Le revenant

The Revenant 2015 film poster.jpg

Au livre IV d’Anabase, les dix mille mercenaires grecs dont Xénophon raconte la retraite vers la Mer Noire traversent l’Anatolie en plein hiver, marchant souvent dans une neige épaisse (ce qui montre que le climat n’a pas trop changé depuis cette époque). Xénophon en profite pour décrire l’ophtalmie des neiges (4.5.12-14) et remarquer qu’elle peut être évitée ou mitigée si, en marchant, on fixe les yeux sur quelque chose de sombre, ce qui reste une bonne recommandation. Il s’agit probablement là de la première description de cette affection toujours possible aujourd’hui, si l’on oublie ses lunettes de soleil… D’autres soldats ont les pieds gelés et les ennemis sont sur leurs talons : pendant quelques jours, c’est presque la retraite de Russie…

Dans le livre V, Xénophon revient sur ce moment de la traversée. En effet, un soldat (qui conduisait une mule) l’accuse, devant toute la troupe, de l’avoir frappé. Pour s’expliquer, Xénophon engage avec lui ce dialogue (5.8.8-11) :
“Un homme restait en arrière parce qu’il n’était plus capable de marcher. De cet homme, je savais seulement qu’il était l’un d’entre nous ; je t’ai forcé à l’emporter afin qu’il ne meure point ; en effet, il me semble bien que l’ennemi nous suivait de près.
“L’homme acquiesça.
“Cependant, dit Xénophon, après t’avoir envoyé en avant, je t’ai rattrapé alors que j’accompagnais l’arrière-garde : tu étais en train de creuser un trou pour enterrer l’homme. Je me suis arrêté pour te féliciter [on sait l’importance que les Grecs accordaient aux rites funéraires]. Alors que nous étions tous arrêtés, la jambe de l’homme se replia et tous ceux qui étaient présents s’écrièrent : “il est vivant !” et tu as dit : “tant qu’il veut, car moi, je ne le porte plus !”C’est alors que je t’ai frappé, tu as dit vrai. Il me semblait en effet que, de toute évidence, tu savais qu’il était vivant.
“Et alors, dit-il, n’en est-il pas moins mort, après que je te l’aie montré [encore vivant] une fois arrivés au campement ?
“Certes, répondit Xénophon, mais nous aussi nous mourrons tous : ce n’est pas une raison pour nous enterrer vivant !”

Ceux qui ont vu le film Le revenant d’Alejandro González Iñárritu (2015), avec Leonardo di Caprio, reconnaîtrons ce thème : un homme forcé d’assister un mourant essaye de l’enterrer vivant pour s’en débarrasser (et, coïncidence, dans les deux cas l’histoire se passe dans la neige). Il n’y a certainement aucune filiation directe entre les deux récits : ce type d’incident a dû se reproduire plus d’une fois dans l’histoire de l’humanité. Mais il s’agit d’une de ces histoires qui ont quelque chose de primordial et qui nous font frémir, comme l’a bien exprimé Edgar Poe dans sa nouvelle The Premature Burial, et c’est pour cela que cette histoire nous frappe.

En ce qui concerne Xénophon, tous les soldats, loin de le blâmer d’avoir frappé l’un des leurs, le félicitèrent pour son attitude, et s’écrièrent que le muletier aurait dû recevoir encore plus de coups ! Évidemment, c’est Xénophon qui raconte l’histoire et il lui est facile de se donner le beau rôle, mais de nos jours, les réactions auraient sans doute été les mêmes.

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