On y retrouve les mots “ombre” et “nuit” qui reviennent plusieurs fois dans Les trois cents (ainsi que des mots équivalents comme “noirceur” ou “obscur”). Et les envahisseurs sont, ici aussi, innombrables.

À la fin du poème, l’homme dit son nom : “Attila” ! Voici donc, encore une fois, la terreur venue de l’est. Pendant la première guerre mondiale, ne surnommait-on pas les Allemands “les Huns” ? Les Allemands, eux-même, un peu plus tard, craignaient les “hordes asiatiques” (les Russes) et, plus récemment, dans Le Camp des Saints, Jean Raspail décrit l’invasion de la France par une masse humaine hideuse et indifférenciée venue d’Inde.

Il faut avouer qu’Hérédote, bien qu’il ne diabolise pas les Perses et les peuples qui les accompagnent, n’est pas totalement innocent. Il gonfle énormément les effectifs de l’armée : 2 641 610, juste pour les combattants, auxquels il faut ajouter tous les effectifs du train de l’armée, cantinières, concubines, ennuques, conducteurs des animaux de trait… Il semble s’être trompé d’un facteur dix (bien entendu, il y a toujours des discussions autour de ce chiffre). Même s’il est certain que la Grèce n’avait jamais vu une telle armée, les chiffres exagérés de l’historien ont sans doute nourri l’emphase du poète.

Pourtant, après tout, la Perse n’est qu’un empire trop puissant qui cherche toujours à étendre ses frontières et la défaite de Xerxès est un exemple classique d'”imperial overreach”, comme diraient les anglo-saxons. Napoléon aurait dû en prendre de la graine…

Mais il reste la chute du poème et ces soldats “Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes” : du pur Hugo.

In the figure of the Persian king Xerxes Herodotus achieved a magisterial portrait of an unstable despot an archetype...
Adrien Guignet, Xerxès à l’Hellespont (1845) : encore un exemple de “peintre-pompier

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