Le lion, le chameau et le cheval

Il est étonnant de penser qu’aux époques historiques il y avait encore des lions en Grèce ! Bien sûr, nous connaissons l’histoire du lion de Némée qui fut tué par Héraclès, mais ceci se passait aux époques légendaires…

Sur cette carte contemporaine, on voit Némée, à l’entrée du Péloponnèse, pas très loin de Corinthe, ainsi que le lac Stymphale, un peu plus à l’ouest, autre site des exploits d’Héraclès. Ajoutons qu’aujourd’hui le terroir viticole de Nemea produit un excellent vin !

Le fait qu’une légende se soit formée autour du lion de Némée indique que déjà aux “temps héroïques” (mettons, à l’époque mycénienne) un lion si loin au sud était quelque chose d’exceptionnel. Mais Hérodote (7.125-126) nous raconte qu’au Ve siècle encore, des lions attaquaient les chameaux de l’armée de Xerxès. Il précise qu’il y avait encore des lions entre la rivière Nestos (qui se jette près d’Abdère en Thrace) à l’est, et la rivière Achelous en Acarnanie à l’ouest, c’est-à-dire dans tout le nord-est de la Grèce. Ce que j’ai pu trouver sur internet ne contredit pas cette distribution. Ils auraient disparu de Macédoine au premier siècle de notre ère et de Thessalie au IVe (ils étaient recherchés pour les jeux du cirque). Il est intéressant de voir que, selon Hérodote, il n’y en avait pas dans ce qui est aujourd’hui la Turquie d’Europe : le Bosphore et l’Hellespont formaient sans doute un obstacle infranchissable pour ces grands félins et la continuité entre les populations asiatiques et européennes s’était probablement faite, à une époque antérieure, par le nord de la Mer Noire.

Quant aux chameaux, plus précisément les dromadaires, si aujourd’hui encore nous les associons d’abord aux Arabes (même s’ils sont loin d’être les seuls à les utiliser), il semble que c’était déjà le cas au temps de Xerxès. Pour composer son armée, il avait demandé des troupes à toutes ses provinces, dont l’Arabie qui, à cette époque, correspondait plutôt à l’actuelle Syrie qu’à la péninsule arabique. Hérodote nous dit à propos des troupes arabes de Xerxès : “ἤλαυνον δὲ πάντες καμήλους ταχυτῆτα οὐ λειπομένας ἵππων : ils étaient tous montés sur des chameaux qui, pour la vitesse, ne le cédaient en rien aux chevaux. (7.86)” Cette affirmation n’est-elle pas un peu exagérée ? Dans la Pléiade, André Barguet affirme que, à fond de train, sa vitesse ne dépasse pas 20 km/h, alors que le cheval atteint 65 km/h.

20 km/h ? Cela ne paraît pas beaucoup… Une courte recherche sur internet nous confirme que le cheval peut faire 61 km/h sur 2,4 km, ce qui est cohérent avec une vitesse de pointe de 65 km/h. En revanche, pour le chameau on trouve 65 km/h en sprint et 40 km/h sur une heure, ce qui me paraît plus crédible (on sait que les pays arabes, en particulier, se passionnent pour les courses de chameaux au même titre que les Européens pour celles de chevaux) . Contrairement à ce que dit André Barguet, Hérodote a donc sans doute raison lorsqu’il dit que les chameaux arabes pouvaient être aussi rapides que les chevaux.

En revanche, sur la rivalité entre chevaux et chameaux, il nous apprend encore autre chose : les chevaux ont peur des chameaux ! Déjà, au livre 1 (1.80), on voit Cyrus se servir de chameaux pour effrayer la cavalerie de Crésus. Ici (7.87), il nous dit que les Arabes et leurs chameaux étaient placés tout à fait en queue de l’armée pour ne pas effrayer les chevaux.

Y a-t-il quelque chose de vrai dans cette affirmation ? Selon ce que j’ai pu trouver, les chevaux ont en effet peur de tout animal à l’odeur forte et inhabituelle qui pourrait suggérer un prédateur. Mais on ajoute aussi qu’avec un peu de patience ils s’habituent très bien à ceux-ci, ce qui paraît naturel (on a de bons exemples de cohabition des deux espèces dans le film “Lawrence d’Arabie” de David Lean, où on les voit, entre autres scènes, charger ensemble sur Aqaba, les chevaux étant quand même un peu plus rapides).

Autrement dit, Hérodote exagère quand même un peu quand il insiste sur la peur des chevaux envers les chameaux. Quoi qu’il en soit, si nous pouvons le croire, les chameaux se retrouvaient, pour cette raion, à l’arrière-garde. Et c’est ainsi que les commentateurs expliquent qu’ils se soient trouvés être les victimes favorites des lions : fermant la marche de l’armée, ils étaient les plus vulnérables.

Pauvre chameau ! il est bien puni de sa forte odeur : faisant peur aux chevaux, il est placé en queue de l’armée où il devient la proie des lions.

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