Toutes des salopes !

Désolé pour ce titre vulgaire… mais c’est vraiment cette exclamation que suggère le début de L’Enquête.

Ce qui est intéressant avec l’approche d’Hérodote, c’est qu’il reprend les fables de la mythologie, mais en donne des versions extrêmement terre à terre, dont les dieux ont disparu. Non pas qu’il soit athée : comme on le voit tout au long de son œuvre, il ne manque pas une occasion d’affirmer son respect pour les choses sacrées. Mais pour lui, sans doute, les inventions d’Homère, Hésiode et autres n’en font pas partie.

Il commence par Io, prêtresse à Argos, dont on sait que Zeus la “rencontrait” sous la forme d’un nuage, que Héra, jalouse, la transforma en vache tourmentée par un taon et que, après une longue course, elle trouva sa délivrance en Égypte. Il existe des variations sur cette histoire, mais elles se terminent toutes en Égypte.

Le Corrège : Io et le nuage

Selon Hérodote, Io, fille du roi d’Argos, était simplement allée sur le rivage voir ce que proposaient des marchands Phéniciens, spécialistes du commerce dans l’est de la Méditerranée : ils l’enlevèrent et l’emmenèrent en Égypte. Les deux versions ont donc les mêmes points de départ et d’arrivée, mais l’élément merveilleux a totalement disparu de la seconde.

Europe, elle, est une princesse de Tyr, en Phénicie, qui est enlevée par Zeus, encore lui, transformé en taureau blanc et emportée en Crète. Pour Hérodote, c’est bien une princesse tyrienne, qui est enlevée par des marins Grecs, peut-être des Crétois,mais c’est tout. Pour l’instant, Phéniciens et Grecs sont donc ex-aequo (ταῦτα μὲν δὴ ἴσα πρὸς ἴσα σφι γενέσθαι, 1.2).

The Abduction of Europe, 1747 - Francois Boucher
Boucher : l’enlèvement d’Europe par un taureau blanc

C’est maintenant le tour de Médée, fille du roi de Colchide (dans l’actuelle Géorgie) qui, séduite par Jason, l’aide à acquérir la Toison d’or. Il l’enlève et la ramène en Grèce (ce résumé en deux phrases omet plusieurs péripéties plus ou moins horribles). Chez Hérodote, l’enlèvement et le retour en Grèce ont bien lieu, sans qu’aucun détail soit donné. En revanche, il ajoute que le roi de Colchide envoie un héraut en Grèce pour réclamer Médée, mais que les Grecs lui répondent que, puisqu’ils n’ont pas rendu Io, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne gardent pas Médée (il n’y a pourtant aucun rapport entre la Phénicie et la Colchide).

Le dernier rapt est celui d’Hélène par Pâris qui l’emmène à Troie. Hérodote nous dit que les Grecs y envoient alors des ambassadeurs pour la réclamer, mais que les Troyens invoquent le cas de Médée pour refuser de la renvoyer dans ses foyers (là encore, on se demande pourquoi les Troyens se sentiraient concernés par un enlèvement en Géorgie).

Ainsi, pour Hérodote, l’histoire des relations entre Perses et Grecs commence par quatre rapts, ce qui est intriguant, mais n’est pas élaboré par l’auteur : il n’y a en effet aucun lien direct entre ce récit et la suite de l’histoire qui, cependant, débute aussi par une histoire de femme : celle de l’épouse du roi Candaule de Lydie (racontée dans le film d’Anthony Minghella, The English Patient) qui, si elle n’a pas été enlevée, est une femme bafouée, puisque son époux a voulu la montrer nue à son favori (ce qui ne lui portera pas chance).

Comme on le voit, tous ces incidents qui se passent à des époques lointaines n’ont rien à voir avec les Perses proprement dits : on y trouve seulement des Phéniciens, des Troyens, des Lydiens et des habitants de la lointaine Colchide. “Perse” n’est qu’un mot commode pour désigner les habitants des régions situées à l’est de la mer Égée et pour donner une impression de continuité à son histoire. Il savait très bien qu’ils n’avaient rien à voir avec les Phéniciens, les habitants de la Colchide et les Troyens. Cette introduction est donc surtout une “ouverture” qui fait appel aux légendes chères aux Grecs, tout en voulant leur donner un caractère (un peu) plus rationnel. Thucydide fera de même, mais de manière encore plus réaliste, au début du livre I, en remontant aussi aux anciens temps de la Grèce et à la guerre de Troie.

Dans tous ces incidents, ce qui choque vraiment les “Perses” — selon Hérodote — c’est que les Grecs aient monté toute une expédition contre Troie pour une histoire de femme enlevée : jusqu’à présent, on n’en faisait pas tout un fromage (ἁρπαζομένων τῶν γυναικῶν λόγον οὐδένα ποιήσασθαι, 1.4) ! D’ailleurs, il est évident que si elles ne l’avaient pas voulu, elles n’auraient pas été enlevées (δῆλα γὰρ δὴ ὅτι, εἰ μὴ αὐταὶ ἐϐούλοντο, οὐκ ἂν ἡρπάζοντο, 1.4).

Cette dernière phrase est extraordinaire, mais toujours actuelle : en gros, “elles l’avaient bien cherché” ou “si elle avaient vraiment résisté, cela ne serait pas arrivé” : c’est ce langage que certains (y compris des policiers et des juges) utilisent encore de nos jours dans bien des cas de viol. On comprends donc la réaction indignée de certaines femmes à cette lecture. Ce que montre surtout cet exemple, c’est qu’en 2500 ans les choses n’ont pas beaucoup changé (même si aujourd’hui les lignes semblent bouger, mais de façon très inégale selon les pays).

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