La trahison de Judas

Le baiser de Judas (Giotto, chapelle Scrovegni, Padoue)

Judas (Ιούδας ὁ καλούμενος Ἰσκαριώτης), c’est le traître par excellence, tout le monde sait ça. Son rôle dans les quatre évangiles soulève pourtant toutes sortes de questions naïves et il n’est pas étonnant qu’il ait donné lieu à de nombreuses spéculations, soutenues par la découverte vers 1970 d’un manuscrit copte intitulé “Évangile de Judas”, selon lequel celui-ci aurait été le seul disciple à avoir vraiment compris le Christ, ayant accompli sa volonté en le trahissant.

Mais qu’en disent les quatre évangiles canoniques ? Il n’y a pas de différences fondamentales entre eux, puisque tous mentionnent Judas Iscariote et l’accusent d’avoir livré Jésus. Si on les compare, il y a pourtant des différences de détail intéressantes.

Marc est très simple (14.10) : alors que les grands-prêtres cherchent un moyen de se débarrasser de Jésus, Judas va de lui-même les voir et leur propose de le trahir ; ceux-ci lui promettent de l’argent en échange. Matthieu dit à peu près la même chose, mais ici (26.15), Judas demande explicitement combien on est prêt à lui donner comme prix de sa trahison, et on lui propose trente pièces d’argent. Aucun d’entre eux ne tente de donner une explication à cette trahison.

Luc, tout en restant proche de Marc et Matthieu, précise (22.3) que “Satan entra en Judas dit Iscariote, qui était au nombre des douze”. C’est donc une intervention extérieure qui expliquerait l’action de Judas. Plus tard, pendant la Cène, Jésus annonce à ses disciples que l’un d’entre-eux va le trahir, et il précise que c’est celui qui vient de plonger avec lui la main dans le plat. Quand Judas lui demande : “Est-ce moi, Rabbi ?”, Jésus répond : “Tu l’as dit.” (Mt. 26.25).

Comme c’est souvent le cas, Jean s’écarte significativement des trois premiers. Pour commencer, alors que, chez eux, c’est avant la Cène que Judas va s’arranger avec les grands prêtres, pour Jean, c’est pendant la Cène elle-même que se noue l’intrigue. Il faut dire que cet épisode est extraordinaire.

Giotto, la Cène, chapelle Scrovegni

Précisons d’abord que les Juifs de cette époque ne mangeaient pas assis autour d’une table, comme sur cette fresque de Giotto (et dans toutes les représentations de l’Occident chrétien, comme sur le tableau de Philippe de Champaigne, où la nappe aux plis réguliers m’a toujours fasciné). Comme encore aujourd’hui dans certaines régions du Moyen-Orient, ils mangeaient soit assis sur les talons, sur couchés sur le côté, sans doute sur des tapis ou des coussins ou encore, pour les plus aisés sur des lits de table, comme les Grecs et les Romains : Marc (14.15) parle “d’une grande pièce garnie de coussins [ou de tapis : ἐστρωμένον].”

Qu’ils fussent couchés, cela ressort clairement du texte grec qui utilise les verbes ἀναπίπτω (13.12 et 25) se coucher (sur un lit de table) ou même se coucher à la renverse, et ἀνάκειμαι (13.23) être couché sur un lit de table. Curieusement, la Bible de Jérusalem, dont la traduction est habituellement très fidèle, dit simplement il se remit à table et il se trouvait à table, alors que le mot table n’apparaît pas du tout dans le texte original. Pourquoi cette volonté de gommer la couleur locale ?

Philippe de Champaigne, la Cène, musée du Louvre

Jésus et ses disciples sont donc, sans doute, couchés autour d’une table basse sur laquelle sont servis les mets et Jean précise (13.23) : “Un de ses disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus (ἐν τῷ κόλπῳ τοῦ Ἰησοῦ)” Cette traduction est à peu près littérale ; celle de la Bible de Jérusalem donne : ” Un de ses disciples, celui que Jésus aimait, se trouvait à table tout contre Jésus”, ce qui est plus neutre. “Sein” traduit le mot grec κόλπος (kolpos) qui signifie aussi “repli, concavité” et, en géographie, “golfe”. Ici, il s’agit peut-être de la niche créée par la position couchée du Christ. Il y a un réel contact entre Jean et Jésus, ce que Giotto a bien rendu dans la fresque reproduite plus haut, même si dans son cas les personnages sont assis autour d’une table à l’occidentale, ce qui rend la position de Jean un peu maladroite.

L’expression : “le disciple qu’il aimait (ὅν ἠγάπα ὁ Ἰησοῦς)” revient encore ailleurs chez Jean (en particulier pendant la scène de la crucifixion, 19.26), bien qu’aucun autre évangéliste ne l’utilise : il est clair que celui ou ceux qui ont écrit l’évangile de Jean ont voulu donner à celui-ci une prééminence que les autres ignorent. Cependant, il est vrai que Jean faisait partie d’une “garde rapprochée” qui comprenait Pierre et les deux fils de Zébédée : Jean et Jacques. Ce sont eux que Jésus prend avec lui pour prier dans le jardin de Gethsémani (et qui s’endorment comme des souches).

Lorsque Jésus annonce que l’un des disciples va le trahir, ceux-ci se regardent les uns les autres en se demandant qui cela peut bien être, et Pierre fait signe à Jean de demander de qui il s’agit : Jean se penche en arrière contre la poitrine de Jésus pour lui dire : “Seigneur, qui est-ce ?” Toute cette scène paraît très détendue… Celui-ci répond : “C’est celui à qui je donnerai ce bout de pain que je suis en train de tremper”, et il le donne à Judas, fils de Simon Iscariote. Ici, ce n’est donc pas Jésus et Judas qui mettent en même temps la main dans le plat, comme chez Luc : Jésus a un rôle moteur. Et le texte ajoute cette précision étonnante (13.27) : “Et après ce bout de pain, Satan entra alors en celui-là.”

La séquence des évènements est donc très différente de celle des autres évangélistes, et elle est quasiment ahurissante : en gros, on nous dit que c’est Jésus qui a fait entrer Satan en Judas ! Et il lui dit : “Ce que tu dois faire, fais-le vite.” Et, prenant le bout de pain, Judas sort de la salle. Aucun des disciples n’a compris ce qui s’est passé : comme c’est Judas qui gardait la bourse, ils pensent que Jésus lui a demandé d’aller acheter ce dont ils avaient besoin pour la fête ou de donner quelque chose aux pauvres. Ainsi, aucun ne semble nourrir de soupçons envers Judas, même après l’épisode du bout de pain qui, visiblement, n’a pas été suivi par tout le monde… Dans cette scène, Judas paraît donc téléguidé par le Christ, même si Satan intervient “pour faire le sale boulot”.

Pourtant, un peu auparavant, dans la scène de “l’onction à Béthanie” (Jean, 12.1-8), où une femme verse un précieux parfum sur les cheveux du Christ, Judas s’écrie : “Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu’on aurait donnés à des pauvres ?” et Jean de commenter : “Mais il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait.” Ceci semble être une pure calomnie, inventée par Jean pour noircir Judas : en effet, pour Matthieu (26.6-13), ce sont “les disciples”, non identifiés, qui s’indignent, ainsi que chez Marc (14.3-9) : “il y en eut qui s’indignèrent entre eux […] et ils la rudoyaient.” Si Judas avait vraiment été l’auteur de ces remontrances, Matthieu et Marc n’auraient pas manqué de le noter.

On pourrait en rester là, mais on a depuis retrouvé, parmi les papyrus conservés par les déserts d’Égypte, un “Évangile de Judas” qui expose les révélations que le Christ aurait faites à Judas. C’est un texte du mouvement gnostique, assez bizarre qui, lorsqu’il a été traduit pour la première fois, semblait donner une image positive du traître. Pourtant, aujourd’hui les spécialistes pensent que cela vient d’une lecture trop hâtive du texte (fragmentaire) et que Judas, bien qu’indispensable à l’histoire de la Passion, et donc du salut, reste une figure négative.

Indispensable ? Les autorités avaient-elles besoin d’un traître pour arrêter le Christ ? Il pose lui-même la question : “Suis-je un brigand, que vous vous soyez mis en campagne avec des glaives et des bâtons pour me saisir ! Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple, à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent.” (Marc, 14.48-49).

En fait, nous savons pourquoi les grands-prêtres ne voulaient pas l’arrêter en plein jour : ils craignaient la réaction de la foule ; “Pas en pleine fête, de peur qu’il n’y ait du tumulte parmi le peuple.” (Marc, 14.2). On peut imaginer que Jésus et ses disciples se sachant menacés, ils sortaient de la ville le soir pour dormir à l’extérieur : c’est pourquoi ils vont au jardin de Gethsémani. Mais ils y vont apparemment tous les soirs, comme le dit Luc : “Pendant le jour, il était dans le temple à enseigner ; mais la nuit, il s’en allait la passer en plein air sur le mont dit des Oliviers. (21.37)”. Il n’est donc pas difficile de savoir où le trouver, même la nuit. Le rôle de Judas reste douteux. Pourtant, il le payera cher : “Le fils de l’homme s’en va selon qu’il est écrit de lui ; mais malheur à cet homme-là par qui le fils de l’homme est livré ! Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître.” (Marc, 14.21).

Tous ces auteurs nous laissent un peu sur notre faim : quelles étaient les vraies motivations de Judas en “trahissant” Jésus ? Pour quelques deniers de plus ? Voilà qui est bien vulgaire et banal. Pour que s’accomplissent les Écritures ? C’est sans doute vrai, surtout chez Jean où c’est le Christ lui-même qui met Judas à l’œuvre. Mais même si Judas est ainsi prédestiné, il n’en est pas pour autant exonéré ; il reste promis aux pires châtiments : ce qui est écrit ne délivre pas les hommes de leur responsabilité : dur, dur ! Sans doute un des mystères de la théologie chrétienne…

Note : Concernant l’utilisation du mot kolpos par Jean, on en retrouve une utilisation un peu semblable dans la Bible des Septante (la première traduction en grec de la Bible, réalisée entre les IIIe et IIe siècles av. J.-C.), lorsque Sarah dit à Abraham : “ἐγὼ δέδωκα τὴν παιδίσκην μου εἰς τὸν κόλπον σου : j’ai mis ma servante dans ton sein.” (Gen. 16.5). C’est une façon pudique de dire que, Sarah étant stérile, elle a elle-même demandé à Abraham d’engendrer un enfant de substitution avec Agar, sa servante.

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