La mer (qu’on voit danser)

Lorsque j’étais enfant, il y a très longtemps, j’entendais à la radio Charles Trénet chanter : “La mer qu’on voit danser, le long des golfes clairs…” Cette chanson m’a toujours paru un peu mièvre. Elle décrit probablement la Méditerranée vue de la Côte d’Azur, mais la mer d’Homère me fait beaucoup plus penser à celle que l’on peut observer en Bretagne, par exemple, ou sur toute la côte Atlantique…

Pour désigner la mer, Homère utilise au moins six mots :

  • θάλασσα (thalassa) (παρὰ θῖνα πολυφλοίσϐοιο θαλάσσης, Il. 1.34 : le long du rivage de la mer toujours bruissante) (ce mot est connu de tous les Francais à cause de l’émission de Georges Pernoud…)
  • πόντος (pontos) (ἐπὶ οἴνοπα πόντον, Il. 1.350 : sur la mer vineuse), mot qui est peut-être encore plus fréquent que θάλασσα chez Homère. Longtemps, moi qui ne connaissais ni latin, ni grec, je me suis demandé pourquoi les Anciens appelaient la Mer Noire le Pont-Euxin : qu’est-ce que c’était que cette histoire de pont ? J’ai finalement compris que pont veut simplement dire mer, ce qui explique tout : ὁ Εὔξεινος πόντος. Quant à l’expression “mer vineuse”, elle est difficile à concilier avec les images que nous avons de la mer d’une part, et du vin de l’autre, mais c’est l’une de ces expressions toutes faites qui reviennent régulièrement, si bien que James Joyce lui-même cite au moins trois fois, telle quelle, l’expression epi oinopa ponton dans Ulysses.
  • ἅλς (hals) (ἐπὶ θῖν’ ἁλὸς ἀτρυγέτοιο Od. 8.49 : sur la rive de la mer infertile). ἅλς a en fait deux sens : au masculin, c’est le sel, au féminin, la mer. Les deux sens sont évidemment liés, la mer étant l’élément salé par excellence. Ce mot apparaît très fréquemment pour désigner la mer.
  • λαῖτμα (laitma) (μέγα λαῖτμα θαλάσσης, Od. 4.504 : le grand gouffre de la mer), pas très fréquent,
  • πέλαγος (pelagos)(πέλαγος μέγα μετρήσαντες, Od. 3.179 : prenant la mesure de la mer immense),
  • ὑγρή (hygré) (ἐφ’ ὑγρὴν ἤλυθον ἐς Τροίην, Il. 10.27 : ils vinrent à Troie sur la mer) ; ici, la mer, c’est simplement “l’élément liquide”, de même que ἅλς était “l’élément salé”. Il est peu utilisé.

Dans cette liste, ce sont les trois premiers mots qui sont les plus fréquemment utilisés. On pourrait ajouter l’océan (Ὠκεανός), mais chez Homère il s’agit d’un nom propre, celui du fleuve qui entoure la terre, “l’Océan au cours profond” (βαθύρροος Ὠκεανός, Od. 11.13), qu’Ulysse devra traverser pour arriver au pays des Cimmériens et à la porte des Enfers (ceci indique que les Grecs de cette époque avaient quand même une vague connaissance de la côte Atlantique de l’Europe.)

Certes, dans la Méditerranée d’Homère il fait souvent un temps superbe (par exemple, lors du voyage de Télémaque à Pylos), mais elle est surtout un élément hostile, ne faisant que tolérer la présence de l’homme. La plupart des épithètes qu’il lui applique expriment donc la méfiance : mer stérile, mer aux brumes, mer aux poissons, mer grise ou mer houleuse. Parfois quand même, on parle de “la mer divine” (νῆα μέλαιναν ἐρύσσομεν εἰς ἅλα δῖαν, Od. 8.34 : tirons un noir vaisseau à la vague divine) mais, chez Homère, ce qui est divin peut aussi être dangereux…

Notons que “mer aux poissons” (ἐν πόντῳ ἰχθυόεντι, Od. 10.457) n’a rien de positif : pour les héros homériques, le poisson est une ressource de dernière instance, lorsqu’il n’y a plus rien d’autre à manger, comme lorsque les hommes de Ménélas sont coincés sur l’île de Protée, ou ceux d’Ulysse sur l’île du Soleil. Ils haïssent tellement le poisson qu’ils en viendront à tuer l’un des bœufs sacrés pour se nourrir (erreur fatale). J’ai ainsi connu, en Bretagne ou en Écosse, contrées pourtant “spectatrices de l’océan” (comme aurait dit Chateaubriand), des personnes qui n’estimaient que la viande et méprisaient le poisson, comme les héros d’Homère.

La mer est donc seulement une voie de communication : Homère parle souvent de ses “chemins” (κέλευθος) ou “chemins humides” (ὑγρὰ κέλευθα). C’est un passage obligé, mais on n’y reste que le temps strictement nécessaire. On se souvient de l’anxiété de Nestor et ses compagnons lorsque, au retour de Troie, il leur faut quitter la côte de l’Asie Mineure et se lancer à travers la mer Égée pour rejoindre la Grèce (Od. 3.159-183).

Si j’ai bien compté, Ulysse essuie quatre grosses tempêtes au cours de son périple : la première au passage du cap Maléa, la seconde lorsque ses hommes ouvrent l’outre que lui avait confiée Éole , la troisième lorsque tous ses hommes périssent pour avoir tué les bœufs du Soleil, la quatrième lorsque Poséïdon s’aperçoit qu’il est presqu’arrivé en sûreté au pays des Phéaciens et veut lui faire subir une dernière épreuve.

Il est bien connu que les caps sont des endroits dangereux, comme le fameux Cap Horn. Le cap Maléa est ainsi fatal à Ménélas qui se trouve complètement dérouté, mais qui, au lieu d’arriver dans des lieux fabuleux, comme Ulysse, se retrouve en Crète et en Égypte (chant V). Il est amusant de constater que le cap Maléa, la plus orientale des trois pointes du Péloponnèse, est dans la même situation que le Mont Athos, la plus orientale des trois pointes de la Chersonèse Chalcidique : c’est là que la flotte de Darius subit une terrible tempête et fut détruite, comme le rapporte Hérodote au chapitre 6.44 de son Enquète. Du coup, Xerxès préférera faire creuser un canal à la base de la péninsule pour éviter d’avoir à contourner un cap aussi dangereux…

Dans l’Odyssée, la plus détaillée des descriptions de tempêtes est la dernière, lors de l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens : elle fait environ 160 vers (5.291-452). À vrai dire, au vers 391 les vents cessent et la mer commence à se calmer ; mais, comme on le sait, après la fin d’une tempête subsistent des vagues moins hautes, plus longues, mais qui peuvent encore transporter beaucoup d’énergie (elle dépend non seulement de la hauteur, mais aussi de la longueur d’onde des vagues), si bien que lorsqu’elles rencontrent une côte rocheuse, elles se brisent (c’est pourquoi, même par beau temps, les caps de Bretagne ou d’ailleurs sont ourlés d’écume). Une partie de l’énergie est dissipée sous forme de bouillonnement d’écume, l’autre est réfléchie, surtout s’il y a une falaise qui génère une vague en retour. C’est exactement ce qui se passe dans l’Odyssée : Ulysse va être projeté contre une falaise par une vague, mais parvient à s’agripper à un rocher isolé ; la vague en retour l’emporte à nouveau vers le large (5.425-431). Il paraît évident que celui qui a créé ces vers a passé du temps à contempler la mer et ses tempêtes, spectacle hypnotique : ce n’est pas pour rien que les habitants des bords de mer continuent à aller l’admirer aux endroits où les vagues sont les plus spectaculaires (pour moi, par exemple, aux rochers de Saint-Guénolé à Penmarc’h).

Finalement, Ulysse utilisera une méthode plus intelligente : longer la côte jusqu’à ce que celle-ci devienne plus abordable et qu’il trouve une plage où prendre pied, à l’embouchure d’une rivière où, le lendemain, Nausicaa viendra faire la lessive.

Dans ce texte j’ai sans doute fait, par jeu, trop de chauvinisme breton en comparant défavorablement la Méditerranée à l’Atlantique. En fait, comme beaucoup d’indices le montrent dans les livres 13 et suivants de l’Odyssée, le retour d’Ulysse à Ithaque a lieu en hiver : il n’est donc pas surprenant que la mer d’Homère ne soit pas celle que nous avons pu connaître en été et que chantait Trénet.