La maison de Callias

J’ai déjà parlé des prologues des dialogues de Platon, mais j’ai laissé de côté celui de Protagoras, qui est pourtant l’un des meilleurs : c’est qu’il mérite une page à lui seul. Alors que l’humour de Platon est fréquent mais discret, légérement teinté d’ironie, ici il se donne libre cours. Il nous offre aussi plein de précieux petits détails sur la vie quotidienne à Athènes.

Socrate raconte à un ami que, alors qu’il faisait encore nuit, le jeune Hippocrate est venu frapper à sa porte, tout excité. “Quelqu’un” est allé lui ouvrir (ce qui suggère que Socrate, tout pauvre qu’il était, avait au moins un domestique, probablement un esclave). Il cherche à tâtons le lit de Socrate et s’assoit à ses pieds (on retrouve ce que disait Saint Augustin dans le passage que j’ai cité plus tôt : la nuit, il n’y avait pas de bougie allumée en veilleuse, l’obscurité était totale). Il lui dit que Protagoras, le sophiste célèbre dans toute la Grèce, est arrivé en ville, ce que Socrate savait déjà.

Hippocrate a appris cette nouvelle tard la veille, car il était parti à Œnoê, un canton de l’Attique situé sur la route de la Béotie, à la recherche d’un jeune esclave fugitif. On peut supposer qu’il avait été informé de sa présence, peut-être même que l’esclave avait déjà été arrêté, car sinon, pourquoi serait-il allé aussi loin d’Athènes au hasard ? Ce qui est inattendu, c’est qu’il avait en tête d’informer Socrate de son départ, mais qu’il avait oublié. Pourquoi diable informer Socrate ? Parce qu’ils avaient prévus de se rencontrer ? L’histoire ne le dit pas.

Hippocrate, qui a des ambitions politiques, veut absolument devenir l’élève de Protagoras et, comme il ne le connaît pas, il demande à Socrate de l’introduire auprès de lui. Comme il est encore très tôt (c’est tout juste l’aube), ils se promènent dans la cour pour passer le temps en attendant, et Socrate commence à le questionner sur ce qu’il espère de Protagoras (dans cette page, je ne parlerai pas du contenu des discussions). On apprend ici que la maison de Socrate a une cour : je ne sais pas ce que cela signifie au niveau social (peut-être pas plus que d’avoir un jardin en France).

Finalement, ils se rendent dans la maison de Callias chez qui Protagoras est descendu. À l’entrée, le concierge refuse d’abord de les laisser entrer : il croit que ce sont des sophistes et il dit que la maison en est déjà pleine. Socrate précise que c’est un ennuque. D’où venait-il ? La castration, en Grèce, semble avoir été peu commune. Hérodote (3.48) raconte comment Périandre, tyran de Corinthe, envoya trois cents enfants de Corcyre (c’est-à-dire, Corfou) à Sardes, en Asie Mineure perse, pour y être faits ennuques, ce qui signifie que la compétence nécessaire n’existait pas en Grèce. Pour ceux qui s’inquièteraient sur le sort des enfants, disons que le bateau qui les amenait en Perse fit relâche à l’île de Samos, dont les habitants, choqués, les délivrèrent (encore une belle anecdote que je n’ai pas la place de raconter). Si les Grecs ne regardaient pas d’un bon œil la castration d’hommes libres, il n’en allait peut-être pas de même pour les esclaves ? Mais je n’en sais pas plus sur la place des ennuques dans la Grèce antique.

À la seconde tentative, le portier les laisse entrer : effectivement, la maison est pleine. Il y a là, outre Protagoras (qui est d’Abdère, en Thrace), Prodicos de Céos (une île au sud-est du cap Sounion) et Hippias d’Élée (en Italie, au sud de Naples), deux autres célébrités : une assemblée cosmopolite, donc. Alcibiade arrive juste après eux. Ils trouvent Protagoras en train de faire des allers-retours sous le portique de la cour (προστῷον), suivi d’abord de proches disciples et de jeunes gens des meilleurs familles (dont deux fils de Périclès), puis d’autres “fans” qui captent ce qu’ils peuvent des paroles du maître. Socrate décrit avec humour les évolutions de Protagoras, et de sa suite :

Je trouvais ce chœur admirable à voir, surtout par la manière dont il prenait soin de ne jamais se mettre en travers de la route de Protagoras ; et, lorsqu’il faisait demi-tour avec ceux qui l’accompagnaient, ces admirateurs s’écartaient avec grâce et ordre de part et d’autre, et décrivant un cercle, se reformaient à chaque fois derrière lui de la plus belle façon.”

Cette belle mécanique m’a tout de suite fait penser à celle que décrit Proust, alors que le narrateur accompagne Odette dans ses promenades du dimanche dans l’avenue du Bois et qu’un promeneur qui la connaît à peine se risque, avec appréhension, à la saluer : “Il déclenchait seulement, comme un mouvement d’horlogerie, la gesticulation de petits personnages salueurs qui n’étaient autres que l’entourage d’Odette…” Les situations sont complètement différentes mais, dans les deux cas, on a un personnage central, solaire, que des acolytes suivent avec la même régularité et la même absence d’autonomie qu’autant de planètes.

Hippias, lui, également entouré d’admirateurs et de disciples, siège sous le portique opposé et répond à toutes les questions qu’on lui pose sur la nature et l’astronomie. Quant à Prodicos, il est dans une pièce qui sert normalement à entreposer les provisions, mais que Callias a vidée pour faire de la place, tellement la maison est pleine. Il est encore couché, enveloppé dans un tas de peaux de brebis (κῴδιον) et de couvertures. Lui aussi est entouré, mais Socrate n’arrive pas à savoir de quoi il parle, car sa voix est si grave qu’elle emplit la pièce d’une sorte de bourdonnement indistinct.

Finalement, il s’approche de Protagoras et lui présente Hippocrate et le but de leur visite. Ce qui est étonnant, c’est que cette “star”, habituée comme on vient de le voir à la déférence de sa suite, accorde immédiatement toute son attention à Socrate, parlant avec lui d’égal à égal. Nous n’avons, je crois, aucun moyen de savoir si cette rencontre à une quelconque base dans la réalité, mais il est clair que Platon donne à son maître le beau rôle.

Après cette brève introduction, les deux maîtres décident de rendre leur discussion publique et ils invitent Hippias et Prodicos, ainsi que toutes leurs suites, à y assister. Aussitôt, c’est l’excitation. On amène des bancs et des lits de repos à l’endroit où Hippias est déjà installé et Alcibiade vient avec Prodicos qui s’est enfin levé. On sent que tout le monde pense : “on va bien s’amuser !” comme aujourd’hui encore avant un débat entre deux sommités. Il ne manque plus que la télévision…

Le débat qui commence alors prend une forme plus classique. Cependant, à la différence des dialogues habituels, ici l’interlocuteur de Socrate n’est pas n’importe qui, ce qui va d’ailleurs entraîner certaines tensions sur lesquelles je reviendrai.

Note : le plan typique d’une maison en Grèce antique illustre cette page. L'”andron” est l’appartement des hommes, le “gyneceum”, celui des femmes, et l'”oikos”, la salle à manger. Il paraît correspondre à ce que nous dit Platon dans ce prologue. Il suffit sans doute d’augmenter ou de diminuer ce plan pour imaginer les maisons de Callias et de Socrate.

Crânes

J’ai terminé le livre 4 d’Hérodote le jour où on a annoncé la mort d’Uderzo (24 mars 2020).Ce soir là, j’ai relu Astérix et les Normands, ce qui est naturel pour quelqu’un qui vit en Norvège. Comme chacun sait, les Normands passent leur temps à boire du calva dans le crâne de leurs ennemis. Cette coutume (les crânes, pas le calva) n’a rien à voir avec les Normands ou Vikings, mais est directement inspirées des mœurs des Scythes décrites par l’historien grec dans le livre que je venais de finir (4.65).

Il commence par raconter (4.64) que les Scythes scalpent tous les ennemis qu’ils ont tués, qu’ils assouplissent les peaux et s’en servent comme de serviettes (χειρόμακτρον), qu’ils les portent accrochés à la bride de leur cheval et qu’ils sont honorés en fonction du nombre de “serviettes” qu’ils exhibent ainsi.

En outre, ils réservent un traitement spécial aux têtes de leurs pires ennemis, leurs “ennemis intimes”. Ceux-ci pouvaient, bien sûr, être membres d’une tribu ennemies, mais aussi être des proches avec lesquels ils avaient une vendetta, avec qui ils étaient fâchés à mort, au sens propre du mot. Ils sciaient la calotte cranienne à la hauteur des sourcils et la nettoyait. Puis, les moins riches, tendaient simplement à l’extérieur une peau de bœuf non tannée (pourquoi “non tannée” ?), tandis que les riches recouvraient l’intérieur d’une couche d’or et l’utilisaient comme coupe à boire. Ceci est tout le contraire des “Normands” d’Astérix, qui ne gardent que la partie inférieure du crâne : on se demande bien comment ils auraient pu la rendre étanche, mais c’est plus pictural.

Cette coutume n’était pas unique aux Scythes. Dans la grotte de Gough, en Angleterre, on a retrouvé trois calottes craniennes vieilles de 15 à 12000 ans, dont la découpe donne à penser qu’il s’agissait déjà de crânes transformés en coupes (je fais confiance aux spécialistes).

Crâne de la grotte de Gouph dans le Somerset, en Angleterre (Wikimedia Commons)

Même au cours de périodes plus récentes, de telles histoires courent encore. Par exemple, selon le récit d’un historien byzantin, au XIIIe siècle, une fois que Baudouin de Hainaut, devenu empereur latin de Constantinople, fut vaincu par le tsar Kalojan de Bulgarie, son crâne fut transformé en coupe à boire. Mais de telles histoires sont clairsemées, liées à des inimitiés particulièrement farouches, et ne représentent pas des coutumes aussi répandues que celles que décrit Hérodote pour les Scythes. Il exagère peut-être mais, une fois de plus, son récit est tout à fait vraisemblable, au moins dans ses grandes lignes.

Sauna

J’ai beaucoup aimé le livre 4 de l’Enquête d’Hérodote, en particulier le long passage où il décrit les mœurs des Scythes qui occupaient les steppes qui s’étendent au nord de la Mer Noire. Il parle de leurs coutumes funéraires (d’une façon qui n’est pas contredite par l’archéologie) et raconte que pour se purifier après de telles cérémonies (qui pouvaient durer très longtemps), les hommes bâtissaient une sorte de “tipi” fait de trois perches, fermé aussi hermétiquement que possible par des couvertures de feutre, creusaient un trou au milieu et y mettaient des pierres chauffées à blanc (4.73) : c’est le principe du sauna, mais aussi celui des huttes à sudation (sweat lodges) que l’on trouvait chez plusieurs peuples Amérindiens, en particulier des Indiens des Plaines comme les Sioux Lakotas, par exemple.

Pour épicer un peu les choses, ils jetaient sur les pierres brûlantes des graines de chanvre (en grec : κάνναβις, cannabis). Cela semblait leur faire de l’effet car, dit Hérodote, “ils hurlaient de joie dans l’étuve” (4.75). Bien entendu, on ne sait pas quelle était la variété de chanvre cultivée par les Scythes (il l’était d’abord pour ses fibres qui servaient à faire des vêtements) et on sait que les graines contiennent beaucoup moins de substance psychotrope (le THC) que les feuilles ; mais on peut supposer que, lorsqu’elles étaient jetées sur des pierres brûlantes, la fumée en contenait un pourcentage beaucoup plus important, comme aujourd’hui la fumée du joint… Autrement dit, cette fumée pouvait très bien avoir un effet excitant.

Comme le dit Pierre Barguet dans l’édition de “La Pléiade”, il s’agissait sans doute là de cérémonies “chamaniques”. Il a sans doute raison, mais ce mot est tellement banalisé qu’il ne nous apprend pas grand chose… On est forcément amené à se demander de quand date ce type de cérémonie : s’est-il développé indépendamment dans différentes cultures ? Existait-il déjà avant la migration des futurs Amérindiens dans l’Amérique du Nord ? Personne ne peut sans doute répondre à ces questions, d’autant plus que, vu le caractère temporaire de ces constructions, l’archéologie ne peut nous être d’aucune aide.

Selon Hérodote, ces cérémonies avaient aussi un but pratique : “cela leur tenait lieu de bain, car ils ne se lavaient jamais le corps avec de l’eau” (“οὐ γὰρ δὴ λούονται ὕδατι τὸ παράπαν τὸ σῶμα”). On est libre de le croire ou non… Les femmes, elles, sont plus raffinées que les hommes :

“Sur une pierre rugueuse, elles râpent du bois de cyprès, de cèdre et d’arbre à encens, l’aspergent d’eau et une fois que cette pâte de bois s’est épaissie, elles s’en enduisent tout le corps et le visage ; et, d’une part, elles en acquièrent une odeur agréable, d’autre part, le lendemain, elles enlèvent cet enduit et se retrouvent propres et resplendissantes (καθαραὶ καὶ λαμπραί).”

Comme toujours, il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce que raconte Hérodote, mais dans le cas présent, au moins les grandes lignes de son témoignage sont parfaitement vraisemblables.

Note : la photo qui illustre cette page et qui paraît authentique montre un hutte à sudation cheyenne (https://www.newworldencyclopedia.org/entry/Sweat_lodge). Typiquement pour l’Amérique du Nord, elle a la forme d’une hutte basse et non d’un tipi comme chez les Scythes, alors que ce sont des tipis que les Indiens des Plaines utilisaient comme habitations…

Sidérurgie

File:NAMA - Late geometric argive krater by the Painter of Athens 877.jpg
Cratère, 730-690 avant notre ère

Ce n’est pas pour rien que l’âge du bronze précède l’âge du fer. Le fer (σίδηρος, sidéros) fond en effet à plus haute température que le cuivre et l’étain qui composent le bronze, tandis que la variété des structures possibles du matériau, selon la façon dont les atomes sont empilés, selon la façon dont il est travaillé (forgeage, trempe…) et selon le pourcentage de carbone qui lui est adjoint, continue à troubler le sommeil des experts en métallurgie (je le sais par expérience professionnelle, sans être moi-même un spécialiste).

Il n’est donc pas étonnant que, même si en Grèce l’âge du fer commence un peu plus de mille ans avant notre ère, à l’époque classique il soit encore un sujet d’inquiète fascination. Comme le dit Hérodote (1.68) : “C’est pour le malheur de l’homme que le fer a été inventé (ἐπὶ κακῷ ἀνθρώπου σίδηρος ἀνεύρηται)”. Ce caractère presque magique du fer est bien traduit par Hérodote dans l’anecdote suivante (1.67-68).

Jadis, les Lacédémoniens (mot que les auteurs anciens utilisent beaucoup plus souvent que celui de “Spartiates”) étaient régulièrement vaincus dans leurs conflits avec Tégée (une ville d’Arcadie, pas très éloignée de la Laconie). Un oracle de la Pythie leur a dit qu’ils deviendront vainqueurs une fois qu’ils auront ramenés chez eux les os d’Oreste, fils d’Agamemnon (τὰ Ὀρέστεω τοῦ Αγαμέμνονος ὀστέα), mais ils ne savent pas où les chercher. Un second oracle leur dit qu’ils se trouvent à Tégée. Une sorte d’espion, Lichas, y est envoyé. Il entre dans une forge et observe avec admiration le travail du fer. Le forgeron lui dit que dans sa cour il a trouvé quelque chose d’encore plus extraordinaire, un cercueil contenant le cadavre d’un homme plus grand que ceux d’aujourd’hui, puis l’a remis en place. Après quelques péripéties, Lichas convainc le forgeron de lui vendre le terrain, collecte les os et retourne à Sparte. Désormais, les Lacédémoniens n’auront plus de difficultés à vaincre Tégée.

Ce n’est certainement pas un hasard si la découverte des restes d’Oreste et des merveilles du travail du fer sont concomitantes. N’est-ce pas plutôt la maîtrise de ce dernier qui permet à Sparte de prendre le dessus sur Tégée ?

Mais si le travail du fer est complexe, il y a quelque chose d’encore plus difficile : sa soudure (cela aussi, je suis bien placé pour le savoir ; et je ne parle pas des problèmes rencontrés par les ingénieurs d’Aréva sur la centrale de Flamanville). C’est pourquoi Hérodote parlant d’un grand cratère d’argent avec une base d’acier soudé, dédié à Delphes, précise : “c’était une œuvre de Glaucon de Chios, qui seul de tous les hommes avait réussi à maîtriser la soudure du fer (1.25).”

Ce problème technique, nous le retrouvons dans une autre œuvre célèbre, le Siegfried de Wagner. On se souvient que le nain Mime, le meilleur des forgerons, essaie de ressouder les deux morceaux de Notung, l’épée que Wotan avait fournie à Siegmund, puis brisée au moment fatal. Il n’y parvient pas et Siegfried, d’habitude lent d’esprit, à une idée de génie : plutôt que de s’obstiner dans une voie sans issue, il lime les deux tronçons et, à partir de la limaille, forge une nouvelle épée (“Notung, neidliches Schwert !”).

Cet épisode est-il, comme chez Hérodote, un lointain souvenir des balbutiements de la sidérurgie ? Peut-être. D’après ce que j’ai pu lire sur les sources de Wagner, il s’est surtout inspiré de légendes scandinaves, en particulier la Volsunga saga, plutôt qu’allemandes comme le Nibelungenlied. Dans celle-là, l’épée s’appelle Gram et c’est le nain Regin, et non Sigurd (Siegfried), qui va la réparer, sans doute par soudure, après avoir forgé deux épées neuves que Sigurd a facilement brisées. Autrement dit, même si Wagner l’a modifiée, dans cette histoire on retrouve la complexité du travail du fer et son caractère quasi-sacré, puisque c’est Odin qui avait donné l’épée à Sigmund.

Note 1 : le cratère qui illustre cet article est en céramique, évidemment, ni en argent, ni surtout en fer. Il servait à mélanger le vin et l’eau, car les Grecs ne buvaient jamais le vin pur (sauf peut-être les ivrognes). Malheureusement, on ne sait pas quel était le degré d’alcool du vin pur dans la Grèce antique. (Document Wikimedia Commons).

Note 2 : l’image montrant Siegfried et Mime, délicieusement rétro (1901), est due à Johannes Gehrts qui a illustré beaucoup de légendes germaniques et, le croirait-on, beaucoup de livres pour enfants. (Document Wikimedia Commons).