Mais que fait donc Mentor ?

Mentor est un mot largement passé dans le langage courant et mis à toutes les sauces, dans le monde du management comme dans celui des affaires et de la politique (souvent, un mélange des deux). Peter Thiel, par exemple, une inquiétante figure de la Silicon Valley, est présenté comme un mentor de J. D. Vance, vice-président des États-Unis.

Tout le monde sait que ce mot vient de l’Odyssée, où Mentor est le compagnon qu’Ulysse a laissé derrière lui en partant pour Troie :

Μέντωρ, ὅς ῥ’ Ὀδυσῆος ἀμύμονος ἦεν ἑταῖρος, (2.225),

lui confiant toute sa maison, et lui demandant de tout maintenir en ordre (ἔμπεδα πάντα φυλάσσειν, 2.227).

Mais, Mentor, c’est aussi l’apparence que prend Athéna pour intervenir discrètement dans l’action. Comme Homère aime le répéter, elle lui ressemble “ἠμὲν δέμας ἠδὲ καὶ αὐδήν, à la fois par son allure et par sa voix (2.268, par exemple).” Autrement dit, ce n’est pas un cas de possession où Athéna entrerait dans le corps de Mentor : elle ne fait qu’utiliser son image. Pendant ce temps, le vrai Mentor continue de vivre comme si de rien n’était. Ceci peut conduire à un troublant dédoublement, comme le constate l’un des prétendants (celui qui a prêté son bateau à Télémaque) : il dit avoir vu Mentor (ou peut-être un dieu ?)

Μέντωρ, ἠέ θεός, τῷ δ’ αὐτῷ πάντα ἐῴκει, (4.654)

embarquer avec Télémaque, mais aussi l’avoir vu en ville. Bizarre, bizarre…

En fait, le vrai Mentor n’intervient vraiment qu’une fois, au chant II, lorsque Télémaque réunit l’assemblée d’Ithaque. Il se lève pour dire que ce n’est pas tant les prétendants qu’il blâme, mais les habitants d’Ithaque eux-même, qui les laissent faire sans rien dire. Aussitôt, il se fait rabrouer par Léocritos, l’un des prétendants qui l’accuse de semer la zizanie. Il ajoute que si Ulysse revenait et essayait de se débarrasser d’eux, il passerait un mauvais quart d’heure. Puis il dissout sommairement l’assemblée (ce qui est une insulte pour Télémaque qui avait convoqué celle-ci). On reverra brièvement Mentor au chant XVII, lorsque Télémaque, rentrant au palais, dédaigne les prétendants et va s’asseoir à côté des “nobles vieillards” (17.68).

Il faut bien reconnaître que Mentor n’a pas du tout rempli la mission qu’Ulysse lui avait confiée, puisque la maison est envahie par les prétendants qui dévorent — au sens propre du mot — son patrimoine. Mentor, le vrai, est donc un personnage bien falot…

La vraie explication de son impuissance est sans doute ailleurs. Elle est, je crois, typique d’autres sociétés, semblables à celle des poèmes homériques, où les deux seules façons d’imposer le pouvoir d’un chef sont, d’une part la légitimité de celui-ci, d’ordre purement culturel, d’autre part la force armée qu’il peut réunir : familiers, clients, obligés, esclaves de confiance. Il n’y a bien entendu ni police, ni armée régulière qui aurait le “monopole de la violence”.

Mentor n’a pas la première légitimité, car le respect que lui conférait sans doute, au début, le mandat d’Ulysse s’est forcément effrité au cours du temps, alors que grandissait une nouvelle génération, celle sont issus les prétendants.

Il n’a pas la seconde non plus, car Ulysse est parti avec tous ses compagnons, ceux qui auraient pu le soutenir. Il ne doit plus lui rester que deux pelés et trois tondus, comme on dit… Enfin, les chefs de famille de sa génération, ceux qui auraient pu l’assister, sont pour beaucoup pères de prétendants, d’où un sérieux conflit d’intérêts. Mentor est donc seul ou presque.

Voilà pour Mentor proprement dit. Athéna elle-même n’intervient que deux fois sous cette forme : au chant II, lorsqu’elle organise le voyage de Télémaque chez Nestor à Pylos et, au chant XXII, quand elle vient se placer auprès d’Ulysse, alors que commence le massacre des prétendants. À vrai dire, elle revient à la fin du chant XXIV pour rétablir la concorde dans l’île, mais ce chant étant d’authenticité douteuse, je ne tiens pas compte de cette dernière apparition (cependant vraisemblable dans la logique du récit).

Notons qu’Athéna intervient aussi au premier chant, mais sous une autre forme, celle de Mentès (Μέντης, nom évidemment très proche du précédent). Celui-ci a pris la forme du potentat de l’île de Taphos, proche d’Ithaque. La déesse vient ainsi donner une première série de conseils à Télémaque, dont celui de l’assemblée ratée dont on vient de parler…

Tout cela n’est pas beaucoup, d’autant plus qu’Athéna pratique l’adage : “aide-toi, le ciel t’aidera !”

Ainsi, au chant II, elle rassemble un équipage pour le vaisseau de Télémaque, l’accompagne à Pylos l’introduit à Nestor et “met du courage dans son cœur”, puis, au coucher du soleil, s’en va (s’envole) : il le laisse aller seul (avec l’un des fils de Nestor) rendre visite à Ménélas à Sparte.

Au chant XXII (vers 205-240), elle en fait encore moins. Elle se contente de venir auprès d’Ulysse (qui la reconnaît immédiatement) pour le stimuler par des paroles acerbes. Mais elle se garde bien de lui donner un supplément de puissance (ce qu’elle a fait parfois), voulant encore tester sa force et sa vigueur (ainsi que celle de Télémaque) :

ἀλλ’ ἔτ’ ἄρα σθένεός τε καὶ ἀλκῆς πειρήτιζεν (22.237),

ce qui n’est pas très sympa, sachant ce qu’il a déjà souffert…

Ce qui est amusant, c’est qu’à la fin de chacune de ses interventions, Athéna disparaît sous la forme d’un oiseau, avant même d’être hors de vue : tout le monde comprend alors qu’il s’agissait d’une divinité. La première fois, elle prend la forme d’un oiseau non précisé (ὄρνις, 1.320), la seconde fois d’un grand rapace difficile à identifier avec précision (φήνῃ, 3.372 : gypaëte barbu ou pygargue à queue blanche ?), et la troisième fois d’une simple hirondelle (χελιδών) qui va se poser sur l’une des poutres noircies de fumée du plafond de la salle, d’où elle pourra se régaler tranquillement du spectacle :

ἀνὰ μεγάροιο μέλαθρον ἕζετ’ ἀναίξασα, χελιδόνι εἰκέλη ἄντην (22.240).

Au fond, Mentor n’est qu’un personnage secondaire de l’Odyssée, si l’on en juge par son faible poids dans l’action. Tout au long du poème, Athéna n’hésite d’ailleurs pas à prendre d’autres formes (comme lorsqu’Ulysse arrive dans la capitale des Phéaciens, au chant VII, ou lorsqu’elle le rencontre alors qu’il débarque à Ithaque au chant XIII). Comment ce nom est-il devenu commun, en particulier dans le monde anglo-saxon où l’on parle aussi de mentoring et même de mentee (pour désigner celui qui bénéficie d’un mentor) ?

Lorsque j’avais 12 ans et que je lisais tout ce que je pouvais concernant la mythologie grecque et Homère, j’avais trouvé dans la petite bibliothèque de notre école un exemplaire du Télémaque de Fénélon et ce titre avait suffit pour que je m’empresse de le lire : c’était bien pâle, mais plaisant, et il traitait quand même de héros homériques… Je sais depuis qu’il avait été écrit alors que Fénélon était précepteur du duc de Bourgogne (cher à Saint-Simon), le petit-fils de Louis XIV, pour l’instruction de celui-ci. Je l’ai retrouvé chez un bouquiniste, il y a une vingtaine d’années, dans une édition en deux volumes des années 1830. L’inscription manuscrite de la page de garde montre qu’il s’agissait d’un livre de remise des prix, ce qui n’est pas étonnant étant donné son caractère didactique.

J’ai lu depuis que son succès n’a pas été limité à la France, mais qu’il a été traduit et lu avec avidité dans de nombreuses langues, dont bien sûr l’anglais. Dans ce roman, Mentor n’est pas un personnage mineur, mais il accompagne Télémaque dans toutes ses aventures (bien plus diverses que dans l’Odyssée) et lui sert de mentor. D’après ce que j’ai pu trouver sur internet, c’est bien Fénélon qui a fait le succès du personnage de son rôle.

Sans lui, Mentor ne serait probablement resté qu’un héros intéressant, mais secondaire, et il aurait gardé sa majuscule.

La mer (qu’on voit danser)

Lorsque j’étais enfant, il y a très longtemps, j’entendais à la radio Charles Trénet chanter : “La mer qu’on voit danser, le long des golfes clairs…” Cette chanson m’a toujours paru un peu mièvre. Elle décrit probablement la Méditerranée vue de la Côte d’Azur, mais la mer d’Homère me fait beaucoup plus penser à celle que l’on peut observer en Bretagne, par exemple, ou sur toute la côte Atlantique…

Pour désigner la mer, Homère utilise au moins six mots :

  • θάλασσα (thalassa) (παρὰ θῖνα πολυφλοίσϐοιο θαλάσσης, Il. 1.34 : le long du rivage de la mer toujours bruissante) (ce mot est connu de tous les Francais à cause de l’émission de Georges Pernoud…)
  • πόντος (pontos) (ἐπὶ οἴνοπα πόντον, Il. 1.350 : sur la mer vineuse), mot qui est peut-être encore plus fréquent que θάλασσα chez Homère. Longtemps, moi qui ne connaissais ni latin, ni grec, je me suis demandé pourquoi les Anciens appelaient la Mer Noire le Pont-Euxin : qu’est-ce que c’était que cette histoire de pont ? J’ai finalement compris que pont veut simplement dire mer, ce qui explique tout : ὁ Εὔξεινος πόντος. Quant à l’expression “mer vineuse”, elle est difficile à concilier avec les images que nous avons de la mer d’une part, et du vin de l’autre, mais c’est l’une de ces expressions toutes faites qui reviennent régulièrement, si bien que James Joyce lui-même cite au moins trois fois, telle quelle, l’expression epi oinopa ponton dans Ulysses.
  • ἅλς (hals) (ἐπὶ θῖν’ ἁλὸς ἀτρυγέτοιο Od. 8.49 : sur la rive de la mer infertile). ἅλς a en fait deux sens : au masculin, c’est le sel, au féminin, la mer. Les deux sens sont évidemment liés, la mer étant l’élément salé par excellence. Ce mot apparaît très fréquemment pour désigner la mer.
  • λαῖτμα (laitma) (μέγα λαῖτμα θαλάσσης, Od. 4.504 : le grand gouffre de la mer), pas très fréquent,
  • πέλαγος (pelagos)(πέλαγος μέγα μετρήσαντες, Od. 3.179 : prenant la mesure de la mer immense),
  • ὑγρή (hygré) (ἐφ’ ὑγρὴν ἤλυθον ἐς Τροίην, Il. 10.27 : ils vinrent à Troie sur la mer) ; ici, la mer, c’est simplement “l’élément liquide”, de même que ἅλς était “l’élément salé”. Il est peu utilisé.

Dans cette liste, ce sont les trois premiers mots qui sont les plus fréquemment utilisés. On pourrait ajouter l’océan (Ὠκεανός), mais chez Homère il s’agit d’un nom propre, celui du fleuve qui entoure la terre, “l’Océan au cours profond” (βαθύρροος Ὠκεανός, Od. 11.13), qu’Ulysse devra traverser pour arriver au pays des Cimmériens et à la porte des Enfers (ceci indique que les Grecs de cette époque avaient quand même une vague connaissance de la côte Atlantique de l’Europe.)

Certes, dans la Méditerranée d’Homère il fait souvent un temps superbe (par exemple, lors du voyage de Télémaque à Pylos), mais elle est surtout un élément hostile, ne faisant que tolérer la présence de l’homme. La plupart des épithètes qu’il lui applique expriment donc la méfiance : mer stérile, mer aux brumes, mer aux poissons, mer grise ou mer houleuse. Parfois quand même, on parle de “la mer divine” (νῆα μέλαιναν ἐρύσσομεν εἰς ἅλα δῖαν, Od. 8.34 : tirons un noir vaisseau à la vague divine) mais, chez Homère, ce qui est divin peut aussi être dangereux…

Notons que “mer aux poissons” (ἐν πόντῳ ἰχθυόεντι, Od. 10.457) n’a rien de positif : pour les héros homériques, le poisson est une ressource de dernière instance, lorsqu’il n’y a plus rien d’autre à manger, comme lorsque les hommes de Ménélas sont coincés sur l’île de Protée, ou ceux d’Ulysse sur l’île du Soleil. Ils haïssent tellement le poisson qu’ils en viendront à tuer l’un des bœufs sacrés pour se nourrir (erreur fatale). J’ai ainsi connu, en Bretagne ou en Écosse, contrées pourtant “spectatrices de l’océan” (comme aurait dit Chateaubriand), des personnes qui n’estimaient que la viande et méprisaient le poisson, comme les héros d’Homère.

La mer est donc seulement une voie de communication : Homère parle souvent de ses “chemins” (κέλευθος) ou “chemins humides” (ὑγρὰ κέλευθα). C’est un passage obligé, mais on n’y reste que le temps strictement nécessaire. On se souvient de l’anxiété de Nestor et ses compagnons lorsque, au retour de Troie, il leur faut quitter la côte de l’Asie Mineure et se lancer à travers la mer Égée pour rejoindre la Grèce (Od. 3.159-183).

Si j’ai bien compté, Ulysse essuie quatre grosses tempêtes au cours de son périple : la première au passage du cap Maléa, la seconde lorsque ses hommes ouvrent l’outre que lui avait confiée Éole , la troisième lorsque tous ses hommes périssent pour avoir tué les bœufs du Soleil, la quatrième lorsque Poséïdon s’aperçoit qu’il est presqu’arrivé en sûreté au pays des Phéaciens et veut lui faire subir une dernière épreuve.

Il est bien connu que les caps sont des endroits dangereux, comme le fameux Cap Horn. Le cap Maléa est ainsi fatal à Ménélas qui se trouve complètement dérouté, mais qui, au lieu d’arriver dans des lieux fabuleux, comme Ulysse, se retrouve en Crète et en Égypte (chant V). Il est amusant de constater que le cap Maléa, la plus orientale des trois pointes du Péloponnèse, est dans la même situation que le Mont Athos, la plus orientale des trois pointes de la Chersonèse Chalcidique : c’est là que la flotte de Darius subit une terrible tempête et fut détruite, comme le rapporte Hérodote au chapitre 6.44 de son Enquète. Du coup, Xerxès préférera faire creuser un canal à la base de la péninsule pour éviter d’avoir à contourner un cap aussi dangereux…

Dans l’Odyssée, la plus détaillée des descriptions de tempêtes est la dernière, lors de l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens : elle fait environ 160 vers (5.291-452). À vrai dire, au vers 391 les vents cessent et la mer commence à se calmer ; mais, comme on le sait, après la fin d’une tempête subsistent des vagues moins hautes, plus longues, mais qui peuvent encore transporter beaucoup d’énergie (elle dépend non seulement de la hauteur, mais aussi de la longueur d’onde des vagues), si bien que lorsqu’elles rencontrent une côte rocheuse, elles se brisent (c’est pourquoi, même par beau temps, les caps de Bretagne ou d’ailleurs sont ourlés d’écume). Une partie de l’énergie est dissipée sous forme de bouillonnement d’écume, l’autre est réfléchie, surtout s’il y a une falaise qui génère une vague en retour. C’est exactement ce qui se passe dans l’Odyssée : Ulysse va être projeté contre une falaise par une vague, mais parvient à s’agripper à un rocher isolé ; la vague en retour l’emporte à nouveau vers le large (5.425-431). Il paraît évident que celui qui a créé ces vers a passé du temps à contempler la mer et ses tempêtes, spectacle hypnotique : ce n’est pas pour rien que les habitants des bords de mer continuent à aller l’admirer aux endroits où les vagues sont les plus spectaculaires (pour moi, par exemple, aux rochers de Saint-Guénolé à Penmarc’h).

Finalement, Ulysse utilisera une méthode plus intelligente : longer la côte jusqu’à ce que celle-ci devienne plus abordable et qu’il trouve une plage où prendre pied, à l’embouchure d’une rivière où, le lendemain, Nausicaa viendra faire la lessive.

Dans ce texte j’ai sans doute fait, par jeu, trop de chauvinisme breton en comparant défavorablement la Méditerranée à l’Atlantique. En fait, comme beaucoup d’indices le montrent dans les livres 13 et suivants de l’Odyssée, le retour d’Ulysse à Ithaque a lieu en hiver : il n’est donc pas surprenant que la mer d’Homère ne soit pas celle que nous avons pu connaître en été et que chantait Trénet.

Les dieux sont-ils libres ?

On a vu que l’homme, bien que soumis au destin, possède une certaine liberté qui affecte la manière dont celui-ci sera réalisé. Mais qu’en est-il des dieux ? Eux sont libres, non ?

En fait, pas vraiment. D’une part, ils sont soumis à une stricte hiérarchie divine, dominée par Zeus. Mais même pour ceux qui sont plus ou moins indépendants de celui-ci, comme Poséidon, il y a encore, une fois de plus, le destin (le destin, chez Homère, semble être quelque chose d’à la fois implacable et diffus : qui prend vraiment les décisions ?)

Ainsi, dans l’Odyssée, lorsqu’au chant IX le Cyclope aveuglé implore Poséidon, son père, de faire en sorte qu’Ulysse ne rentre jamais à Ithaque, il ajoute :

“Mais si c’est son destin [ἔ οἱ μοῖρ’ ἐστὶ] de revoir ceux qui lui sont chers et de revenir dans sa maison bien bâtie et dans sa terre natale, que ce soit tard et dans la douleur, ayant perdu tous ses compagnons, dans un navire qui n’est pas le sien, et qu’il trouve le malheur chez lui. (9.532-535)”

Poséidon a bien entendu cette prière, mais il sait aussi que c’est le destin d’Ulysse d’échapper à ses épreuves une fois qu’il aura atteint le pays des Phéaciens [ἔνθα οἱ αἶσα ἐκφυγέειν μέγα πεῖραρ ὀιζύος (5.288-289)]. C’est pourquoi, lorsque revenant du pays des Éthiopiens il découvre Ulysse sur son radeau, presqu’arrivé chez les Phéaciens, il déclenche une terrible tempête qui le coule, histoire de le retarder, à défaut de pouvoir l’anéantir. Et finalement, il l’abandonne à son triste sort : “erre sur la mer jusqu’à ce que tu arrives chez des hommes favorisés par Zeus : … ἀλόω κατὰ πόντον, / εὶς ὅ κεν ἀνθρώποισι διοτρεφέεσσι μιγήῃς (5.377-378).”

Ainsi, les dieux eux-mêmes ne sont pas libres de modifier le destin (du moins, celui des humains) : ils peuvent seulement entraver temporairement sa réalisation.

Mais qu’est vraiment cet inéluctable destin ? qui le décrète ? Zeus, les Moires, les “Fileuses” ? C’est une question qui n’est pas encore claire pour moi : il vaudra donc mieux la traiter séparément…

L’homme est-il libre ?

L’homme est-il libre ? Grande question ! J’ai déjà parlé d’une idée que Platon lance en passant dans les Lois, selon laquelle l’homme serait la marionnette des dieux.

Chez Homère encore plus, l’homme est victime des dieux et du destin, et ne fait essentiellement que subir, comme Ulysse. Pourtant, il a quand même un espace de liberté, que Zeus lui-même souligne dès le début de l’Odyssée :

ὢ πόποι (1.32), s’écrie-t-il : “oh, popoï !”, mot que je trouve amusant et qui semble bien traduit par : “oh, misère !”…

Et il continue (1.32-34) :

… οἷον δὴ νυ θεοὺς βροτοὶ αἰτίωνται·
ἐξ ἡμέων γάρ φασι κάκ’ ἔμμεναι, οἱ δὲ καὶ αὐτοὶ
σφῇσιν ἀτασθαλίῃσιν ὑπὲρ μόρον ἄλγε’ ἔχουσιν…

“Comme les hommes accusent les dieux ! c’est de nous, disent-ils, que viennent les maux, alors qu’eux-mêmes, par leur propre folie, souffrent au-delà de ce qui est prescrit par le destin (ὑπὲρ μόρον).”

Ce sont ces derniers mots, hyper moron (note 1), qui sont importants. Certes, les hommes ne peuvent pas échapper au destin, mais ils en rajoutent. Deux bons exemples se trouvent dans l’histoire des vents qu’Éole confie à Ulysse et celle des vaches du Soleil.

Dans la première (chant X), Éole accueille Ulysse et ses compagnons avec beaucoup d’hospitalité, enferme les vents contraires dans un sac qu’il confie à Ulysse et le fait repartir avec un vent favorable. Presqu’arrivés à Ithaque, qu’ils voient déjà à l’horizon, Ulysse qui depuis le début gouverne le navire, s’endort épuisé… Ses compagnons, comme des imbéciles, suspectent que le sac contient des richesses qu’Ulysse ne veut pas partager et l’ouvrent, juste pour voir… Les vents s’échappent, la tempête entraîne le navire loin d’Ithaque et c’est reparti pour un tour ! Il reprennent pied sur l’île d’Éole, mais cette fois-ci celui-ci les accueille beaucoup plus froidement et les renvoie sans ménagement : “Ils sont trop cons”, semble-t-il penser (10.28-55).

Quant aux vaches du Soleil, Tirésias a prévenu Ulysse (lors de sa descente aux Enfers) que si lui et ses hommes les laissaient tranquilles, ils pourraient tous rentrer chez eux, après bien des épreuves, mais sains et saufs. Par contre, s’ils en tuaient une seule, alors tous périraient, sauf Ulysse (11.104-115). Inutile de dire que ses compagnons feront ce qui leur a été interdit. C’est le ressort classique d’un nombre sans doute incalculable de contes et autres histoires, à commencer par celle d’Adam et Ève : le héros ou l’héroïne font ce qui leur a été défendu. Pourtant, Circée répète l’avertissement (12. 137-141). Ulysse a tout expliqué à ses hommes qui lui promettent de bien se comporter. Mais quand ils se retrouvent coincés sur l’île du Soleil par un interminable calme plat (ils sont même amenés à manger du poisson, les pauvres), ils craquent (une fois de plus, pendant qu’Ulysse dort) et ce qui devait arriver arrive : le bateau est brisé au cours d’une horrible tempête et tous meurent, sauf Ulysse qui parvient à s’accrocher au mât.

Mais cette fatale folie humaine s’observe dès le début des aventures d’Ulysse, au cours d’un bref épisode, peu connu, ce qui vaut mieux pour la gloire du héros. Sa première escale, après avoir quitté Troie, est Ismaros, une ville de Thrace qu’ils s’empressent de piller, tuant les hommes et enlevant les femmes : petit raid tranquille…

ἔνθα δ’ ἐγὼ πόλιν ἔπραθον, ὤλεσα δ’ αὐτούς.
ἐκ πόλιος δ’ ἀλόχους καὶ κτήματα πολλὰ λαϐόντες
δασσάμεθ’…
(9.40-42)

“Là, je pillai la ville et fis périr les habitants [les hommes] ; nous emmenâmes les femmes et beaucoup de richesses hors de la ville et en fîmes le partage…”

Voilà qui est dit sans euphémisme. Malheureusement, d’une part les hommes d’Ulysse ne veulent pas partir tout de suite et font un grand festin sur la plage, d’autre part les habitants de la ville voisine viennent au secours de leurs alliés. Un combat s’ensuit, que perdent les Grecs : six des leurs sont tués. Ils repartent donc la queue entre les jambes…

Bien entendu, c’est Zeus qui est accusé de ce malheur (pour les Grecs) :

τότε δή ῥα κακὴ Διὸς αἶσα παρέστη
ἡμῖν αἰνομόροισιν, ἵν’ ἄλγεα πολὰ πάθοιμεν.

“C’est alors que la volonté de Zeus nous fut contraire, nous qui étions marqués par un funeste destin, afin que nous souffrions des maux sans nombre.” C’est vrai, si on ne peut plus piller et massacrer tranquillement, où va-t-on !

Ainsi, tout au long du périple d’Ulysse, ses hommes, mais parfois aussi lui-même, commettent des transgressions qui les font tomber de malheur en malheur, qui étaient généralement évitables. Zeus a donc bien raison de se plaindre : les hommes ont la liberté d’empirer leur sort et ils ne s’en privent pas ; c’est ce qu’on appelle l’hubris, mot grec que Zeus n’utilise pas.

Note 1 : pour ceux qui connaissent l’anglais, je signale que ce moron, accusatif de μόρος (avec un o-micron) : “lot assigné aux hommes par le destin”, n’a rien à voir avec le moron anglais qui signifie “crétin” et qui pourtant vient aussi du grec, mais d’un mot différent : μωρός (avec un o-méga) , “fou, insensé”.

Note 2 : L’illustration de cette page, tirée de l’édition de la Loeb Classical Library, montre la remarque de Zeus citée plus haut. ὑπὲρ μόρον apparaît deux fois, d’abord de façon générale, ensuite à propos du cas particulier d’Égisthe qui est devenu l’amant de Clytemnestre et a tué Agamemnon à son retour.

La fin des héros

Dans un texte précédent, je m’étais risqué à un parallèle entre l’Iliade et le Mahabharata. On peut aller plus loin. À la fin de la gigantesque bataille de Kurukshetra, les “méchants” (les Kauravas) sont presque tous morts et les “bons” (les Pandavas) sont vainqueurs, mais ce n’est pas tout à fait terminé. Rappelons que le dessein des dieux était de débarrasser la terre de la classe des guerriers, ce dont s’est chargé Vishnu, sous la forme de Krishna. Or il en reste encore beaucoup dans le camp des vainqueurs. Pendant la nuit qui suit la victoire, les survivants des Kauravas, assistés par Kali elle-même, vont donc pénétrer dans le camp des vainqueurs et “finir le travail”. Seuls survivront Krishna et les cinq frères Pandavas.

Chez Homère, les Grecs ont gagné et les Troyens sont largement massacrés (note 4). Est-ce fini pour autant ? Non, comme nous le voyons dans l’Odyssée. Zeus qui, jusqu’à présent, avait été plutôt impartial, et Athéna qui soutenait les Grecs de tout son pouvoir, ont décidé que les Grecs n’allaient pas s’en tirer comme ça.

C’est surtout Athéna qui agit, comme nous le dit l’aède qui chante chez Télémaque et que nous connaissons déjà :

[…] ὁ δ’ Ἀχαιῶν νόστον ἄειδε
λυγρόν, ὅν ἐκ Τροίης ἐπετείλατο Παλλὰς Ἀθήνη.
(1.326-327)

(Il chantait, de Troie, le retour funeste des Achéens, que leur avait assigné Pallas Athéna.)

Mais la volonté est bien celle de Zeus :

καὶ τότε δὴ Ζεὺς λυγρὸν ἐνὶ φρεσὶ μήδετο νόστον
Ἀργείοις, ἐπεὶ οὔ τι νοήμονες οὐδὲ δίκαιοι
πάντες ἔσαν· τῶ σφεων πολέες κακὸν οἶτον ἐπέσπον
μήνιος ἐξ ὀλοῆς γλαυκῶπιδος ὀϐριμοπάτρης.
(3.132-135)

(Mais alors, dans son coeur, Zeus avait médité un retour funeste pour les Argéens, car tous n’avaient pas été droits, ni justes ; aussi beaucoup d’entre eux subirent un destin contraire, à cause de la terrible colère de celle aux-yeux-étincelants, au-père-puissant.)

Il faut noter qu’ici Athéna n’est pas directement nommée, mais apparaît comme “la fille de son père” ; ailleurs, elle est souvent désignée par : “κούρη Διὸς αἰγιόχοιο, la fille de Zeus qui-porte-l’égide (3.394, par exemple)”. Ici, elle est le bras armé de Zeus, une sorte de Valkyrie (beaucoup plus obéissante que Brünnhilde). On retrouve le qualificatif ὀϐριμοπάτρη (au-père-puissant) en 1.101, lorsqu’elle prend sa lance “avec laquelle elle dompte les rangs des héros”, τῷ δάμνησι στίχας ἀνδρῶν ἡρώων.

Le vieux Nestor, lui, a bien compris et il se hâte de prendre le chemin du retour, une fois Troie conquise, en compagnie de Ménélas, Néoptolème et Ulysse. Ils quittent Agamemnon qui, avant de partir, veut faire un grand sacrifice, une hécatombe, afin d’essayer d’apaiser la colère d’Athéna. Mais Nestor sait bien que cela ne suffira pas. νήπιος (3.146), s’écrie-t-il : “l’innocent !”, car les dieux ne changent pas d’avis comme ça (3.147)…

Ils se regroupent sur l’île de Ténédos (proche de la côte et de Troie) où Ulysse, d’habitude si avisé, change d’avis et rejoint Agamemnon. Nestor lui continue, “ἐπεὶ γίγνωσκον, ὅ δὴ κακὰ μήδετο δαίμων, car je savais que le dieu méditait un malheur (3.166)” (note 1). Aussi, pour Nestor, le retour est une fuite devant la colère des dieux : le verbe φεύγω, fuir, revient trois fois en dix vers (3.166-175). Un vent favorable souffle, mais la porte se refermera vite et Ménélas, qui la rate après avoir dû s’arrêter quelques jours pour enterrer son pilote, sera cueilli par une tempête en passant le cap Maléa, la plus orientale des trois pointes du P´éloponnèse.

Tous ces héros sont fatigués : Nestor est très vieux, Ménélas a retrouvé une sorte de confort “bourgeois”, après avoir lui-même errer pendant huit ans (note 2), Néoptolème (le Pyrrhus de l’Andromaque de Racine) va se marier avec Hermione, fille de Ménélas et d’Hélène (4.5-9) et Ulysse mourra, finalement, d’une vieillesse heureuse, comme le lui prédit Tirésias (11.119-137), mais après une dernière et bizarre épreuve qui a sans doute pour but de régler définitivement son compte avec Poséidon (note 3).

Cela donne souvent, me semble-t-il, une atmosphère crépusculaire à l’Odyssée, malgré toutes les scènes d’action qui ne manquent pas. Comme je l’ai déjà dit, on peut supposer que ce “crépuscule des héros” est un écho lointain de l’effondrement de la civilisation de l’âge du bronze, survenu au XIIe siècle, non seulement en Grèce, qui n’en était pas le centre, mais surtout en Asie Mineure.

Ainsi, si l’on admet que le “dessein de Zeus”, évoqué dans les premières lignes de l’Iliade, était la disparition des héros (chez qui se concrétise une trop grande promiscuité entre les mortels et les immortels), cela est confirmé par l’Odyssée.

Note 1 : On remarque au passage le mot daïmon pour désigner Zeus qui, comme l’a bien montré Vinciane Pirenne-Delforge dans son cours au Collège de France, a un champ sémantique bien plus étendu que le célèbre démon de Socrate, sans parler des démons chrétiens… L’année suivante, elle s’est également attaqué à la notion de héros.

Note 2 : il est épargné, ne serait-ce que parce qu’Hélène étant fille de Zeus et de Léda, il est le gendre du plus puissant des dieux, comme le lui rappelle le Vieux de la Mer : οὕνεκ’ ἔχεις Ἑλένη καὶ σφιν γαμϐρὸς Διός ἐσσι, (4.569).

Note 3 : il devra marcher vers l’intérieur des terres avec un rame sur l’épaule, jusqu’à ce que quelqu’un lui demande ce que c’est, montrant ainsi qu’il est arrivé dans une région où l’on ne connaît rien de la mer. Il fera alors un sacrifice à Poséidon et sera quitte.

Note 4 : il y a quand même une grande différence entre le Mahabharata et les épopées homériques : dans celles-ci on ne trouve pas le camp des bons Grecs et celui des méchants Troyens. Tous sont pitoyables (c’est-à-dire, dignes de pitié), victimes des dieux. Cette absence de manichéisme se retrouve chez Thucydide et aussi, largement, chez Hérodote, et distingue nettement la culture grecque de celle de la Bible, d’Hollywood et, par exemple, du Seigneur des Anneaux.

Cap au large !

L’athmosphère du chant II de l’Odyssée est assez lourde : malgré les encouragements d’Athéna (sous les traits de Mentès) au chant I, Télémaque n’arrive pas à s’imposer parmi les Prétendants, ni même parmi le peuple d’Ithaque. On se moque même de lui (2.323-336). C’est sans doute pour cela que Mentès lui a recommandé de changer d’air en allant à Pylos et à Sparte, sous le prétexte de chercher à obtenir des nouvelles de son père (1.279-302).

C’est toujours Athéna, maintenant sous les traits de Mentor, qui l’aide à préparer son départ (trouver un bateau et un équipage). Enfin, le soir vient (2.388) :

δύσετό τ’ ἠέλιος σκιόωντό τε πᾶσαι ἀγυιαί.

(le soleil se couchait, l’obscurité envahissait toutes les rues.)

Je trouve ce vers très évocateur. Je suis `a peu près sûr de l’avoir déjà entendu sous la forme : “le soleil se couchait, déjà l’ombre envahissait les rues”, en voix “off”, sans doute dans un film de Godard, peut-être dans Pierrot le fou, peut-être dans Le Mépris (où, justement, Fritz Lang met en scène l’Odyssée) ; mais mes souvenirs sont très incertains et il est possible que je me trompe complètement… Si ce vers évoque quelque chose à quelqu’un, je suis intéressé !

La première chose à faire, est de tirer le navire à l’eau, action qui revient constamment à travers l’Odyssée, car les navires étaient toujours tirés à terre pour la nuit, peut-être pour éviter que le bois ne s’imprègne d’eau (c’est ce qui arrive aux navires athéniens qui font le siège de Syracuse, au cours de leur désastreuse expédition ; ils ne peuvent pas être tirés à terre et perdent peu à peu leurs qualités marines). Ici, c’est Athéna elle-même qui s’en charge (2.389) : “νῆα θοὴν ἅλαδ’ εἴρυσε (elle tire le vaisseau rapide à la mer)”. Les formules de ce type varient, la plus typique étant du genre : “νῆα μέλαιναν ἐρύσσομεν εἰς ἅλα δῖαν (tirons un noir vaisseau à la mer divine, 8.34)”.

Puis on charge les provisions (surtout du vin et de la farine d’orge, ἀλφίτον qui, à l’époque classique, continueront à former la base de la nourriture des marins), on redresse le mât de sapin, ἱστός εἰλάτινος (2.424), (il est toujours gardé en position horizontale lorsque le navire est au repos), on hisse la voile blanche, ἱστία λευκά (2.426) : tout est prêt !

Athéna, toujours elle, leur envoie un vent favorable :

ἀκραῆ ζέφυρον, κελάδοντ’ ἐπὶ οἴνοπα πόντον

(un vif zéphir qui retentit sur la mer de la couleur du vin, 2.421).

“De la couleur du vin” ? (chez Bérard, “la mer vineuse”, en anglais, “the wine-dark sea”). D’où sort cette expression ? J’avoue que, depuis que j’ai commencé, adolescent, à lire Homère, elle m’a toujours intrigué : sans doute pour cette raison, elle me paraissait “poétique”. Ceci dit, je n’arrive toujours pas à me la représenter… Le dictionnaire allemand de Pape essaie d’expliquer que ce serait une allusion à la couleur d’une mer houleuse et déferlante (des unruhigen, wellenschlagenden Meeres), mais ce n’est pas très convaincant. Peut-être, tout simplement, ne divisons-nous pas le spectre des couleurs de la même façon que les anciens Grecs ?

Et maintenant, c’est parti (2.427-429) :

ἔπρησεν δ’ ἄνεμος μέσον ἱστίον, αμφι δὲ κῦμα
στείρῃ πορφύρεον μεγάλ’ ἴαχε νηὸς ἰούσης·
ἡ δ’ ἔθεεν κατὰ κῦμα διαπρήσσουσα κέλευθον.

(Le vent gonfle la voile par le milieu et siffle fort, tandis que le vaisseau va, la vague se soulevant autour de la proue ; et, filant à travers les vagues, il trace sa route.)

On sent la libération que représente ce départ : finies les intrigues de palais, place à l’aventure !

παννυχίη μέν ῥ’ ἤ γε καὶ ἠῶ πεῖρε κέλευθον.

(Toute la nuit et encore à l’aube, il fait route, 2.434)

On pourrait même dire : “il taille la route”, si ce n’était un peu trop familier… On voit que le mot κέλευθος, route, chemin, revient dans les deux derniers vers que je cite. Homère l’utilise en effet souvent pour désigner les routes marines…

On ne sait pas quand, ni par qui, a été faite la division de l’Odyssée en chants, mais cette scène et ce vers sont une belle façon de terminer le second.

Même si le rapport est lointain, ce passage m’a rappelé — peut-être à cause du titre qui nous ramène en Grèce — le beau livre d’ethnologie de Bronislaw Malinowski, Argonauts of the Western Pacific, paru en 1922, qui décrit la croisière du kula des habitants des îles Trobriand, à l’ouest de la Nouvelle-Guinée. Là aussi, on sent l’exaltation de se lancer en canot sur la mer (qu’il est encore plus difficile d’imaginer comme “vineuse”). Le premier jour, ils s’arrêtent tôt et fêtent leur départ : enfin coupés du village !

Les compagnons de Télémaque, eux, remplissent à ras bord des cratères, κρητῆρας ἐπιστεφέας (2.431), et font des libations “aux dieux immortels et toujours existants”, ἀθανάτοισι θεοῖς αἰειγενέτῃσιν (2.432). Après quoi, ils goûtent sans doute eux-même au vin…

Première apparition de Pénélope

Le passage en question, dans la traduction de Victor Bérard dans la "Pléiade".

Le grand moment du premier chapitre de Salammbo de Flaubert est l’apparition de celle-ci, au milieu de la fête sauvage des mercenaires, descendant l’escalier du palais d’Hamilcar, suivie d’une théorie de prêtres.

Dans l’Odyssée aussi, en mode mineur, Pénélope apparaît pour la première fois au cours d’un festin (celui, quotidien, des prétendants) descendant l’escalier qui mène à ses appartements au premier étage, accompagnée de deux servantes. Le chant de l’aède, décrivant le retour des héros de la guerre de Troie, est parvenu à ses oreilles, la touchant douloureusement, elle qui attend Ulysse depuis vingt ans, et elle vient lui demander de changer de sujet.

Télémaque intervient et défend le droit de l’aéde à chanter ce qu’il veut, puis il attaque (chant I, 356-359) : “et maintenant, retourne dans ta chambre, occupe-toi de tes affaires, de ton métier à tisser et de ta quenouille, et remets tes servantes au boulot ! C’est aux hommes qu’appartient la parole, surtout à moi qui suis le chef dans cette maison”. Ceci est une traduction libre, mais elle n’exagère pas la brutalité de l’original, choquante de la part d’un si gentil garçon (qui n’est d’ailleurs pas maître dans sa maison, puisqu’elle est envahie par les prétendants…)

Cette dissonance m’a frappé, et je ne suis clairement pas le seul, puisque déjà Aristarque, qui dirigea la bibliothèque d’Alexandrie dans les premiers siècles de notre ère, les avait rejetés comme n’appartenant pas à l’original. Dans sa traduction, Victor Bérard omet aussi ces vers. Ceci est rassurant et montre que les sensibilités n’ont pas tant évolué au cours du temps.

Pénélope remonte donc dans sa chambre mais, comme le précise le poète (une fois que nous sommes revenus au texte accepté par tous) (I, 361) : “elle mit dans son cœur les paroles avisées de son fils, παιδὸς γὰρ μῦθον πεπνυμένον ἔνθετο θυμῴ.” Ces paroles m’ont aussitôt évoqué celles de Marie, dans l’évangile de Luc (2.51), à la fin de la scène où ses parents retrouvent le petit Jésus discutant avec les docteurs de la loi : “Et sa mère conservait avec soin toutes ces paroles dans son cœur, καὶ ἡ μήτηρ αὐτοῦ διετήρει πάντα τὰ ῥήματα ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτῆς.” Je ne prétends pas qu’il y a un lien direct entre les deux passages : simplement l’expression d’une même idée. Seul change le vocabulaire (μῦθος, parole, devient ῥῆμα, θυμός, cœur, devient καρδία).

Comme les mercenaires de Flaubert, les prétendants sont restés abasourdis par la vision de cette femme qu’ils convoitent tous, comme Homère le dit sans détour : “Et tous priaient de se retrouver au lit à côté d’elle, πάντες δ’ ἠρησαντο παραὶ λεχέεσσι κλιθῆναι.” Ici encore, une correspondance se fait dans mon esprit, plus lointaine et humouristique, avec le passage de Un amour de Swann où Cottard s’écrie, à propos d’Odette de Crécy, “je préfèrerais l’avoir dans mon lit que le tonnerre !”

Le dessein de Zeus

Si, comme je l’ai déjà dit, je lis lentement le grec classique, celui de Platon, Xénophon et Hérodote, lorsque je passe à Homère, c’est mot par mot, vers par vers que je progresse. Je n’ai d’ailleurs lu en grec que le début du premier chant, me réservant pour le moment où mon niveau se sera amélioré (on peut toujours rêver…).

Dès le vers 5, une expression m’a “interpellé” : Διὸς δ’ ἐτελείετο βουλή (“Ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus”, dans la traduction de Robert Flacelière). Quelle était cette volonté de Zeus ? Dans l’édition de la Pléiade, R. Flacelière n’a aucune note sur cette phrase. Sur le site Perseus (où on peut trouver toute la littérature grecque et latine), une note datant de 1903 dit que c’est la volonté d’apporter la défaite aux Achéens, afin de venger l’honneur d’Achille, à la demande de sa mère Thétis. Avouons que cette explication est un peu mince : il est difficile d’imaginer que Zeus, malgré tous ses défauts, ait décidé de laisser mourir tant de Grecs juste parce qu’Achille est vexé et pour faire plaisir à sa maman. Il doit y avoir autre chose.

Sur le site d’une exposition de la BNF sur Homère, j’ai trouvé l’explication suivante de l’attitude de Zeus :

C’est par la volonté de Zeus, père divin d’Hélène, qu’a lieu la guerre de Troie. À l’époque, son pouvoir n’était pas encore bien assuré. Il avait dû affronter une révolte des dieux ourdie par Héra. La guerre lui permet de les occuper en les divisant, de s’imposer en tranchant leurs querelles.

Je n’avais jamais penser à ceci, car c’est un jeu bien cruel, celui qui consiste à tuer des humains pour “occuper” les dieux. Même s’il est vrai que l’hostilité entre certains dieux est intense, ceci n’explique pas pourquoi l’expression qui m’intrigue est précédée de (vers 3) :

πολλὰς δ’ ἱϕϑίμους ψυχὰς Ἅιδι προίαψεν
ἥρωων,

c’est-à-dire : “et jeta dans l’Hadès tant d’âmes de héros” (Flacelière n’a pas traduit l’adjectif ἱϕϑίμους qui veut dire “fort, puissant” et s’applique aux âmes des héros). Le mot “héros”, ἥρωων, est rejeté au début du vers 4, ce qui le met en valeur : on est donc amené à penser que c’est à la perte des héros que tend la volonté de Zeus.

Il me semble qu’une autre épopée peut nous aider à comprendre ce qui se passe, bien qu’elle n’ait aucun rapport direct avec l’Iliade. C’est, en Inde, le fameux Mahabharata, une histoire de rivalité familiale compliquée qui se termine par la grande bataille de Kurukshetra, à côté de laquelle l’Iliade est le récit d’une bagarre dans une cour d’école. La version en deux volumes de Garnier-Flammarion est trop courte, mais bien faite.

Même s’il n’appartient à aucune des deux familles ennemies et s’il n’est pas celui dont les actions sont les plus spectaculaires, le personnage central de l’épopée est Krishna, qui est une incarnation (un avatara, ce qui veut dire : “descente”) de Vishnu. Nous sommes à la fin du troisième âge (il y en a quatre, de qualités décroissantes) et la classe des kshatriyas, des guerriers, s’est multipliée ; ils sont devenus corrompus et arrogants. La Terre ploie sous leur poids et va se plaindre aux dieux. Vishnu, habitué des incarnations (il sera aussi Rama dans le Ramayana) se dévoue pour descendre sur terre et œuvrer à leur destruction. Il y parviendra très bien, en utilisant des moyens pas toujours conformes au dharma (à l’éthique) : à la fin de la bataille il n’y a plus que douze survivants parmi les kshatriyas… (Note : on pourrait faire un très long blog autour du Mahabharata qui contient une foule d’épisodes extraordinaires, voire époustouflants).

Dans le Mahabharata, la destruction des guerriers est donc un but avoué. Il y avait d’ailleurs déjà eu une autre extermination de ceux-ci à la fin du second âge, qui avait donné naissance à cinq lacs de sang ! Comme les héros de l’Iliade, beaucoup de ces kshatriyas ont une ascendance divine, ce qui ne suffit pas à les sauver, au contraire…

Les récits qui ont donné naissance aux deux épopées semblent être à peu près contemporains (VIIIe-VIIe siècle), mais il est improbable qu’ils se soient influencés. Bien sûr, il y a d’autres histoires, en Mésopotamie et dans la Bible, où les dieux décident de se débarrasser de presque toute l’humanité par un déluge. Mais, ici, c’est la classe guerrière et héroïque qui est visée.

J’en étais là de mes réflexions lorsque, cherchant autre chose sur internet, j’ai découvert que dans le Catalogue des femmes (Γυναικῶν κατάλογος), fragmentaire et attribué, peut-être à tort, à Hésiode, on apprend que la guerre de Troie marque la fin de l’âge des héros et que Zeus avait la volonté de les détruire, pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires :

Maintenant la discorde régnait parmi les dieux ; car à cette époque [après le mariage d’Hélène et Ménélas] Zeus […] méditait de hauts faits […] et déjà se hâtait de mettre en œuvre la fin de tous les mortels, déclarant qu’il détruirait la vie des demi-dieux, afin que les enfants des dieux ne s’unissent plus avec de misérables mortels […] ; mais que les dieux bienheureux, dans l’avenir, comme dans le passé, vivent et demeurent séparés des humains. Mais pour ceux qui étaient nés d’immortels et d’humains, vraiment, Zeus entassait maux sur maux.” (Note : ceci est une traduction de la version anglaise des vers II. 2-13 du Catalogue, que l’on trouve sur le Projet Gutenberg).

Comme on le voit, il est d’abord question d’une destruction de l’ensemble des mortels, mais c’est ensuite sur les enfants d’humains et d’immortels que se concentrent les noirs desseins de Zeus.

Il y a un dernier texte qui peut nous éclairer : encore plus fragmentaires, les Chants cypriens (Κύπρια), racontent les origines de la guerre de Troie. On y apprend que c’est Zeus qui l’a manigancée avec Thémis, en envoyant Éris (la Discorde) lancer une pomme d’or au cours du mariage de Pélée et Thétis, les parents d’Achille. De là viendront le jugement de Pâris, l’enlèvement d’Hélène et l’expédition des Grecs pour la récupérer. Il est précisé que Zeus veut soulager la terre du fardeau de sa population, mais sans expliquer pourquoi… et comme la guerre concerne surtout les guerriers et les héros, ce sont bien eux qui vont être les victimes de ce grand nettoyage.

Nous avons donc ici un faisceau d’indices concordants, confirmant que l’hécatombe de guerriers de la guerre de Troie résulte bien d’un dessein de Zeus, “livrant leurs corps en proie aux oiseaux et aux chiens” (αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν / οἰωνοισί τε πᾶσι).

Eschyle lui-même, dans Agamemnon, maintient l’ambiguïté. Il nous dit d’abord (vers 60-62) :

οὕτω δ’ Ἀτρέως παῖδας ὁ κρείσσων
ἐπ’ Ἀλεξάνδρῳ πέμπει ξένιος
Ζεὺς…

Ainsi Zeus, protecteur de l’hospitalité, tout-puissant, envoie les fils d’Atrée contre Alexandre…

Alexandre, c’est l’autre nom de Pâris qui, en enlevant Hélène alors qu’il était hôte de Ménélas, a bafoué les lois de l’hospitalité, chères à Zeus. Tout cela est donc logique et on peut espérer une victoire rapide des Grecs, selon la volonté de Zeus.

Suivent quelques vers où Eschyle décrit la dureté des combats à venir que Zeus “impose également aux Danaens et aux Troyens” (66-67).

[…] θήσων Δαναοῖσιν
Τρωσί θ’ ὁμοίως.

Cette chute surprend : pourquoi infliger les mêmes malheurs aux deux partis, alors que l’un est clairement du côté des lois humaines et divines ? La question du dessein de Zeus reste donc ouverte…

Mais peut-être, plus prosaïquement, ceci n’est qu’un écho poétique de la catastrophe que fut l’effondrement, au douzième siècle av. J.-C., de la civilisation de l’âge de bronze qui s’étendait de la Grèce à la Mésopotamie et à l’Égypte, et dont la chute n’était guère attribuable qu’à la vengeance d’un dieu.

Il y aurait sans doute beaucoup plus à dire, mais, pour finir, s’il est vrai que l’une des raisons du carnage est de mettre fin à la confusion entre les domaines des humains et des dieux, je ne peux m’empêcher (pour me faire plaisir) d’évoquer la dernière image du Götterdämmerung de Wagner dans la mise en scène de Patrice Chéreau : après l’auto-immolation de Brünhilde (avec son cheval, lui-même divin) sur le bûcher de Siegfried, les hommes restent seuls. Enfin seuls, pourrait-on dire…

En Grèce, un nouvel âge va commencer.

Note : l’image de haut de page montre les cinq premiers vers de l’Iliade dans le plus ancien manuscrit que l’on possède, le Venetus A. Il se trouve à Venise et date du Xe siècle. On voit à gauche le M historié de Μῆνιν qui désigne la colère d’Achille. La première ligne est écrite dans une encre de couleur (dorée ?) et le scribe semble avoir malencontreusement fait baver quelques lettres… La phrase qui est le sujet de cette page se trouve au dernier vers. Comme on l’a déjà vu, les minuscules de l’alphabet grec ont beaucoup évolué depuis 1000 ans.

Note : je viens de consulter (10.11.2021) l’édition de l’Iliade dans la collection de référence des “Belles Lettres”, à laquelle je n’avais pas accès jusqu’à présent. Paul Mazon commente ainsi le vers sur le dessein de Zeus :

L’hémistiche avait été repris par l’auteur des Chants Cypriens, mais dans un sens tout différent. À la demande de la Terre, étouffée sous le poids d’une population humaine sans cesse croissante, Zeus aurait résolu de décimer l’humanité par une série de guerres meurtrières ; ainsi serait née la guerre de Troie. Mais c’était là un thème nouveau, inconnu d’Homère ; et, ici, il s’agit évidemment de la décision que va bientôt prendre Zeus, à la prière de Th´étis, de sacrifier les Grecs aux Troyens, jusqu’à ce qu’Achille soit vengé.

L’intérêt des Chants Cypriens se trouve ainsi confirmé. Certes, il affirme que les deux desseins de Zeus n’ont aucun rapport, mais il me paraît arbitraire de prétendre qu’Hom`ère (qui qu’il fût) n’avait aucune idée de l’intention génocidaire du dieu. Aujourd’hui, les spécialistes sont d’accord pour dire que les Chants Cypriens sont postérieurs à l’Iliade et n’ont donc pas pu influencer directement “Homère”, mais ils font aussi remarquer que les thèmes des deux épopées étaient bien antérieurs à leur mise par écrit. Il est donc probable qu'”Homère” connaissait ceux des “Chants Cypriens”.

Il est, ainsi, impossible de conclure le débat.